Je devais mourir

Posté par monincrediblevie le 28 juin 2010

Jedevaismourircouv

Juin – août 2006

À Christine

Centre de détention pour mineurs, 28 juin 2006

C’est une nuit chaude, sans lune. Le ciel, orageux, ne laisse entrevoir aucune étoile. Au loin, j’entends les bruits lointains de la circulation sur la grande route, et, plus proche, le chant des grillons qui me rappelle tant la Provence. Autour, c’est la campagne, et aussi loin que j’ai pu voir, des champs à perte de vue…  La lumière d’un lampadaire filtre à travers les barreaux de ma cellule, me permettant tout juste d’écrire. Dès 21h45, tout s’éteint, nous plongeant automatiquement dans l’obscurité.  Je ne dors plus que rarement. J’ignore même si mon corps suit encore un rythme, si manger ou dormir à encore de l’importance. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, une âme vide, privée de liberté et de toutes autres joies. Quand je parviens à m’endormir, le réveil est trop cruel. Alors je préfère écrire. Écrire et me rappeler mes derniers mois de liberté, ma vie qui ne sera plus jamais comme avant. Avant le 21 mars 2006. Ce jour-là je suis morte, même si mon arrêt de mort, je l’ai signé il y a bien plus longtemps… Et maintenant je suis là, mon esprit toujours dans le passé, avant ce jour maudit où j’ai compris qu’il fallait…

1
Fuir

21 mars 2006, Genève

Fuir. Il fallait fuir.
C’était fini pour moi, foutu. Alors autant espérer se cacher, disparaître.

Je me retourne et jette un dernier coup d’oeil à l’entrée de l’immeuble que je viens de quitter. Je n’aurais jamais dû parler. Maintenant c’est foutu, je ne peux plus rien rattraper. Je me dirige vers le centre ville. Il fait froid, le ciel est couvert. C’est encore l’hiver. Je n’ai que très peu d’argent sur moi, juste mon vieux sac fétiche qui ne contient pas grand-chose…Où aller? Où me cacher? Je monte dans le premier tram, direction la frontière française. La police est peut-être déjà à mes trousses, je m’y sentirai moins traquée. Du moins pour le moment… À mon grand soulagement, je passe la frontière sans problèmes. Pourtant sans argent, et surtout sans papiers, car je me suis faite voler récemment… J’ai souvenir d’avoir entendu parler d’un foyer pour les sans abris vers Annemasse, non loin de la frontière. Je décide de tenter ma chance. Une demi-heure de marche m’épuise, je traverse des rues désertes, peu fréquentables. Bien que l’on soit un mardi, tout à l’air fermé, et à chaque coin de rue plusieurs types me dévisagent, assis à la terrasse d’un bar. Ce quartier sent la misère.
Je finis par tomber sur une bâtisse blanche et délabrée sur laquelle est écrit en grosses lettres écaillées Le refuge. Je ne suis jamais venue dans le coin. Je suis en banlieue d’Annemasse, à environ 40 minutes à pied de la frontière genevoise. En voyant des grilles sur la vitre de l’entrée principale, je crois tout d’abord que c’est fermé. Un groupe de SDF qui attend l’ouverture dans la rue adjacente m’apprennent qu’il faut entrer par une petite porte à l’arrière du bâtiment.
— Dépêchez-vous, pour les femmes il faut entrer à 18h…
Je sonne et quelques secondes Plus tard, un jeune homme m’ouvre et me fait entrer. Je le suis dans un petit bureau dans lequel une télé marche en grésillant. Le couloir sent la cigarette et le renfermé. Shefkan, c’est son nom, me fait remplir une petite fiche à mon nom et me demande si j’ai mes papiers. Devant mon expression ennuyée, il me fait signe que ça n’a pas d’importance. Beaucoup de sans papiers se présentent ici. Je m’inscris sous une fausse identité. Je dois aussi me vieillir, car je suis encore mineure…
Je m’appelle désormais Eliza Bristo, j’ai 20 ans. Shefkan me donne une petite pile de draps, linges et autres savons, et me conduit à ma chambre, la n° 5. Je frappe à la porte, et une voix de femme me répond.
- Oui, entrez!… Bonjour.
Une femme d’une cinquantaine d’années vient d’apparaître sur le pas de la porte.

Très grande avec de longs cheveux roux et bouclés et des yeux d’un gris froid, elle me dévisageait pourtant amicalement. C’est ainsi que je fis la connaissance de Christine…

Centre de détention

J’ai soif, la langue comme du carton. Raconter le passé me fait si mal, j’ai l’impression d’y être encore… Dehors, les bruits de la circulation ont disparu. On entend plus que les grillons, et, toutes les dix minutes environ, le bruit du moteur d’un avion qui décolle depuis l’aéroport de Genève non loin d’ici. À chaque passage, je regarde les petites lumières clignoter sur le bout des ailes avec envie. Qu’est ce que j’aimerais me trouver dans un avion…Je baisse les yeux. Un gardien qui fait la ronde passe sous ma cellule et me souhaite bonsoir avant de disparaître dans la nuit. Je replonge dans mes souvenirs…

2
Christine

Vendredi 24 mars

Voilà déjà trois jours que je suis en fuite. Je n’ai jamais passé plus d’une nuit d’affilée hors de chez moi sans prévenir mes parents. Et cette fois, je sais que c’est différent car je suis recherchée. J’ai peur…

Une chance que Christine soit là Nous parlons toutes les nuits, de tout et de rien, échangeons nos souvenirs, nos vies. Elle m’a fait part de ses ennuis, de ce qui l’a amenée ici. Autrefois elle a vécu en Grèce, au Portugal, puis en France dans un village non loin d’ici, où elle a perdu récemment son travail et son appartement dans lequel elle vivait avec ses trois chats, qu’elle a dû abandonner dans un refuge pour animaux. Plus les jours passent, plus j’en apprends sur Christine, et vice-versa. Elle fini par me confier le secret qui la déchire. Un soir, elle me montre une énorme cicatrice sur son ventre. Cela remonte à l’hiver 2004. Un individu l’a surprise en pleine rue pour la poignarder au détour d’une rue à Lisbonne. Elle s’était retrouvée sur le trottoir entre la vie et la mort pendant ce qui lui a paru une éternité. — Ce type ne voulait ni mon sac ni mon argent, il n’a rien essayé de me voler. Je suis certaine qu’on l’a engagé pour me tuer. Je savais des choses, beaucoup trop de choses sur mon ex-mari, et c’est en partie pour cela que je me suis enfuie… Nous sommes toutes deux des fugitives. Je n’ai aucun mal à lui confier mon histoire. Elle a l’âge de ma mère, mais je n’ai pas du tout l’impression qu’une génération nous sépare…

Christine m’a présenté les hommes du foyer: Nous sommes les deux seules femmes. Il y a Malik, 23 ans, soit disant vendeur de faux passeports, Gregory, chômeur belge d’une cinquantaine d’année, Karim, petit cambrioleur de villas au sourire édenté, Saïd, qui a été mis à la porte de l’appart dans lequel il résidait avec sa copine – enceinte de cinq mois – suite à son internement pour schizophrénie. Il y a aussi cette bande de roumains peu fréquentables qui nous dévisagent toujours, Christine et moi, un gros cigare puant entre les lèvres.

Le réveil est dur, à 6h du matin. Le couloir sent le renfermé, les lavabos sont mixtes et je répugne à m’y laver la figure. L’hygiène des lieux étant restreinte, nous devons faire avec. Je n’ai que des contacts discrets avec mes amis par téléphone, de peur d’être localisée. Je n’ai plus de contact avec ma mère, ce serait trop dangereux. Je sais que la police m’a déjà cherchée auprès de mes amis et de ma famille…

Les jours passent dans la peur, l’incertitude. Christine et moi quittons le foyer à sept heures, parfois accompagnées de Gregory, de Saïd ou de Karim, et nous nous séparons au carrefour. Christine part chaque jour à Genève chercher du travail, et quand je n’ai pas de mauvais pressentiments je passe la frontière avec elle. Nous cherchons un autre foyer sur Genève dans lequel il y a de la place. Jusqu’ici, personne ne m’a arrêtée pour me demander mes papiers, mais il ne faut pas forcer la chance… Je cherche du travail au noir, mais pas évident, je ne connais personne, alors c’est dur. Je demande dans les restaurants, les bistrots que l’on me conseille mais je me fais toujours refouler car je n’ai pas mes papiers. Je me rédige tout de même un CV, sous ma fausse identité. Plusieurs restaurants n’ont pas l’air réglos dans le coin, mais je ne veux pas non plus tomber dans un endroit louche. Je dois faire gaffe. La plupart du temps, je reste seule à Annemasse, à lire dans la bibliothèque municipale ou à me promener. Le midi, je mange les repas chauds du Refuge, puis je retrouve Christine et les autres vers 17h au Manoir, un autre lieu de rendez-vous dans une maison en ville où l’on peut se doucher, boire le café à volonté, et même avoir droit à un goûter.

Un matin, je me rend compte que ma carte de séjour au Refuge va être expirée. Il ne me reste plus qu’une nuit. Nous n’avons droit qu’à cinq nuits, sinon il faut présenter un contact de travail pour rester. Je fais part de mon problème à Christine, le soir même, devant la télé. Elle a l’air épuisée… — Je n’en peux plus. Si je ne trouve pas de boulot avant le 12 du mois prochain, je repars m’installer en Italie. Il faut que tu viennes avec moi, tu verras, on sera bien là-bas! J’accepte sa proposition avec joie. Rien ne me ferait plus plaisir sur le moment que de fuir direction le sud. Mais cela ne règle pas le problème des cinq jours…

Depuis quelque temps, je me suis considérablement rapprochée de Saïd. De taille moyenne, la trentaine, il n’est pas particulièrement beau, mais je ne sais pas, j’aime sa compagnie. Il m’a parlé d’un squat ou personne ne loge en ce moment. Je dois réfléchir. Il me faudrait des nouveaux papiers…  Pour cela on me recommande Malik, le marocain de 23 ans qui dort au refuge, et qui est réputé pour les faux. On cause, il me demande 300 francs et une photo. Pas plus d’argent, il me le jure. C’est tout ce qui me reste. Je sais que je risque de ne plus revoir mon fric, que je suis naïve de le lui donner ainsi mais j’ai tant besoin d’une nouvelle identité… de toute façon je n’irai pas bien loin avec si peu d’argent.

26 mars

Je passe finalement le dimanche en compagnie de Christine à Genève, dans ma ville. Je n’oublierai jamais ce moment. Nous partons nous asseoir au bord du lac Léman. Il fait beaucoup moins froid, le printemps arrive à grands pas. Le parc est rempli de promeneurs, de familles venues prendre l’air en ce beau jour de début de printemps. Le soleil brille, et certains arbres sont déjà bien en fleurs. Christine commence à me donner des cours d’italien sur des bouts de feuilles que nous trouvons dans nos sacs. Elle est un bon professeur, j’apprends vite! Je suis détendue, la peur de la police m’a presque quitté. Tout cela me paraît impossible. Qui viendrait me chercher ici, un si beau jour de printemps? Je suis encore naïve, insouciante, si loin de la réalité… Le soir venu, je prends la décision de rester à Genève. Je dormirai à l’Armée du Salut. Christine me ramènera mes affaires demain. – Tu es sûre? Tu as droit encore à une nuit…
- Non, on se retrouve demain, il faut que je reste, je dois parler à ma meilleure amie, Anne, on ne s’est pas revu depuis mon départ. Je veux rester à Genève, je veux reprendre ma vie, comme avant. Peut-être qu’on ne me cherche déjà plus…

Dieu sait si j’ai eu tort.

Ce soir-là j’étais si fatiguée que je m’endormis de suite. Malheureusement, la nuit allait être de courte durée… Rien n’aurait pu effacer ce que j’avais fais.

3 Prise une première fois

Nuit du 26 mars

Je me réveille en sursaut. Pendant un instant je me demande où je me trouve et ce qui m’a réveillé. Quelqu’un me dévisage depuis la porte de la chambre. Je crois tout d’abord qu’il s’agit d’un des bénévoles de l’Armée du Salut qui vient nous réveiller le matin. Mais non, impossible, il fait bien trop noir dehors… La silhouette de se type se découpe dans la forte lumière du couloir. Je sens qu’il me dévisage. Je reste cachée sous mes couvertures, désorientée. — Qu’est ce que vous voulez… — Police. Alors comme ça, vous vous appelez Eliza? Ou bien c’est autrement? Je ne cherche même pas à mentir. Je suis bien trop fatiguée. Il me dit de le suivre, j’obtempère. On me laisse à peine deux minutes pour m’habiller, en présence d’une femme qui l’accompagne. Deux flics en civils de la brigade des mineurs…
La femme me passe les menottes.
- Avance me dit-elle sèchement. C’est une femme froide, de grande taille aux cheveux courts et aux yeux clairs. Je lui demande l’heure. Il est une heure du matin…

Brusquement la gravité des événements apparaît devant mes yeux. Je ne pourrai pas vivre éternellement en fuite, ni rentrer chez moi. Tout n’est qu’illusion, je suis bel et bien condamnée… Rien ne sera plus jamais comme avant. Mes yeux s’embuent de larmes. Nous passons devant le bureau d’accueil au bout du couloir, derrière lequel le veilleur de nuit me dévisage avec incompréhension. Ils me font monter dans leur voiture grise de flics en civil, et nous roulons en direction du poste. En silence. Le trajet dure une dizaine de minutes. J’ai froid, sommeil, je suis incapable de réfléchir. Je ne suis plus qu’une gamine apeurée que l’on vient de tirer brusquement du sommeil. Je pense à Anne et Manuel,  mes deux meilleurs amis, à mes parents… je me maudis. La voiture entre dans un sous-sol. On me fait sortir, puis monter un couloir sombre. J’avance comme une somnambule. Je suis ensuite fouillée de la tête au pied dans une petite pièce vide à l’éclairage cru, toujours par cette femme froide et austère. Ils me prennent mes quelques bijoux, la bague de Venise que m’a offerte Christine… Je passe cinq heures d’interrogatoire et l’on me boucle dans une minuscule cellule, sans fenêtre, aux murs nus, avec une couchette de béton dépourvue de matelas et de couvertures et des toilettes à la turque. Il doit être 6h du matin quand, grelottante je sombre malgré tout dans le sommeil.

***

Mon sommeil ne dure guère plus d’une heure. Je suis incapable de dormir. Je me dis que toute ma vie, je ferai des cauchemars à cause de cette nuit. Vers huit heures, on me balance un bout de pain et un verre d’eau chaude accompagné d’un sachet de thé, en guise de petit-déjeuner. Affamée, je me jette sur ces provisions peu raffinées. Puis je reste immobile sur le béton, fixant le plafond fissuré jusqu’à l’arrivée d’un officier de police, vers midi. J’ai des courbatures, des cernes énormes sous les yeux, qui me brûlent à cause de mes verres de contact.

On prend mes empreintes, mon ADN, on me photographie sur une chaise avec un matricule dans un petit bureau. J’ai peur… on m’annonce finalement que je vais être relâchée, en attente de jugement. Mes parents vont venir me chercher car je suis mineure. Cela me pétrifie. Je ne peux pas les voir maintenant, j’ai bien trop honte. J’imagine le regard de ma mère… Je ne pourrai pas le supporter. Je supplie qu’on ne me relâche pas, je vais même jusqu’à demander d’être conduite immédiatement en prison. Je ne sais même plus ce que je dis, tant la peur et la fatigue m’embrouille l’esprit. Je sens qu’ils ne savent que faire de moi, ce fardeau, ce colis imprévu que l’on ne sait où livrer. Las de mon cinéma, ils finissent par faire venir un psychiatre. Je tente de lui expliquer la honte de me retrouver face à mes parents, je demande à ce qu’on m’envoie n’importe où ailleurs, du moment que je ne les voie pas.

Les deux flics en civil finissent par m’embarquer à nouveau pour me «déposer» à l’hôpital, aux urgences. Je suis reçue par un autre psy qui me pose un tas de questions stupides et sans rapport… — Avez-vous déjà consommé des stupéfiants? Avez-vous déjà entendu des voix dans votre tête? Vous avez envie de mourir en ce moment? J’ai cru comprendre que vous aviez menacé de vous tuer si vous retourniez chez vos parents… Je ne sais même pas de quoi il parle. Il s’excuse et quitte la pièce. Je suis seule. J’attends une dizaine de minutes, puis je pousse discrètement la porte… Un médecin est chargé de me surveiller dans la pièce d’à côté, je l’ai vu. Mais je peux toujours tenter de fuir discrètement lorsqu’il baissera le regard et, si jamais, dire que je cherche juste les toilettes… Car passer par la fenêtre est bien trop voyant, même si je suis au rez-de-chaussée, car elle donne sur l’entrée principale des urgences… Je réfléchis… Dans ce cas, il faut que je laisse mes affaires ici. Je me résigne cruellement à abandonner mon sac fétiche et me faufile dans le couloir, aussi discrète qu’une ombre. J’aperçois du coin de l’oeil le médecin chargé de me surveiller s’étirer en baillant à se décrocher la mâchoire juste au moment où il aurait pu me voir passer. Saisissant l’occasion, je marche simplement tout droit vers la sortie et quitte l’hôpital sans plus de problèmes.

Et c’est gagné une première fois. Re-direction Annemasse…

Centre de détention

La lumière du lampadaire extérieur s’est éteinte et je suis obligée d’écrire par terre contre la porte close de ma cellule, à la faible lueur du couloir. Dans les cellules voisines, plus un bruit. Hier j’ai reçu des nouvelles de Christine, qui n’a toujours ni travail, ni logement fixe. Mes parents me manquent, Anne me manque… Je reçois de ses nouvelles, tous les mois par écrit. Avant, il ne se passait pas un jour sans que l’on ne se voie, et cela depuis sept ans. Avant… Avant de «mourir» et de me retrouver derrière ces murs, je ne faisais plus rien. Je sentais la fin proche. Je traînais ça et là, jour et nuit, sans but, accumulant les dépravations. Je voulais des choses que je ne pouvais pas avoir, je ne comprenais pas ce que je cherchais. Je savais que ma vie allait s’arrêter tôt ou tard, je devais mourir, cela n’aurait pu se passer autrement. Mais maintenant je regrette tant le bon vieux temps, d’avant que tout ne se précipite. J’aimais la vie de bohème, je ne sais pas si je tiendrai encore longtemps derrière ces murs…

4 Le squat

Lundi 27 mars 2006

Éprouvée, épuisée, j’arrive enfin à Annemasse. C’est déjà la fin de l’après-midi. J’ai marché sans m’arrêter depuis que j’ai réussi à me sauver de l’hôpital. Je retrouve Saïd au Manoir, en solitaire devant un café. À ma tête, il devine tout de suite que quelque chose s’est passé. Il se lève. — Enfin tu es là, Christine et moi on s’est fait du souci… Je lui explique brièvement que j’ai été emmenée au poste cette nuit. Il ne pose pas de question. Saïd ignore tout de moi, mais préfère attendre que je veuille bien me confier à lui, malgré la curiosité que je lis dans ses yeux. — Où vas-tu dormir?
J’ai bien trop peur d’aller au Refuge, à cause de la police, et puis je crois que je n’y ai plus accès pour le moment. Je ne vois qu’une solution, le squat dont il m’a parlé.
Il m’y emmène de suite, me prenant par les épaules, me réconfortant du mieux qu’il peut. Je marche le visage camouflé dans ma capuche, tant j’ai peur que l’on m’arrête à nouveau..
Nous traversons une voie de chemin de fer, un petit parc, pour arriver dans un quartier résidentiel. Saïd m’indique un petit immeuble de trois étages, sans couleur, tache sombre parmi les villas bien entretenues des alentours. Je ne sais pas pourquoi je fais ainsi confiance à Saïd alors qu’après tout je ne le connais que depuis peu. Cependant, je le suis sans hésiter.
Après avoir inspecté tout autour de l’immeuble, nous entrons par une petite porte du rez-de-chaussée, qui donne directement sur un appartement de trois ou quatre pièces. A l’intérieur, c’est le bazar total: Des monticules de déchets s’amoncellent dans le salon et la cuisine, canettes de bière, mégots, Cd’s, restes de sandwich moisi… L’électricité fonctionne, mais pas l’eau. Dans le salon, un vieux lustre diffuse une lueur blafarde.
— Cela m’ennuie de te laisser ici…
— On n’a qu’à nettoyer un peu…
Nous passons une bonne trentaine de minutes à amonceler les déchets dans un coin du salon. Évidemment, sans même un balai, le ménage laisse à désirer… Je me dis qu’avant d’être délaissé par ses propriétaires, cela devait être un bel appartement.
Nous nous asseyons sur l’unique mobilier du salon, un vieux canapé noir. Saïd s’aperçoit que je grelotte, il me serre contre lui… Nous restons ainsi je ne sais combien de temps. Il m’ embrasse, je ne le repousse pas. Je ne sais pas où cette aventure va m’emmener, mais je m’en moque.
Lorsque Saïd repart, il fait déjà presque nuit. Il doit rentrer au refuge comme prévu, sous risque d’être expulsé.

Je reste seule. Avec comme sécurité qu’un vieux verrou que l’on pourrait casser d’un coup de pied…

***

Une heure plus tard, je guette toujours le moindre bruit, incapable d’être tranquille. Je ne dors pas depuis deux nuits et je n’ai pratiquement rien mangé non plus. Cet endroit me fiche la chair de poule, il est infesté d’araignées et de cafards. J’ai peur, faim, mes yeux me brûlent, je sens que je vais devenir folle si je reste ici! Je suis retournée à Annemasse sur un coup de tête car je ne savais pas où aller mais maintenant je ne sais pas, je ne sais plus… J’avais tout pour être heureuse, j’ai gâché ma vie, et je ne suis même pas capable d’assumer mes actes. Fuir c’est lâche, stupide. Il est loin, déjà loin le temps où j’aimais être une fugitive, déjà loin… Mais il est trop tard pour rentrer chez moi.

Soudain je me fige. Un véhicule vient de se garer juste devant la fenêtre. Je retiens ma respiration, prise de panique. S’en est trop. J’en ai marre de sursauter à chaque seconde.

Je m’enfuis à nouveau dans la nuit. Je pleure. De rage, de faim, de fatigue. Tant pis pour Saïd. Quand il reviendra demain, j’aurai à nouveau disparu. Je me déteste, je voudrais mourir pour de vrai. J’en ai marre de tout ça. Il faut que je retourne à nouveau à Genève, je ne sais plus quoi faire…

5 Seule dans la nuit

Nuit du 27 mars

J’erre seule dans la nuit. Mes larmes m’aveuglent. Je suis retournée à Genève, irrésistiblement attirée par des lieux familiers. Je fais le tour de mon quartier, désespérée. C’est horrible, j’aurais pu rentrer chez moi le matin même et j’ai menacé, supplié pour ne pas y retourner. Et maintenant, je voudrais tellement… Je voudrais revenir dans le passé. Je le veux tellement fort que j’ai l’impression désespérée que cela finira par se produire… Mais non, ça ne se produira pas, jamais. Le passé est mort…Je me retrouve devant la maison d’Axelle. Si elle savait que je suis là… Je me mets en tête d’escalader le portail de la maison pour dormir à l’abri dans une des cabanes de son jardin, mais je réussis juste à m’écorcher le genou. Je hurle de désespoir…Je continue de marcher, marcher. J’arrive dans le parc non loin de chez moi, mon parc, cet endroit si familier où j’avais tant l’habitude d’aller me recueillir seule, à la nuit tombée… Je grimpe sur le toit du grand toboggan, notre repère favori quand Anne et moi n’étions encore que des enfants. Je m’allonge sur les lattes de bois. Il ne fait pas froid. Je me sens tellement en sécurité ici… Je reste là plusieurs minutes, en silence, à ne penser à rien. Mes verres de contact me brûlent tellement que je suis obligée de les enlever. Je les jette au loin. Je suis maintenant dans le flou le plus total. Je suis obligée de rentrer chez moi, ne serait-ce que pour récupérer mes lunettes de vue… C’est ainsi que je me résigne, machinalement, à l’aveuglette, à prendre le chemin de la maison, un autre jour maudit du mois de mars 2006.

Centre de détention

Je ferme les yeux. Ce souvenir qui vient ensuite, ce dernier regard de ma mère est trop dur à écrire sans que les larmes ne montent. Elle m’a ouvert la porte sans un mot, j’ai senti la honte sur moi. Elle m’a laissée passer et j’ai regardé ma chambre une dernière fois. Je voulais tant me coucher dans mon lit, mais les deux flics étaient de nouveau là, à peine cinq minutes plus tard. Mon père criait au loin que je m’en aille. Ma mère n’a presque pas sorti un mot. Je suis sortie sous son regard à la fois triste et dur et j’ai compris qu’elle ne me pardonnerait jamais… Elle m’a murmuré un au revoir sans même me regarder, et a refermé la porte, à jamais.
C’était la dernière fois. Je m’en veux à en crever. Je ne suis une vraie fontaine de chagrin et mes yeux ne me servent plus qu’à pleurer. Mon passé me hante, et c’est d’amour que j’ai besoin plus que de liberté. Je m’auto détruis, encore et toujours, malgré moi. Et maintenant je n’ai plus rien.
Assise contre le mur froid de ma cellule, je pleurs, en silence. C’est tout ce que je peux faire.

6 La prison bleue

Jeudi 30 mars

Je me réveille dans un monde où tout est bleu. Draps bleus, murs bleus, mobilier bleu. Je suis quelque part en campagne genevoise, enfermée dans l’unité psychiatrique pour adolescents, voilà cinq jours déjà.

Après être venus me chercher chez moi, les flics m’ont redéposée comme un paquet à l’hôpital, à l’endroit d’où j’était partie le jour même. Retour à la case départ. J’étais si fatiguée que je me suis écroulée dans la salle d’attente, et l’on m’a enfin mise dans lit, un vrai. Le lendemain, j’ai  poireauté cinq heures dans le couloir en chemise d’hôpital car on a refusé de me donner mes vêtements pour ne pas que je m’échappe. J’ai finalement été conduite dans une unité psychiatrique attachée sur un brancard comme une démente sans rien y comprendre, sans explication, sans aucune parole, comme si je n’étais pas apte à comprendre quoi que ce soit.

On frappe à ma porte. Un infirmier m’apporte le petit-déjeuner. Au moins, ici, j’ai de vrais repas et un lit, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je peux même téléphoner à certaines heures, et j’ai pu prévenir Christine et mes amis de la situation…

Nous sommes peu nombreux dans notre prison bleue réservée au moins de vingt-deux ans. Il y a Serena, une asiatique aux tendances suicidaires avec des cheveux qui lui traînent jusqu’aux genoux — Tanja, d’origine brésilienne et internée pour mythomanie (elle s’imagine être à la tête d’un gang de la mafia), Rosa, Maya, Fred (internés pour automutilations) et enfin Onna, une jeune africaine qui dit entendre dans sa tête la voix de son fiancé imaginaire. C’est triste à mourir…
Qu’est ce que je fous encore ici? Je maudis les médecins, la police, je me maudis moi-même. Ils m’ont raconté que j’étais là en attente d’un foyer, étant donné que je ne veux pas retourner chez mes parents. Je sais déjà que je ne resterai pas ici. Tôt ou tard je m’enfuirai à nouveau. Fuir, toujours fuir…

À la fin de la semaine, j’ai une alliée, Serena. Elle a quatre ans de moins que moi. Nous avons commencé à faire des plans qui nous permettraient de nous évader en nous réunissant un après-midi dans le petit salon du rez-de-chaussée, le volume de la stéréo poussé à fond pour éviter d’être entendues. C’est l’idée de Serena: Dès qu’une infirmière sortira par la porte de derrière, on la poussera pour s’enfuirait en direction des bois. Serena est emballée à l’idée de fuir… — Tu me jures que tu ne m’abandonneras pas! Elle veut briser la routine, partir à l’aventure. Elle est encore si jeune… Je vois pour ma part cet endroit comme un piège, car je sais que tôt ou tard, si j’y reste, les convoyeurs viendront me chercher pour m’emmener dans une vraie prison, on me l’a dit. Et là, plus moyen de s’enfuir si facilement…
J’ai des doutes sur le plan d’évasion de Serena. Foncer sans réfléchir pour tenter ma chance, ce n’est pas mon truc. Courir ainsi à découvert, ça ne marchera jamais. J’ai une idée bien plus risquée, bien plus folle…

Je vise la fenêtre de ma chambre, au deuxième étage.

Il y a en tout quatre vitres doubles: Une grande, la principale, sans poignée, avec deux petites rectangulaires de chaque côté que l’on peut ouvrir mais qui sont juste assez larges pour passer le bras. Et  enfin, une autre vitre horizontale, tout en haut de la fenêtre, comme une lucarne à l’horizontale, qui ne s’ouvre que de quelques centimètres et bloquée par un loquet. Personne n’a jamais réussi à défier ce système 100 % fiable pour les médecins. Mais moi j’en suis sûre: je partirai par cette fenêtre. Il faut que je trouve un moyen de faire céder le loquet qui retient la vite du haut. Un vrai travail de titan…

Chaque nuit, je m’endors en regardant ma fenêtre, cogitant sur mon rêve d’évasion…

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7 Un jour bizarre

Vendredi 7 avril 2006

- Ne fais pas ça, c’est de la folie! Si tu t’enfuis encore, on ne pourra plus rien Faire pour t’aider…- Je ne peux pas rester ici!Rien à faire pour me convaincre. Personne ne le peut, même pas Anne. Tout le monde me demande de rester dans cet hôpital. J’en ai assez. Mes amis me manquent, mais pourtant, je sais que si je m’enfuis je ne pourrai pas les voir longtemps, car en restant près d’eux la police me retrouvera facilement… Je pense à ma mère, que les médecins ont contacté, mais qui ne veut plus me voir ni me parler pour le moment. Je me sens si seule. Mon seul espoir est de fuir avec Christine en Italie. On s’enfuira, loin, vers le Sud…

***

Les jours passent, tous les mêmes. J’ai un entretien avec une psy tous les jours sauf le week-end. Il n’y a rien à faire dans l’unité — à part chercher tous les moyens possibles et inimaginables de s’évader — ou alors jouer aux cartes, écouter la radio, regarder la télé les horaires ou c’est possible, regarder par la fenêtre…

Le paysage, je commence à le connaître par coeur.

Ce soir, je sens que quelque chose ne va pas. L’atmosphère est tendue lors de la réunion du soir avec les médecins dans le salon. Le docteur Mark demande à Rosa comment s’est passé sa journée. Elle a le regard vague… — Aujourd’hui, c’est un jour bizarre… — Vous pourriez être plus précise? — C’est juste un jour bizarre…
Rosa nous fait peur depuis quelque temps. Parfois elle est là, avec nous, et l’instant d’après, elle disparaît totalement dans ses pensées. Hier, je l’ai croisée dans le couloir vers les chambres, et elle m’a montré des mutilations sur son ventre. Elle y avait inscrit, à l’aide d’un objet tranchant, des mots que je n’ai pas eu le temps de lire.
Je raconte à Fred — qui tient beaucoup à elle — ce que j’ai vu. Il est environ 20 heures et nous ne sommes que trois au salon. Il décide d’aller en parler aux infirmiers sur le champs.

20h05

20h12

20h26

C’est vers 20h30 que survint le premier cri, suivi de la sonnerie stridente de l’alarme d’urgence… Je ne pourrai jamais l’oublier.

Tous se précipite dans l’escalier qui monte aux chambres. Fred et moi restons en arrière, pétrifiés. Les infirmiers courent dans tous les sens. L’alarme d’une ambulance retentit bientôt au loin, venant ajouter un bruit supplémentaire à la scène macabre. Je vois Rita redescendre  l’escalier en larmes, visiblement en état de choc. Je m’apprête aussi à monter quand  je vois Fred s’adresser à une infirmière qui vient de descendre l’escalier. Ils échangent quelques mots que je n’entends pas, et, quelques secondes plus tard, je le vois se diriger vers le salon puis se jeter par terre, en larmes, frappant le sol de ses poings, se recroquevillant sur lui-même. Je le regarde sans comprendre. Je me décide enfin à monter l’escalier…

En haut, c’est l’enfer. Les infirmiers sont tous devant la chambre de Rosa, tandis que d’autres essayent de maîtriser Serena dans la pièce d’à côté, qui se débat farouchement. Elle a le poignet en sang… – Il n’y a rien à voir, tout le monde descend! Je suis maintenant moi aussi choquée. Double tentative de suicide. Serena… Je ne m’y attendais pas. J’entends la voix de Maya au rez-de-chaussée: – C’est de votre faute, vous le saviez qu’elle allait faire ça, on vous l’a dit qu’elle n’allait pas bien, et vous n’avez rien fait, rien!

Elle parlait de Rosa, pour qui c’était plus grave. Cette dernière fut conduite d’urgence à l’hôpital. J’appris plus tard qu’elle s’était ouvert les veines avec une pince à épiler que je lui avais empruntée le matin même… Quand à Serena, sa blessure était superficielle. Elle fut tout de même enfermée dans sa chambre, et l’on y retira tout mobilier, ne lui laissant qu’un matelas pour dormir. Les médecins et les infirmiers nous convoquèrent dans le salon du rez-de-chaussée pour nous parler longuement de ce qui venait de se passer.

C’est de la colère que je ressentais à ce moment là. Nous retenir ainsi n’aiderai ni Rosa, ni Serena. Je ne voulais qu’une chose, que cette soirée finisse, et que je puisse enfin regagner ma chambre. Cela peut paraître un peu égoïste de ma part, mais j’en veux à ceux qui m’ont fait vivre cela.

Lorsque je pus enfin regagner ma chambre, je pleura toutes les larmes de mon corps…

Centre de détention, 4 juillet 2006

Encore une matinée où la chaleur est étouffante. C’est la canicule dehors… Mes souvenirs sont étrangement précis aujourd’hui. Au fond, je pleure toujours pour la même chose depuis quatre mois. Après cette terrible soirée du 7 avril, c’est l’absence de ma mère que je pleurais ensuite. C’est comme si ce drame avait fait ressortir quelques sentiments refoulés. Quelque chose s’est brisé entre nous lorsque je suis partie, lorsque tous ces événements tragiques se sont produits.  Maman… il m’a manqué ton réconfort pendant tous ces moments difficiles, je voudrais tant que tu me pardonnes… je sais que je me sentirai à jamais comme amputée d’une partie de moi-même depuis cette rupture. Il y a des choses qu’on ne peut plus réparer…

8 S’enfuir

Dimanche 9 avril 2006

Il pleut. Je suis assise dans le petit salon à regarder la pluie tambouriner contre les vitres. Le pavillon est extrêmement silencieux. Tout n’est plus bleu, mais gris, tout comme le ciel. Les événements d’hier nous ont tous fortement marqués.

Je regagne ma chambre dans l’après-midi et continue d’examiner ma fenêtre. Mon acharnement à repris. Cette fois c’est sûr, je me casse.

Je réussis à m’emparer d’un couteau à table, et je m’en sers comme d’un levier pour ôter les vis qui maintiennent la structure de la vitre du haut. Je force, j’insiste… elles commencent à bouger, de plus en plus. Je sens l’adrénaline dans mes veines…

Une demi-heure plus tard je vois avec triomphe une des vis sortir complètement. Puis, c’est l’autre! Je les cache sous mon matelas. La fenêtre tient maintenant uniquement grâce au loquet en haut. Il va falloir que je pèse de toutes mes forces sur la fenêtre pour le briser. Je décide de remettre cette opération délicate au lendemain, pour ne pas éveiller de soupçons.

L’exaltation ne me quitte plus. Après dix jours d’enfermement, je sens que la liberté est proche… Mais quelle liberté?

10 avril

C’est le grand jour, je le sens. Je suis en forme, prête à tenter l’impossible entre midi et deux heures, pendant que les infirmiers seront occupés à leurs «transmissions»… Le ciel est toujours aussi gris, les nuages annoncent de la pluie. Rita semble s’être remise du choc de vendredi, mais tout le monde reste assez silencieux. Je tente de parler à Serena à travers la porte de sa chambre, discrètement. — Comment tu te sens? — Ça va… Mais comment on va s’enfuir maintenant? Je suis enfermée… s’te plaît, pars pas sans moi…
Elle a du mal à parler, tant les médicaments l’ont abrutie. Je sais déjà que je ne pourrai pas l’emmenée. Je ne veux pas risquer sa vie en la faisant passer par la fenêtre… Je dois y aller seule.

Midi. J’attends que l’on m’ai monté mon repas et je commence à tenter l’impossible, sans prendre le temps de déjeuner.
Je tapisse la table et le radiateur et le radiateur avec mes draps pour étouffer le bruit au cas où, lorsque j’aurai décroché la vitre je la lâcherais, trop lourde pour mes bras. Je monte sur la table et pèse de tout mon poids sur la vitre du haut. Le système, qui n’a pas été conçu pour supporter un tel poids, émet des craquements sinistres. J’en ai des frissons d’excitation. Je ne pense plus qu’à la liberté.
J’ai les muscles qui tremblent, je suis en nage. Cette fenêtre doit faire au moins 15 kilos! Je mets bien une demi-heure avant que le loquet ne cède. Pendant une  dizaine de secondes, j’ai la vitre dans mes mains. Je faillis la lâcher, mais je tins bon. Dans un effort suprême, je parvins à la remboîter sur la fenêtre comme si de rien était, sauf que je peux maintenant l’enlever quand je veux !
Soulagée, je m’allonge, hors d’haleine. Maintenant, il faut faire vite. Quelqu’un pourrait s’apercevoir que la vitre ne tient plus, ou elle pourrait tomber… Reste encore à trouver le moyen de descendre. C’est haut, il y a bien cinq mètres…
Je cours à la salle de bain pour y chercher quatre draps dans la corbeille à linge sale. Je dois en attacher un bon nombre pour espérer toucher le sol et m’en servir comme échelle. Je les noue entre eux par de solides noeuds et cache mon échelle improvisée sous le lit avec deux sacs en plastique que je bourre un maximum avec mes affaires. Je les jetterai par la fenêtre juste avant de sauter.

14h10. Je descends au salon. Mon évasion est prévue pour ce soir, après la collation de 20 heures. Le compte à rebours est lancé…

***

— Rita, ce soir je me casse… — Quoi? …T’es sérieuse? Mais comment! Je la fais venir dans ma chambre et lui montre rapidement la vitre qui n’est plus accrochée. Elle retient des cris d’enthousiasme. — Comment t’as fait? Personne n’a jamais réussi!
Je souris.
— Tu veux partir aussi?
— Inutile, je vais bientôt être libérée… Mais si tu veux, je monterai la garde ce soir, pendant que tu partiras.
Je pense à Serena. L’abandonner ainsi me fait mal. Je lui explique à travers la porte de sa chambre que je vais partir mais je lui promets qu’on se reverra, que je ne l’abandonnerai pas.  Assommée par les médicaments, je ne l’entends murmurer que quelques mots incompréhensibles…
L’heure approche, mais je ne peux pas faire mes adieux à tout le monde, cela éveillerait les soupçons. Maya surprend mon discours avec Rita et comprend qu’il se passe quelque chose. Je lui explique. Elle ouvre des yeux ébahis, mais me souhaite bonne chance en me serrant dans ses bras. Elle me demande de lui laisser un souvenir de moi. Je lui laisse un top beige que j’ai eu au Refuge…

20h30. Je vais enfin chercher mon plateau avec ma collation du soir, une pomme, un yaourt et un jus de fruit. Je remonte lentement l’escalier, comme si de rien n’était. Je referme la porte de ma chambre. C’est l’heure. Dehors, il fait nuit noire.

***

Il faut faire vite. Je suis si excitée que j’en tremble. J’avale mon jus de fruits à la hâte, et, trop impatiente pour manger ma collation, je monte sur ma table.

Je décroche la vitre qui pèse bien 15 kilos, saute de la table et parvint à la cacher sous mon lit, sans la lâcher mais presque. Je ne me sens pas assez forte, je n’y arriverais jamais… La peur et l’excitation ralentissent mes mouvements. Je ne dois pas me laisser envahir par la peur. Je sors l’échelle de draps et l’attache solidement au radiateur. Je la fais pendre par la fenêtre. Elle ne touche juste pas le sol. Parfait. Je prends mes sacs et grimpe à nouveau sur la table, prête.

Je regarde par le trou béant. La panique m’envahit. Il fait nuit noire et la pluie tombe à verse, rendant glissants les rebords de la fenêtre. C’est si haut que pour passer par la lucarne, je dois rajouter la petite table de nuit sur la grande table devant la fenêtre pour être à la bonne hauteur. J’hésite… Je commence à enjamber, avant ça je balance mes deux sacs qui s’écrasent sur l’herbe en contrebas avec un bruit mou. Je m’accroche prudemment de l’autre côté. Ça y est,  le plus dur est passé. Je me rends alors compte qu’il m’est impossible de revenir en arrière. J’en ai le vertige… La pluie trempe mes cheveux, et je tremble de froid dans mon T-shirt à manche courtes. J’ai laissé ma veste dans un des sacs, pour être plus libre de mes mouvements. Je m’accroupis, et d’une main, saisis l’échelle de draps, soudain moins sûre de moi quant à la solidité des noeuds. Je reste là, en équilibre dans le noir, incapable de faire le grand saut.

Soudain je me fige : j’ai entendu la voix de Rita s’élever dans le couloir. Essaierait-elle de m’envoyer un signe ?

Je ferme les yeux et me laisse glisser dans la nuit. Je n’ai même pas le temps d’avoir peur que je me retrouve sur le sol. Seul hic, avant la fin de ma descente, mes pieds frappent violemment le store du rez-de-chaussée. Tout le monde a dû m’entendre… Zut. C’est à ce moment que l’alarme d’urgence retentit, confirmant mon inquiétude, glaçant le sang dans mes veines. Merde, je suis repérée. Je récupère mes sacs et file à toute vitesse… Je cours à perdre haleine dans le périmètre de l’hôpital, à découvert. Je saute la barrière qui le délimite, environs 400 mètres plus loin. Je me retrouve dans une rue déserte. Les poumons en feu, je m’assois un moment à l’arrêt du bus juste devant moi. Grosse erreur… C’est la voiture de sécurité qui vient de s’arrêter face à moi. Je regarde quatre types en uniforme de sécurité en sortir sans bouger. Ils avancent à pas lents, m’encerclant. — Mademoiselle… pourrions-nous savoir qui vous êtes et où vous allez?
Je ne cille pas. Je fronce les sourcils, feignant l’étonnement.
­­— Euh… je m’appelle Eliza, je vais à une soirée chez des amis… Pourquoi ?
Ils me détaillent de la tête au pied.
­— Vous ne sortez pas de l’hôpital?
— L’hôpital? Non, J’habite la maison rose juste là-bas, une rue plus loin…
Je pointe le doigt en direction de « ma maison ».
Il me détaille de la tête au pied, regarde mes sacs, puis hoche enfin de la tête, apparemment convaincu.
— Désolé pour ce malentendu.
Ils repartent comme ils sont venus. Je n’arrive pas à y croire. J’ai cru mourir cent fois tellement j’ai eu la trouille. Un vieil homme qui attend le bus à côté de moi me dévisage, l’air perplexe. Il a dû me voir sortir de derrière et non des villas. Attendre le bus ici serait trop risqué. La sécurité va, à coup sûr, revenir. Je repars en courant dans la nuit, slalomant entre les villas, empruntant des allées désertes. J’arrive à un autre arrêt du bus, environ 800 mètres plus loin, près d’un parc scolaire, lorsque j’entends une voiture approcher.
Je me cache rapidement dans un buisson. Je suis couverte de boue, de pluie. La voiture s’éloigne. Fausse alerte. Ou alors, si c’étaient bien eux, ils ne m’ont pas vue.

J’attends trois bons quarts d’heure, le temps de laisser passer trois bus, par précaution.  Je monte dans le quatrième bus, m’éloignant enfin de ce quartier. Et c’est gagné pour la seconde fois. Re-re direction Annemasse…

Centre de détention

Un week-end de plus va passer. J’ignore combien de temps va encore durer ma peine. Une saison? Une année? J’ai dans l’idée que lorsque je sortirai, ce sera à nouveau l’hiver. J’aurai passé tout l’été ici… Le temps passe vite, les journées se ressemblent toutes. Mais le temps n’a plus d’importance. Je ne vis plus que dans mes rêves…

9

L’appartement
«She wants to go home, but nobodie’s home»

Mardi 11 avril

Je cherche à nouveau Saïd, en vain. Hier, Christine a eu une sacrée surprise en me voyant débarquer au Refuge vers dix heures du soir, trempée jusqu’au os. Une chance que Sefkan était là, et qu’il m’ait laissée entrer. Saïd n’y dort plus…

Je traverse la place de la mairie, le parc, je le cherche dans les bars, au Manoir… Personne ne l’a vu. En sortant du Manoir, je fais une mauvaise rencontre. Azieb, un arabe qui traîne toujours dans le coin m’agrippe par le bras et tente d’aller plus loin. Je tente vivement de me dégager, allant presque jusqu’à le gifler. Je finis par lui échapper. En rage, je me réfugie dans la bibliothèque. Je suis à nouveau désespérée. Je m’assieds, la tête dans les mains quand soudain, une voix me fait me retourner. — Eliza… Saïd. Il est là. — Je t’ai cherchée l’autre jour, je suis revenu le lendemain matin au squatt avec un petit-déjeuner et un poste de radio que j’ai déniché au Manoir, mais tu n’étais plus là!
Il me parle de son ex-copine, toujours internée à l’hôpital psychiatrique, à quelques kilomètres d’Annemasse. Son bébé verra le jour d’ici quelques mois, et il sera sûrement placé dans une famille d’accueil…
— J’ai enfin les clefs de l’appartement où nous vivions! J’ai cassé un carreau pour pouvoir entrer par le balcon et fait changer le verrou. On va enfin pouvoir dormir dans un endroit décent…
Je sens que quelque chose ne va pas.
— Mais?
— …Azieb. Il est venu s’installer avec sa petite amie, et il menace de me dénoncer si je ne l’héberge pas.
Cela me coupe net. Ce sale type, ce dingue qui vient de m’agresser, hors de question que l’on partage le même appartement!
Mais Saïd à l’air sincèrement ennuyé…
— Je te jure qu’il ne t’importunera pas… Je l’en empêcherai!
Il finit par me convaincre. Que faire d’autre?

Nous sortons, traversons le parc en direction de l’appartement, en plein coeur d’Annemasse. Saïd est connu de tout le monde en ville. Dans les boulangeries, par les caissières du Monoprix, tout le monde le décrit comme «le gentil arabe du coin»…

Nous entrons dans un vieil immeuble, sombre, avec pour unique touche de couleur des volets vert foncé qui semblent avoir été changés récemment. Le studio se trouve au premier étage, derrière une impressionnante porte de bois massif, dans laquelle se découpent des carrés très réguliers.

À l’intérieur, c’est minuscule. Une cuisine une chambre, une salle de bain. Les murs sont vieux, craquelés. Il fait sombre, mais nous ne pouvons ouvrir les volets, de peur d’êtres repérés. Dans la cuisine, un vrai bazar : paquets de pâtes, produits de ménage et casseroles s’empilent pêle-mêle. Le ménage semble ne pas avoir été fait depuis un siècle, et la cuisinière semble dater de l’avant-guerre… Une vraie Antiquité! Une petite télé trône sur une chaise dans la cuisine, à côté d’une lampe de bureau qui diffuse une vive lumière. Le sol de la cuisine est orné de petits carrés noirs et blancs.
Dans la chambre, la plus grande des deux pièces, un lit, une armoire, une autre télé posée sur une table à repasser. Plusieurs vêtements de femmes sont empilés sur un porte-manteau près de la fenêtre. Je remarque que les télés marchent à l’aide d’une fourchette plantée dans la prise à antenne, ce qui donne une assez bonne réception. « Un truc d’Arabe », m’apprend Saïd…
Nous consacrons l’après-midi à faire le ménage. Azieb ne se montra pas, et nous passons la nuit ensemble…

10 Johanna

Mercredi 12 avril

Le lendemain, je fais la connaissance de Johanna, la présumée petite amie d’Azieb. Elle a 25 ans. Elle aussi a du fuir, pour d’obscures raisons familiales. Elle me raconte que son père la séquestrait, l’empêchait de trouver du travail. Il voulait la garder à la maison, comme une esclave… elle s’était alors enfuie avec Azieb, un homme qu’elle connaissait à peine. Je devine très vite qu’Azieb la bat. Je suis finalement rassurée qu’elle soit un temps soit peu sous la protection de Saïd. Azieb me dégoûte…

Johanna m’offre un collier plaqué or avec de petits strass en gage d’amitié, qui disait-elle avait appartenu à sa grand-mère. Je le garde précieusement J’aime que les personnes que je rencontre le long de ma route me laissent ainsi des souvenirs bien réels d’eux-mêmes.

Je passe la matinée avec Saïd au manoir, puis je rentre aider Johanna à préparer le repas, toujours des pâtes avec une sauce tomate en boite, des produits que nous offre le Refuge tout comme également du riz, du savon, du lait en poudre, etc.

La première fois que je le vois Azieb dans l’appartement, je suis tendue. Je le regarde prendre ses aises, écraser ses mégots sur la table avec mépris. Lorsqu’il est là, Johanna et lui dorment dans le grand lit de la chambre tandis que Saïd et moi couchons par terre dans la cuisine sur des couvertures. Lorsque je me réveille le matin, j’ai des courbatures partout. Johanna ne sort jamais seule de l’appartement. Azieb doit le lui interdire… Nous essayons de vivre le plus décemment possible, mais, nous sommes trop nombreux pour un si petit appart. La douche est toujours bouchée et provoque des inondations, il n’y a pas assez de vaisselle, jamais de savon… Saïd dit souvent, «C’est pire qu’au bled ici!»

J’essaye d’appeler chez Anne en PCV, mais personne ne répond. C’est Pâques, Elle doit être déjà partie en vacances avec ses parents… Comme ça fait bizarre de l’imaginer partir avec sa famille, aller en cours, avoir une vie normale, une vie que j’ai pourtant tant rêver de quitter…

13 avril

Jeudi après midi, je retrouve Christine au Manoir et nous partons nous promener en direction d’un centre commercial à environ cinq kilomètres à pied d’ici, accompagnées de Karim, le petit cambrioleur! En chemin, il nous raconte comment il est resté clandestinement — et on ne peut plus tranquillement! — pendant deux semaines dans une villa sur la Côte d’Azur, dont les propriétaires étaient en vacances. — C’est comme ça que je vis! Une très belle vie! À nous trois, on forme vraiment une drôle d’équipe. Christine, grande, rousse, avec son long manteau de fourrure beige, Karim, minuscule avec une barbe de deux semaines et un énorme sac à dos, et moi avec mon vieux sac fétiche et mon jean bon marché… Je ne serais pas étonnée qu’on nous arrête et nous demande nos papiers, surtout que nous marchons depuis une bonne demi-heure au bord d’une semi-autoroute…

Depuis mon départ, peu de choses ont changé pour Christine. On lui permet toujours de loger au Refuge car elle est protégée par les assistants sociaux depuis qu’elle a pu parler de sa situation précaire et dénoncer le manque de travail dans sa région. Elle est même passée au journal télé pour en parler quand j’étais à l’hôpital, mais je n’ai pas pu la voir. Christine reste toujours positive, elle n’abandonne jamais. Elle raconte souvent aux gens de passage comme je me suis enfuie de l’hôpital en pleine nuit avant de débarquer au Refuge. Parfois je la trouve un peu trop bavarde et insouciante, j’espère qu’elle n’en raconte trop…

Quand à moi je prends aussi bien des risques. J’ai repris l’habitude de voler, et pas seulement pour vivre. Je deviens une vraie pickpocket, saisissant nourriture, vêtements sur le marché… Je me suis récemment emparée d’un téléphone portable avec appareil photo, que j’ai égaré avant d’avoir pu le revendre. J’ai aussi dérobé une montre de valeur à un veilleur de nuit à l’hôpital, dont j’espère cette fois tirer un peu d’argent. J’espère ne pas en venir à cambrioler les maisons comme Karim…

***

Ce soir, en rentrant chez Saïd, je sens tout de suite que quelque chose ne va pas. Johanna et lui sont debout dans la cuisine, l’air tendu. Saïd m’emmène dans un coin de la pièce. — Azieb ne va pas bien, il est malade, il délire, il vomit du sang. Ca lui a pris d’un coup… Je regarde Sabrina. Elle tente de dissimuler un nouveau bleu sur son visage. J’enrage…

L’état d’Azieb ne s’arrange guère. Il est allongé dans le lit en hurlant des choses incompréhensibles. L’appartement sent la maladie… Nous ne savons pas ce qu’il a, ni si c’est contagieux. Saïd dit qu’il vaut mieux être prudent. Il ne me rassure pas beaucoup… — Écoute, je n’en peux plus, allons faire un tour… Nous sortons marcher dans le parc, en silence. Il faut que je prenne une décision. — Saïd, je vais aller dormir au Refuge cette nuit. Tout ça ne m’inspire pas…
Il me jette un regard déçu.
— Je sais que tu vas disparaître à nouveau…
— Je te promets que je serai là demain.
Et je m’en vais, après un bref au revoir, sans même un baiser, sous le ciel gris et vide du printemps 2006…

***

Je réussis à négocier une autre nuit au Refuge avec Sefkan. C’est la deuxième fois que je m’en vais sans prévenir et l’on me dit qu’ici ça ne marche pas comme cela. Je confie à Christine ce qui se passe chez Saïd. Christine est ma confidente. Nous nous faisons confiance. Je me sentirais si seule si elle n’était pas là… Nous reparlons de l‘Italie, de ses projets de repartir à Venise. Elle hésite car elle espère encore trouver du travail en Suisse ou toucher le RMI en France… Mais moi, il faut que je parte. Je sens comme une menace planer sur moi, rester à Annemasse est bien trop risqué. Je suis trop proche de la frontière Suisse. On me recherche sûrement déjà dans le coin. Il faut que je parte, quitte à attendre Christine quelque part vers la frontière italienne.

Cette nuit, une Africaine enceinte de huit mois partage la chambre avec nous. Elle est peu bavarde, malgré les questions de Christine, qui essaie de l’aider en lui donnant des adresses utiles…

C’est juste avant de m’endormir que je prends ma décision. Puisqu’il n’y a pas d’avenir pour moi, autant fuir tout de suite cette misère et profiter de l’été à venir. Demain, je quitte cette ville grise de misère et je pars, avec ou sans Christine, avec une seule direction en tête: le Sud.

Centre de détention

Un nouveau jour se termine. A travers les barreaux de ma cellule je regarde les gardiens et les éducateurs traverser le parking en bavardant, riant, rentrant chez eux après une banale journée de travail. Je les envie tellement. Une des éducatrices n’a que cinq ans de plus que moi… J’envie tout le monde, la terre entière. Même parmi les autres détenus, je me sens l’intruse. Les autres reçoivent la visite de leurs parents, un droit à un goûter de leur part, ont des permissions de sortie le week-end… Anne et Manuel, ont écrit au juge pour pouvoir venir me rendre visite. Autorisation refusée. Seule la visite de la famille est permise… Je ne peux que leur parler par écrit. L’écriture est le seul moyen de communication avec le monde extérieur dont je dispose. Écrire est mon exutoire…

11 Vers le Sud.                                                                                                                                                                                              «Fais ta route, ne te retourne pas»

Un jour, au Refuge, j’ai rencontré un garçon à peine plus âgé que moi qui faisait la route seul depuis ses 14 ans….

«Au bout d’un moment tu te rendras compte que t’a pas besoin des autres pour avancer. Si t’attends toujours sur les autres, t’auras jamais rien. Si tu veux partir pars, fais ta route, te retourne pas. La peur ça n’existe pas, c’est juste un truc pour t’empêcher d’avancer».

C’était un toxicomane complètement accro, mais ces paroles avaient beaucoup de vécu. Je décide de suivre son conseil. Je ne peux attendre Christine indéfiniment.

Lorsque j’étais plus jeune, je passais mes vacances dans la résidence secondaire de mon oncle et ma tante paternels, une jolie villa provençale. A l’heure actuelle, elle doit toujours leur appartenir, et ferait une planque idéale. J’annonce mon départ à Christine. Elle me trouve courageuse et folle en même temps de partir ainsi toute seule. Elle me conseille de l’attendre quelque part près de la frontière italienne. — Je viendrai te rejoindre, je viendrai…

Christine et moi marchons en direction de la gare d’Annemasse. C’est une petite gare typiquement française, que je trouve charmante. Je suis décidée à monter dans un train. Je n’ai que cinq euros en poche, et toujours pas de papiers. Je suis vêtue d’un long manteau à col de fourrure beige et un jean, des vêtements fournis par le Refuge. Je jette un coup d’oeil sur le quai. Plusieurs personnes attendent la correspondance Bellegarde-Lyon. C’est par là qu’il faut que j’aille. Je me sens tellement différente d’eux, moi, une vagabonde de 17 ans, sans papiers, hors-la-loi, fugitive. Je voudrais tellement être l’une d’eux… Nous nous asseyons sur le quai. Le train pour Lyon arrive environ deux heures après notre arrivée à la gare. Nous nous échangeons encore notre passé. Je promets à Christine de lui téléphoner dès que je serai sur la Côte d’Azur, depuis un foyer d’urgence, ou depuis la maison de mon oncle et ma tante, si je parviens à y entrer. Plus tard, nous nous retrouverons et nous irons en Italie… — Fais attention à toi, cache toi bien dans le train, ne te fais pas prendre! Je lui promets de réussir. J’en suis certaine.

***

Je suis cachée dans les toilettes depuis le départ du train, mais j’ignore si cela va marcher. J’ai des doutes. On verra bien. Peu après le départ, une voix annonce par hauts parleurs qu’il y a des travaux sur la voie après Bellegarde, et qu’il faudra descendre pour prendre un autocar qui nous conduira à Lyon. Un imprévu… je n’aime pas cela. Le trajet jusqu’à Bellegarde dure une trentaine de minutes. Je sors enfin de ma piètre cachette. Ce cacher, toujours se cacher… Je suis à Bellegarde, encore une ville de banlieue française, grise, misérable, tout comme Annemasse. Je veux aller bien plus au sud.

L’autocar nous attend, juste en dessous de la gare. J’hésite, de peur d’un contrôle des billets avant le départ. Ce serait un miracle que l’on ne me demande rien! Pourtant je monte, résignée. Je me mêle à la foule. Je trouve une place assise, comme si de rien n’était, et le car démarre. Personne n’a fait attention à moi… Comme si la place m’était réservée!

Cette fois je peux regarder dehors, il y a même de la musique dans le car. Je me détends. Nous nous engageons sur l’autoroute. Au loin des villas, des prés, des champs. Je suis sereine. Fuir, partir plus loin qu’Annemasse. Un rêve qui se réalise…

Le trajet dure plusieurs heures. Je meurs de faim. J’ai emporté un yaourt du petit déjeuner ce matin au Refuge, et je j’engloutis aussitôt. Le car entre dans la banlieue lyonnaise, je suis scotchée à la vitre. C’est une grande ville, qui me rappelle un peu Genève. Les trams, les rues se ressemblent…

Nous arrivons dix minutes plus tard à la gare, après une série d’embouteillages. Il fait beau, l’atmosphère a changé. Je meurs de chaud dans mon grand manteau. Dans la gare, il y a des contrôleurs en bleu de la SNCF partout. Je frissonne. J’ai une peur bleue de tous ceux qui ont des uniformes, ils représentent une menace pour moi. Je regarde sur les panneaux, les prochaines destinations. Un train part pour Marseille dans 20 minutes… C’est par là qu’il faut que j’aille. Vers le sud. Je prendrai ensuite une correspondance qui me rapprochera de Fréjus. Comment réussir à monter l’escalator qui mène sur le quai? Ils ont l’air de contrôler tout le monde! J’ai terriblement peur de ne pas pouvoir monter dans un train et de rester bloquée à Lyon. Les grandes villes me font peur…

Je me lance. Je marche d’un pas décontracté et monte sur l’escalator. Je lève la tête et regarde droit devant moi, la lumière vive qui émane du quai tout en haut de l’escalator. Et ça marche! Personne ne fait attention à moi. Il suffit d’attendre qu’il y ait une faille, et hop! J’ai l’heureuse impression d’être invisible.

Je monte dans le TGV pour la deuxième fois, en direction de Marseille. Direction le Sud…

***

Toc, toc, toc.

— Il y a quelqu’un? Merde. Je n’aurai pas du me cacher à nouveau dans les toilettes. Dans les grandes distances, c’est toujours contrôlé… Je suis prise au piège. Je sors. Un gros type moustachu me dévisage. — Votre billet, s’il vous plaît!
— Euh… c’est  que je ne l’ai pas!
Il se marre.
— Oui, bien sûr! C’est un peu classique que de se cacher dans les toilettes vous ne trouvez pas? Vous avez vos papiers? Où allez-vous? Je lui présente machinalement l’unique petite preuve de mon identité qui me reste, mon vieil abonnement périmé des Transports Publics Genevois…
Il saisit mon abonnement, fronce les sourcils et commence à recopier les informations me concernant. Je peux aller m’asseoir en deuxième classe avec un amende de soixante euros. Au moins je peux voyager tranquille. Que cela me serve de leçon! J’ai eu de la chance, la prochaine fois, je trouverai une autre planque.

***

Le décor change petit à petit. Les montagnes s’éloignent, les sapins et les marronniers cèdent la place aux cyprès et aux palmiers, les toits des maisons s’aplatissent, prennent une couleur lavande. J’ai atteint la Provence, j’ai réussi! Marseille m’impressionne encore plus. C’est immense. Le train traverse la ville avant d’arriver en gare, et je peux contempler une immense cité pleine d’un mélange de maisons, d’immeubles de couleur claire, contrastant avec le bleu intense de la mer que je devine au loin, se confondant avec le ciel. La gare ressemble à s’y méprendre à la «gare de Lyon» de Paris, ville où habite ma grand-mère maternelle. Qu’est ce qu’elle dirait si elle me savait ici…

En sortant du train la chaleur m’étouffe. C’est carrément l’été ici! La différence de climat est énorme. J’ai l’impression d’avoir sauté une saison. Tout le monde est en manches courtes et me regarde bizarrement à cause de mon manteau et mon pull. Je me débarrasse de ces couches de vêtements inutiles et embarque dans le dernier train, le régional, qui part presque immédiatement. On peut dire que le temps est avec moi aujourd’hui…

Cette fois, je ne me cache pas. Une dame à côté de moi me confie qu’il y a rarement de contrôle dans ce train. Elle partage avec moi ce Mnm’s que l’avale goulûment. J’ai faim…

Fréjus. Enfin. Je sors du train. Terminus ! Ce n’est qu’une toute petite gare cette fois, comme un arrêt de bus. Le petit village de Fréjus est comme dans mon souvenir, avec ses maisons ocres et sa cathédrale, perché sur une colline à quelques kilomètres de la mer. La maison doit être à deux ou trois kilomètres dans l’arrière pays. Je traverse le village, des champs, me fiant à mes souvenirs. Mais à pied je ne reconnais rien et je commence vite à tourner en rond. Je suis déjà presque au village suivant, plus moderne et plus animé, celui de Saint-Raphaël.

Au moins deux heures de marche avant que je ne retrouve enfin le bon quartier, dont je ne me souvenais d’ailleurs plus du nom! La maison est toujours là, avec son toit de tuiles ocres et ses volets verts. Rien n’a changé. Évidemment, la porte est fermée, et aucune trace de la clef.

Je n’en peux plus! Je m’assieds dans le jardin, épuisée, et je m’endors quelques instants plus tard, assise à la table du jardin, la tête sur mes bras..

12
Ma mer

Soir du 14 avril 2006

Je sens qu’on me secoue. Deux visages ridés sont penchés sur moi. Mes grands parents, ils sont là?! Alors ils étaient juste parti faire un tour… Je ne m’attendais pas vraiment à les voir sur la côte en cette saison. Surprise et stupéfaction se lit sur leurs visages. — Ça alors, que fais-tu ici ? Je ne sais que répondre. — Ne t’inquiète pas, nous savons que tu es partie de ton foyer pour jeune fille, ton père ne nous l’a dit.
Un foyer pour jeune fille ? Bon, l’explication à l’air de leur convenir…

Ils acceptent de m’héberger, mais préviennent mes parents. Je leur parle enfin. Je sui heureuse de les entendre, même si j’ai honte. Ils n’en reviennent pas que je sois parvenue si loin, seule, sans papiers. Je leur promets que je rentrerai à Genève avec mon oncle et ma tante lors de leur retour mardi, c’est-à-dire dans quatre jours, et ils ne diront rien à la police. Ils me disent avoir fait appel à un avocat, et qu’il faut que je rentre pour lui parler… Mais je sais déjà que je ne rentrerai pas, pas après tout ce qui s’est passé. C’est impossible.

Fuir, toujours fuir, je ne connais plus que ça…

***

La mer! Enfin je l’ai vue, ma mer! Elle s’étend, immense et bleue, à l’infini devant moi. Cela fait presque un an que je ne l’avais pas contemplée. Annemasse, la police, tout semble si loin… J’ai pu appeler Christine comme convenu le soir de mon arrivée, pour lui dire que j’ai réussi. Elle avait du mal à croire que j’aie pu atterrir aussi loin sans me faire embarquer ! Quand à Saïd, je me rend compte que je lui ai encore une fois menti…

Je parcours chaque jour une bonne dizaine de kilomètres, allant ou bon me semble, parfois marchant du port de Fréjus au village de Saint- Raphaël en une matinée.
Il fait si chaud pour un mois d’avril… Je reste une bonne partie de l’après-midi à nager dans la mer, et à lézarder sur la plage. Je rentre ensuite manger et dormir chez mon oncle et ma tante

Ils m’emmènent manger sur la plage, le dimanche à midi. Je parle peu. J’invente que j’étais déjà sur la côte, dans un foyer d’urgence à Toulon, et qu’il m’est venu l’idée de venir ici car c’est un lieu qui m’est familier. Mais le dernier jour de ces « petites vacances » approche à regret, et je sais que bientôt il me faudra à nouveau survivre…

17 avril

Lundi. Dernier soir. Demain, tout le monde m’attend à Genève. Mes parents, l’avocate, et aussi la police. J’ai un plan, encore un. Je rédige un mot d’adieu à mon oncle et ma tante, assise au bureau de ma chambre.

C’est un mot bidon je n’ai pas l’intention de quitter la maison. Et je n’oserai jamais rentrer. Demain matin, je scotcherai le mot sur la vitre entrouverte de ma chambre, et ils me croiront partie à la gare depuis longtemps. Mais en fait, je serai cachée là où l’on pensera le moins à me chercher.
Je me suis mise dans un tel pétrin qu’il m’est impossible d’en sortir. Je suis condamnée. Condamnée à l’errance et à la solitude, à une vie de fugitive, ou alors à celle de détenue. Et je ne veux pas. Jamais. Je ne le supporterais pas.

Je dissimule toutes mes affaires dans une grosse malle en haut de l’armoire de ma chambre avant de me coucher, angoissée…

13 Prise au piège

18 avril

Six heures. J’entrouvre la fenêtre, je scotche le mot sur la vitre, bien visible. Je me cache sous le lit, je me recroqueville un maximum dans le coin du mur. J’attends. Une heure s’écoule, sans mouvements.
7h30. Enfin du bruit dans le couloir. On m’appelle. On ouvre la porte de ma chambre. Je retiens ma respiration… Depuis ma cachette, je vois les pieds nus de ma grand-mère se diriger vers la fenêtre. Elle s’exclame bruyamment, s’adressant à mon oncle:
- Elle s’est tirée, dis! La sale gamine, je t’avais dit qu’elle ne rentrerait pas avec nous!
Je l’entends composer le numéro de mes parents. J’entends tout. Les larmes me montent aux yeux. Mes parents m’imaginent à nouveau partie, sans savoir où, ni s’ils me reverraient un jour, alors que je suis là, je les entends. Ils seront à nouveau déçus. Je voudrais tant le leur dire…. J’ai si mal, si peur, je voudrais pouvoir rentrer chez moi…

Vite, vite, c’est une torture de rester là-dessous… Je n’en peux plus. Je n’écoute même plus les cris au téléphones, je m’en veux de provoquer tout ça. Une heure éprouvante s’écoule encore avant qu’ils ne se décident à partir. Tout s’éteint, les volets se ferment, j’entends encore dire : « prévenons les voisins, au cas où elle reviendrait, on ne sait jamais», puis la porte claque. Enfin. J’attends que le bruit du moteur de leur voiture s’éloigne, puis je sors lentement de ma cachette.

Je suis en nage, mes vêtements me collent à la peau. J’ai uriné plusieurs fois sur le tapis, incapable de me retenir. Je suis restée plus de trois heures là-dessous. Un cauchemar. Je m’étire douloureusement. J’ai mal partout. Quelle horrible expérience, j’ai bien failli craquer Il fait nuit noire, il faut que je trouve comment rétablir le courant. Je ne dois surtout pas ouvrir les stores, je me ferais repérer. Je tâtonne dans le noir jusqu’au rez-de-chaussée. J’ai encore les jambes qui tremblent. Je parviens à remettre le courant dans la boîte de fusible, près de la porte d’entrée. Mais impossible de rétablir l’eau…

C’est en regardant la porte d’entrée que je me rends compte de ma bêtise : la porte n’a pas de verrou à l’intérieur comme je l’ai imaginé! Me voilà prise au piège. Je cherche les clefs partout, sans succès. Ils ont dû emporter tous les doubles… Et merde! Moi qui pensait habiter la maison pour un temps et entrer et sortir discrètement… J’ai entendu dire qu’ils allaient la vendre fin mai. Cela m’aurait laissé plus d’un mois… Tant pis. Il va falloir que je sorte par une fenêtre du premier car toutes les fenêtres du rez-de-chaussée ont des barreaux. Ou alors passer par la terrasse des voisins à l’arrière de la maison…

Je fouille les placards. Ils ont bien laissé quelques provisions: un paquet de pistaches, deux tablettes de chocolat, une bière, une bouteille d’eau… Je fourre le tout dans mon sac, avec un petit couteau de poche que je trouve dans le salon. J’ouvre la bière. Il faut que je parte. De toute façon je serais restée peu de temps ici, étant donné que mes grands parents seront de retour bientôt pour vendre la maison…

Cette nouvelle m’attriste. Je serai la dernière à l’avoir vue… Je me résigne cruellement à abandonner sur la table de la cuisine mon fidèle baladeur CD qui ne fonctionne plus, sans doute à cause du sable de la plage.

Je reste encore une petite heure pour réfléchir, dis au revoir à ce lieu dans lequel j’ai deux étés de souvenirs et que je ne reverrai plus, et m’enfuis à nouveau. C’est gagné une troisième fois…. Direction inconnue.

14 La vagabonde

Mardi 18 avril, Fréjus

Me voilà seule, livrée à moi-même en pleine Provence. Je n’ai que peu de provisions, et plus un seul sou en poche. Je me dirige vers la plage, à quelques kilomètres de là. Néanmoins je me sens libre, il fait beau, chaud, le paysage dédramatise quelque peu la situation. Personne ne sait ou je suis, à plus de 600 kilomètres de Genève..

Le week-end de Pâques est passé, et je trouve une plage déserte. Je me couche sur le sable, je dois réfléchir… Un léger mistral agite les palmiers en bordure de la plage. Que faire? Le 115, numéro d’urgence pour les sans abris, m’a déjà prévenue que l’unique foyer d’urgence de la  côte se trouve à Toulon, à une centaine de kilomètres, et n’héberge qu’une seule nuit. De toute façon il est bien trop tard pour m’y rendre. Je grignote un peu de mes provisions, et pars en direction du vieux village de Fréjus, à une bonne demi-heure. Je traverse un champs de lavande, passe devant des ruines à l’entrée du vieux village, toujours accompagnée de l’éternel chant des grillons. Du linge pend entre les fenêtres dans des ruelles minuscules… je marche à travers la place en direction de la mairie, ma longue jupe de gitane flottant autour de moi à chacun de mes pas. Je m’en suis emparé en même temps que mon bikini sur le marché dimanche…

La mairie me donne l’adresse du centre d’aide sociale du Fréjus, qui se trouve près de la gare dans un immeuble orange. Là-bas, même réponse: «Tous les lits de la côte sont fermés pour l’été depuis le 31 mars, sauf à Toulon». On me donne tout de même l’adresse d’une petite maison appartenant à la fondation de l’Abbé Pierre, «Les amis de Paula», où l’on peut prendre un petit déjeuner et se doucher. Je la garde précieusement.

Me revoilà sur la place… Où dormir alors? Dans la cathédrale? Je m’engouffre à tout hasard dans son entrée obscure. Il fait frais, humide. Mes sandales résonnent sur le sol de pierre. Je trempe mes doigts dans le bénitier. Je n’ai pas besoin d’avoir une religion ni d’avoir été baptisée pour me sentir en sécurité dans ce lieu saint et protecteur. J’admire les vitraux, les voûtes du plafond. Je m’assois quand l’orgue se met à résonner dans l’église presque déserte. Je cherche des yeux une cachette et remarque un peu de jour, derrière une sorte de grand autel de marbre. Je regarde autour de moi avant de disparaître derrière. Je trouve place sur des poutres de bois qui maintiennent la structure du monument. La fermeture ne devrait pas tarder…

J’ai froid, faim. L’orgue s’arrête de jouer vers  huit heures. J’entends, à ma grande surprise, des dizaines de personnes entrer dans l’église. Une chorale, dont les voix s’élèvent bientôt, avec les applaudissements des spectateurs… L’église n’est pas prête de fermer, quelle galère! J’ai horriblement mal au dos assise là.
Je mange quelques morceaux de chocolat. Mon repas du soir…

Les cloches sonnent 11 heures quand enfin, j’entends tout le monde s’en aller. Ca fait bientôt six heures que je suis planquée. Tout s’éteint enfin, et je me retrouve dans le noir, seule dans l’immensité des lieux. Quelle étrange expérience! Seule les cierges produisent un peu de lumière, autant d’hommages rendus par des dizaines d’âmes en deuil… Je me couche sur le sol de pierre glacé, près des petites flammes, essayant de réchauffer mon corps gelé. Je tremble de froid comme jamais. Je tente malgré tout de trouver le sommeil.

19 avril

Je quitte la cathédrale à six heures à peine. C’est un homme d’église — qui a du entrer par une autre porte — qui me surprend et me demande si j’ai dormis ici. Il me montre comment ouvrir le mécanisme compliqué de la grande porte, sans me poser trop de questions.

Le jour se lève à peine. J’ai très peu dormi, tant j’avais froid, mais de toute façon, les cloches qui sonnaient toutes les heures au-dessus de ma tête ne me l’auraient pas permis. Il fait aussi froid dehors que dedans. L’absence de nourriture doit y être pour quelque chose… Je regrette d’avoir abandonné ma veste. Tout ce que je peux faire c’est porter tous les vêtements que je possède sur moi pour me tenir chaud. Je quitte le village pour m’engager sur la grande route, en direction de la mystérieuse maison dont m’a parlé le centre d’aide sociale de Fréjus hier. Je me sens sale, j’ai hâte de me débarrasser de mes vêtements et prendre une douche. Je traverse des quartiers résidentiels encore endormis. Le soleil se lève à l’horizon et m’aveugle de son éclat. Je consulte le petit plan que l’on m’a donné pour trouver l’endroit. La maison n’est apparemment pas loin de celle de mon oncle. J’emprunte des petites rues, suivant le plan.

Je la trouve enfin, à environ une heure du village. Je ne m’attendais pas à ce genre d’endroit. C’est une jolie petite villa provençale dans un quartier résidentiel au bout d’une allée bordée d’arbres, avec des volets bleus et un beau portail de fer forgé. Deux caravanes stationnent dans le jardin, face à quelques tables rouillées. Sous le porche, un grand portrait de l’Abbé Pierre. Encore une heure à attendre avant l’ouverture de ce mystérieux endroit. Je suis bientôt rejointe par un garçon sympathique du nom d’Amehd, un jeune ouvrier du bâtiment.

On nous fait enfin entrer. J’ai le droit immédiatement à une bonne douche chaude et à un petit-déjeuner sur la terrasse, un endroit de rêve! La maison est petite et peu meublée à l’intérieur. Juste une grande table et des chaises. La maison me donne deux trois choses utiles comme un gros sac de plage jaune avec des coquillages qui convient très bien au décor, dans lequel je peux enfin ranger toutes mes affaires, ainsi qu’une couverture bien chaude, une brosse à dents et une savonnette. En tout il y a peut-être une trentaine de personnes venues prendre le petit-déjeuner, des gens de différentes classes sociales. Je déjeune à table avec Amehd et une jeune femme du nom de Julie, une SDF de 25 ans qui fait la route seule avec son chien, un fidèle labrador mâle du nom de Samy. Elle a des cheveux longs et emmêlés, et des frusques sales et déchirées. Elle est dure, cassante. — Alors tu fais la route seule, comme ça, à ton âge? T’as un couteau au moins? Tu sais t’en servir? Je ne sais que répondre…
Les autres sont aussi pour la plupart des jeunes drogués, tatoués piercés, SDF. Ils me dévisagent comme une extra-terrestre et refusent de me croire en apprenant que je fais la route seule depuis la Suisse! J’ai droit à quelques ricanements et des remarques désobligeantes…
— Qu’est ce que t’a? Pourquoi tu causes pas? On va pas t’bouffer!
Je n’aime pas cette ambiance. Ce n’est pas comme à Annemasse. Mieux vaut que je fasse ma route seule, en effet…

***

J’ai dormi toute la matinée sur la plage. Ma peau est devenue super brune à cause du soleil, et j’ai presque un choc en me regardant dans le miroir, dans les toilettes d’un bar près de la plage. À midi, je mange le reste de mes provisions. Il ne me reste pas grand chose, et il va falloir à nouveau voler pour manger. Je fais la manche sur les marches de l’église de St Raphaël, en plein soleil. J’arrive à me payer deux paquets de frites à 90 centimes d’Euros. Les gens doivent me prendre pour une gitane avec ma peau foncée… En revenant devant l’église, j’aperçois la bande de ce matin qui s’approche de moi. Ils me proposent de venir dormir avec eux sur la plage ce soir. Sans façons! Je m’éloigne le plus vite possible, mais dans un si petit village, on ne va pas bien loin. J’en ai marre, marre d’être une va-nu-pieds, sans logement, sans papiers, seule. Même si c’est moi qui ai provoqué tout cela, je ne me le répéterai jamais assez, je ne suis pas faite pour vivre ainsi. La solitude me pèse, depuis que je suis partie je suis devenue asociale tant j’ai peur des mauvaises rencontres. Je me méfie de tout…

16 heures. Une violente envie de repartir s’empare de moi, comme si je pressentais un danger très proche, imminent. Cela me pousse à la gare. Je veux partir, maintenant. Il faut que je retourne à Annemasse, ce soir! Le dernier train direct pour Marseille est passé. Zut. Je n’ai pas le choix, il faut que j’attende demain matin. Surtout si je ne veux pas prendre le risque de me retrouvée coincée pour la nuit dans une grande ville comme Marseille ou Lyon…

Je me résigne et fait demi-tour. Et si j’allais récupérer la veste que j’ai laissée dans le jardin de la villa de mon oncle ? Je pourrais même dormir sur le banc du jardin, j’y serai à l’abri.

Je m’arrête au supermarché pour dérober mon repas du soir: un fromage à l’ail et un bâton de salami. Il n’y a pas un chat dans le quartier, jusque-là tout va bien. Je m’apprête à sauter le muret du jardin lorsque je vois la porte de la maison ouverte… Je m’arrête net. Mon sang se fige. J’aperçois ma grande mère de dos dans l’encadrement de la porte. Je reste bouche bée pendant une nanoseconde, dans son champ de vision. Lorsque mes jambes se débloquent je me mets à courir à toute vitesse dans la direction opposée et me dissimule derrière des bosquet. Je reprends mon souffle. Je n’ose pas sortir de me cachette. Ils pourraient m’avoir vue! J’attends que la nuit tombe avant de fuir à nouveau en direction du village. Encore et toujours fuir…

14 Survivre

La nuit tombe et je cherche désespérément une nouvelle planque pour la nuit. Je sonne à tous hasard au portail d’une villa sur ma route.
— Qu’est ce que vous voulez?
— Je vous en prie, je ne sais pas où aller, laissez-moi dormir en sécurité dans votre jardin!
— C’est hors de question, vous feriez bouffer par les chiens!
Charmant. Je repars bredouille en direction de l’éternel village de Fréjus. La cathédrale est déjà fermée depuis plus de deux heures… Et merde!
Je fais le tour du quartier. La nuit est tombée, et je commence à m’affoler. J’entends venir un groupe de personnes qui s’exclament bruyamment dans ma direction…  Mon coeur bat la chamade, je fais demi-tour. Je saute un grillage pour me retrouver dans un parking privé, au fond duquel je repère une vieille porte en bois entrouverte. C’est un local à poubelles. J’entre, je repousse la porte et m’assied sur ma couverture. J’attends, raide, le coeur battant, mon couteau de poche ouvert dans ma main droite.
Des gémissements me font sursauter. Je tends l’oreille. Des chats errants qui se battent entre eux. Ils sont juste derrière la porte.

Je frissonne. Le moindre bruit me fait sursauter. Je compte les heures, incapable de dormir. Je sens que cette nuit va être un cauchemar…

***

Cinq heures. Il fait encore nuit noire, mais je m’en fiche. Je sors de ma cachette. Marcher me réchauffera. J’abandonne ma couverture sur le sol sale de béton. Le village est désert, à part quelques chats errants et le camion poubelle de la voirie qui fait son trajet habituel matinal…
Je marche jusqu’à la gare. Malheur, elle n’ouvre qu’à sept heures! Je sais maintenant quel était ce mauvais pressentiment hier. Si seulement j’avais su… Je monte sur le quai, désespérée, morte de fatigue, et m’allonge sur un banc, toujours aux aguets, toujours le couteau à la main. Je tremble, je sens que j’ai de la fièvre. J’ai froid. J’ai faim. J’en peux plus.

La gare se remplit soudainement de monde. Les arbres se transforment, prennent forme humaine. Le vent devient un brouhaha familier qui envahit la gare.
Qu’est ce qui m’arrive, comment je peux voir tout ça? La fatigue, la fièvre me fait délirer… Je me mets à hurler, saisie d’une panique incontrôlable. Je dis n’importe quoi, à voix haute. Je parle toute seule. Il ne faut pas que je dorme, j’ai trop peur, je ne peux pas céder à la fatigue, non, non, il pourrait m’arriver n’importe quoi. Je me roule en boule. Je ne veux plus rien voir, plus rien entendre. Je dois me calmer. Attendre le lever du jour… Attendre le train qui me ramènera à Genève, Genève, Genève… Je me répète cela jusqu’à ce que ça n’aie plus de sens. Si quelqu’un de bien réel venait à passer, je serai tellement morte de trouille que je crois que je le tuerais…
Je commence à chanter doucement dans la nuit pour passer le temps, et pour ne plus entendre tous ces murmures inexistants…

Le jour se lève enfin, des années-lumière plus tard, dissipant toutes les hallucinations de mon esprit. Je me sens toujours fiévreuse, mais le pire est passé. Je range mon couteau. Une dame vient s’asseoir à côté de moi et me parle brièvement. Je suis un peu rassurée. Je lui raconte que j’attends là depuis plus de deux heures…

J’embarque dans le train pour Marseille. Les contrôleurs faillirent me faire descendre à Toulon pour m’emmener à l’hôpital. Je suis si mal que cela se lit sur mon visage. J’ai du attraper la crève, j’ai de la fièvre, mal à la tête, je ne dirais pas non, mais là-bas ils risqueraient d’apprendre mon identité… Finalement ils ne reviennent pas et je n’ai même pas une seule amende! Une jeune femme assise non loin de moi qui à assisté à la scène m’offre même son ticket de remboursement valable de dix Euros, argent que je pourrais échanger à la gare, peut-être contre un autre billet.

Surprise, une fois à la gare Lyon on me rend l’argent en liquide! Je peux m’offrir un vrai repas : une tranche de pizza et un coca. Je vais mieux. Je prends même le temps de me promener dans le grand centre commercial à deux pas de la gare, en attendant le dernier train, celui qui me ramènera à Annemasse. Près de ma Genève…

Lorsque le dernier train arrive enfin, je me dissimule derrière une pile de valises dans le petit compartiment à bagages. Le trajet se passe sans encombre…

15 Home, sweet home

Jeudi 20 avril, Annemasse

Ça y est, j’ai réussi à revenir, je n’y crois pas! Je saute du train. Il fait grand beau ici aussi maintenant, et cela me donne l’impression d’avoir ramené la chaleur du Sud avec moi. Je longe la voie de chemin de fer jusqu’à Refuge. Il me tarde de retrouver Christine et Saïd. Et je n’ai pas à chercher longtemps… Saïd et Johanna sont là, devant le foyer. Ils ont du mal à me reconnaître, tant ma peau a foncé. Eux aussi me paraissent changés, avec leurs récentes tenues estivales. — Tu es revenue, encore! Je suis tellement contente de voir des gens que je connais! J’apprends que Johanna a quitté Azieb et dort à l’hôtel avec des amis. Après la distribution des sandwichs par Le Refuge, Saïd et moi rentrons à l’appartement. Nous sommes désormais seuls là-bas.

21 avril

C’est Christine maintenant, que je cherche en vain. Sefkan m’apprend qu’elle a été mise à la porte, à défaut d’avoir trouvé un travail. C’est vrai qu’elle a déjà eu droit à beaucoup plus de temps que les autres pour dormir là-bas… Zut. Personne ne semble l’avoir vue. Aurait-elle trouvé une place dans un foyer à Genève? Je la cherche une bonne partie de la matinée, et je la trouve finalement au Manoir. Elle a maigri et son visage est creusé par la fatigue. — Ils m’ont mise à la porte! Je dors dans les cages d’escalier! Nous nous rendons compte que depuis deux jours nous dormons toutes les deux dans la rue. Nous partons déjeuner en bonne compagnie au Généreux, un restaurant gratuit pour SDF, et nous nous racontons nos mésaventures. J’aperçois Malik, assis à l’une des tables. Christine vient lui réclamer les vingt Euros qu’elle n’aurait à mon avis jamais dû lui prêter il y a une semaine. J’en profite pour l’interroger sur mes soi-disant papiers. Il est en rogne ce jour là… — Tu veux tes papiers? Alors donne moi plus de fric. Mon contact veut plus de fric, sinon y’a pas de problème, si tu lui donnes pas, il te retrouve quand il veut, et là tu te débrouilles avec lui, ça va mal aller pour toi.
Il part. Un type du Refuge, assis à la table voisine et dont je ne me souviens plus le nom, nous fait une confidence.
— Faites gaffe, c’est un arnaqueur. Il bluffe, il dort dans le parc, il n’y a jamais eu de contact pour qui il dit travailler. Ne lui prêtez jamais d’argent !
Voilà qui est bon à savoir… tant pis pour mes 300 francs.

Cette après-midi j’accompagne Christine voir ses chats qu’elle a laissé dans un refuge pour animaux à Thonon. La directrice du centre et sa nièce viennent nous chercher en voiture. La nièce est une adolescente à peine plus jeune que moi… Je la regarde et je ne peux m’empêcher de la haïre, de crever de jalousie face à toutes les adolescentes qui me rappellent ma vie d’avant. À tel point que la douleur fait couler mes larmes. Je les retiens en serrant es dents. Je les hais car elles sont normales, elles, elles n’ont pas eu besoin de dérailler, alors pourquoi moi?

Le refuge est en pleine campagne, et les animaux sont installés dans de charmantes petites maisons dans lesquelles nous pouvons venir les voir. Christine à trois chats, un roux qui se prénomme Moustache, un tout blanc et un marron tigré du nom de Mozart. Nous jouons un moment avec eux puis allons nous asseoir sur la terrasse. C’est un endroit où je me sens vraiment bien, entourée d’animaux en pleine campagne…

Le portable de Christine se met à sonner. Je n’y prête pas grande attention car à ce moment je suis à environ 10 mètre d’elle, perchée sur une cabane à courir après un paon… Mais je me retourne net en entendant la conversation, et mon sang se fige. — Quoi? Mais non Monsieur, vous vous trompez, je ne la connais pas, je ne connais personne de ce nom, encore moins de cet âge, non, non je ne cache personne, je suis transparente! Je descends illico de mon perchoir. J’entends une voix peu amicale au bout du fil. Un flic de la brigade française… — C’est simple madame, si vous la protéger, on peut vous placer en garde-à-vue pour complicité. Cette jeune fille est mineure et en fuite, elle est recherchée dans toute la Suisse et maintenant en France Vous devez nous dire où elle se trouve. Vous êtes à Annemasse n’est-ce pas? C’est là qu’elle se cache?

Je tremble. Ce coup de fil me ramène à la réalité. Un poids me tombe sur les épaules. Je me sens traquée, je sais que si l’on me met la main dessus, c’est la prison. J’ai peur, plus que jamais. Je vais devoir fuir Annemasse à nouveau…

Centre de détention

J’ai mal à la main à force d’écrire. On m’a mise dans un parloir, une petite pièce minuscule avec une table ronde et deux chaises. Ici j’ai le droit d’écrire, alors je demande à y être un minimum de temps, sans quoi les gardiens se douteraient que j’écris toujours dans ma cellule en cachette s’ils tombent sur mon cahier rempli d’écritures. J’ai déjà eu droit à une punition de 24 heure  sans aucune aération lors de la dernière fouille. J’avais pourtant bien caché le stylo, en le scotchant sous ma porte… Je ne peux m’arrêter avant d’avoir fini de raconter mon histoire. J’ai besoin d’écrire, de mettre tout cela sur papier, d’en faire quelque chose de bien réel. Il le faut… Avant que je n’oublie.

15 Adieu

Dimanche 23 avril

Il pleut. Je sens que c’est bientôt la fin de tout. Je suis avec Saïd, il est tôt le matin. Nous marchons vers la gare, il m’accompagne à mi-chemin. Nous ne parlons pas, pas besoin de mots. Je vais repartir et cette fois, il sent que je ne reviendrais pas. Bientôt, plus aucun endroit ne sera sûr pour moi… Saïd m’embrasse une dernière fois. — Bonne chance, prend soin de toi… — Je suis sûr qu’on se reverra, comme toujours…
Il me dit adieu et pars, me laissant seule sous la pluie battante. Je le regarde s’éloigner.

Je sens que c’est la dernière fois que je le vois.

***

Christine veut que j’aille me cacher à Thonon dans un foyer pour femme battue qu’elle connaît, mais je n’en ai aucune envie. Mes parents me manques, Anne me manque. Je sens que tout est bientôt fini, alors il faut au moins que je vois Anne une dernière fois.

Anne habite un petit village au pied du Jura, à l’opposé d’Annemasse. Je vais me renseigner à la gare, mais ils sont formels: Impossible de prendre un train pour y arriver, je vais devoir traverser tout Genève pour me rendre chez elle. Un risque impensable…

Mais je dois le faire. Je sais que la chance sera avec moi.

Gaillard. Le plus dure à passer, la frontière pour rentrer en Suisse. Je marche comme si de rien était. J’ai reteint mes cheveux en mon brun foncé naturel et troqué mon sac de plage contre une petite valise, pour passer plus inaperçu. Je me retrouve en territoire suisse, je suis tendue. Chaque voiture me paraît suspecte d’appartenir à la brigade des mineurs. Revoir Genève me bouleverse. Tous mes souvenirs sont ici, dans cette ville. Je n’ai jamais habité ailleurs, et je ne m’imagine pas non plus vivre autre part. Je prends le bus direction la seconde frontière, côté Jura. Je n’ai toujours ni billet, ni papiers. À la seconde douane, je retiens ma respiration. Dernier obstacle, et je serais sauvée.

Le bus passe tout droit. Je respire. Les montagnes se rapprochent, le bus file dans la campagne. J’aime cette région, elle me rappelle tant de bons souvenirs, j’y ai passé tant de temps avec Anne… Autans de bon souvenirs que je sais que je ne revivrais peut-être plus jamais…

Anne habite une maison sur les hauteurs et je dois marcher un bon quart d’heure pour y arriver. Je traîne mon sac qui pèse une tonne. Je suis crevée. J’ai peur de la réaction de ses parents. Ils me savent recherchée, la police à du appeler maintes fois chez eux. J’ai honte…

J’arrive enfin au numéro 6. C’est une villa blanche au toit de tuiles foncés, avec un grand jardin, un petit étang et même une piscine. J’avance sous le porche et je sonne, hésitante. C’est une femme d’une cinquantaine d’année aux cheveux poivre et sel avec encore quelques mèches rousse qui m’ouvre. Sa mère. Elle ne me reconnaît pas tout de suite. — Mademoiselle, vous désirez? J’enlève mes lunettes de soleil — Oh, Je ne t’avais pas reconnue ! Entre…
Je suis soulagée. Anne dort encore. Je décide de monter lui faire la surprise de ma venue. Je monte sur la pointe des pieds. Je l’entend dans la salle de bain. Je monte l’attendre dans sa chambre.
Elle pousse un cris en me voyant.
— Mon dieu!
Nous avons beaucoup de choses à nous dire. Je lui tends une carte postale de Saint-Raphaël que je lui ait écrite sans jamais l’envoyer.
— Moi qui te croyais toujours dans ce fichu hôpital…
Si je n’arrivais pas à la joindre, c’est bien parce qu’elle étais en vacances, du côté de la Normandie.
— J’ai dit à mère que tu étais dans un foyer à Annemasse, elle ne m’a pas trop posé de questions. Personne n’appellera la police.
J’en suis soulagée. Je la vois m’offrir quelques affaires utiles: un baladeur, une bouteille d’eau, un couteau de poche, et une de ses bagues en argents qu’elle ne met plus. Je lui tends alors mon sac fétiche, dont je ne me sépare jamais, qu’elle adore aussi.
— Garde le. Je me fais trop repérée en le portant, et il est plus en sécurité ici, il ne tombera pas entre de mauvaises mains.
Elle me promet de le garder précieusement.

Je peux rester pour le déjeuner avec les parents et la sœur de Anne. Les voir ainsi me rappel ma propre famille et me fait mal. Les larmes me montent aux yeux pendant le repas, et j’essaye à tout prix de le cacher. Je mange très peu, même si la cuisine est délicieuse. Nous sortons nous promener. Il fait toujours beau agréablement chaud. Je me suis changée chez Anne pour remettre ma longue jupe. Je porte toujours mon gros sac, dont je ne me sépare plus, car c’est désormais les seuls affaires que je possède.

Nous empruntons un petit sentier qui grimpe dans la montagne. Nous marchons une petite demi-heure avant de tomber sur une sorte de clairière qui surplombe la montagne. La vue est magnifique. On voit jusqu’à Genève, tant le ciel est dégagé. Nous restons là, à parler pendant plus de trois heures. Anne m’apprend qu’une drôle de légende plane au village, sur un paysan qui vivrait en reclus dans ces montagnes depuis plus de vingt ans… Je lui raconte mes mésaventures, elle m’écoute avec stupéfaction. Nous parlons aussi du bon vieux temps… Mais pour l’avenir, mieux ne vaut ne pas trop y penser. Il est bien trop noir, trop inquiétant… Nous reprenons la direction du village vers cinq heures, un minuscule hameaux dont l’unique commerce du «centre ville» est un petit casino. Sur la place, nous tombons sur un drôle d’endroit: Derrière une porte dans le bâtiment de la mairie juste à coter des toilettes publiques, une petite pièce au fond d’un couloir, dans laquelle je trouve un lit, une douche, une cuisinière à gaz et toutes sorte de choses utiles à la survie. L’eau et l’électricité fonctionnent…  Quel peut bien être cet endroit? Un refuge? Un verrou permet de s’enfermer de l’intérieur. C’est trop beau pour être vrai! Je me tourne vers Anne.
— Tu crois que c’est quoi?
— J’en sais rien… En tout cas c’est une super planque!

C’est ainsi que je m’installais dans mon nouveau refuge, cet endroit que je devrais surnommer plus tard le gît…

16 Le gît

Lundi 24 avril

8 heures. Je me réveille au son des cloches. Personne n’est venu pendant la nuit. Pour plus de précaution, j’ai déplacé la cuisinière cette nuit devant la porte d’entrée, au cas où quelqu’un viendrait avec une clef. Anne m’a laissée vers 18 heures, et nous nous sommes donné rendez-vous mercredi à 16 heures devant le grand centre commercial perdu au milieu de nul part à quelques kilomètres au Sud du village. Ce qui m’inquiète dans cette planque, ce sont les araignées. Elles sont partout dans tous les recoins, et certaines sont vraiment grosses. Je ne peux m’empêcher de les imaginer la nuit se déplaçant sans bruit autour de moi. J’en ai des frissons partout et je sursaute à la moindre démangeaison. Lorsque je me lève, j’essaye de faire le moins de bruit possible, car le sol est recouvert de lattes de bois bancales qui craques à chacun de mes pas. J’ai aussi recouvert les fenêtres de draps pour évité de me faire repérer… Je fais glisser la cuisinière de quelque centimètre pour pouvoir sortir. Depuis que je suis revenue de Provence je me sens plus forte, mes muscles ce sont développés, en partie  à force de marcher et de porter mon énorme sac à bout de bras… Je referme simplement la porte et je sors dans la rue le plus vite possible. Il n’y a personne sur la place. J’ai faim, il faut que je trouve de quoi manger.

Je marche jusqu’au centre commercial, à environ une demi-heure à pied. Je quitte le village, pour suivre une route à travers les champs jusqu’à la zone industrielle.

Dans le centre, j’achète un grand paquet de biscuits bon marché et dérobe une brique de jus de fruit, un salami, une tome et du pain. Le tout pour seulement quelques Euros… Je file ensuite dans les champs manger mon butin en compagnie des vaches. Je devrais avoir de quoi tenir avant le retour de Anne dans deux jours. En attendant, la routine: Se cacher, voler pour survivre…

25 avril

Je me réveille au gît pour la seconde fois. Je prends mon petit-déjeuner après une douche: Quelque biscuit et une brique de jus d’orange que j’ai mise au frigo la veille. Je suis fière de ma petite planque, je trouve que je me débrouille plutôt bien même si je dois cohabiter avec les araignées… Le problème, c’est que je m’ennuie ferme ici toute seule. Et si j’allais à Genève voir Anne au collège, après tout je suis passé plein de fois la douane, qu’est ce que je risque à le faire encore? Il fait beau, et je suis persuadée que la chance sera encore avec moi. De plus, si je passe encore toute la journée dans le coin, les habitants d’un si petit village risque de me repérer.

J’essaye de joindre Christine depuis la place, mais son portable est éteint, je compte toujours partir avec elle en Italie, ce n’est qu’une question de temps. Je faillis composer le numéro de ma mère. Je voudrais tellement lui parler… mais le numéro est peut-être sur écoute,  et ma mère saura tout de suite où je suis avec l’indicatif et elle accusera Anne. Mauvaise idée.

J’ai finalement un drôle de pressentiment en montant dans le bus, mais après avoir passé la douane, je me détends. Bizarrement, plus j’avance en territoire suisse, plus le ciel se couvre. Lorsque j’arrive au bord du Léman, en plein centre de Genève, il pleuvine, comme le 21 mars, le jour ou je suis partie. Il y a tellement de brouillard que l’on ne distingue même pas l’autre rive. L’eau est calme, trop calme. Bien différente de celle de la Méditerranée. Ici tout est gris. Je cherche le foyer d’urgence de la protection civile, mais ils sont fermés aussi…

Il est presque 11h. Je pars trouver Anne au collège, comme avant… Mais il n’y a plus de comme avant. Je marche, sans le savoir, vers ma tombe….

17 Dernier retour

Mardi 25 avril 2006

Comme dans un rêve, je marche au milieu de la foule d’étudiants. J’ai du mal à croire qu’il y a quelque mois, je faisais moi aussi partie de cette foule. Les devoirs pour le lendemain, les portes qui claquent, les interro-surprises… J’ai dû faire un cauchemar, toute cette histoire, ma fugue, Anemasse, la nuit en garde-à-vue, la cathédrale,  rien n’a dû exister. Après les cours j’irais faire un tour avec Anne au centre commercial, puis on rentrera chez nous…
Je l’aperçois au pied de l’escalier. Elle a plus l’air plus triste que surprise de me voir…
— Que fais-tu là?
Elle me propose de prendre mon sac avec elle pendant sa dernière heure de cours, pour que je puisse enfin aller faire un tour sans traîner ce poids de supplémentaire sur mes épaules. J’accepte, et pars me promener dans le parc devant l’école. Le soleil n’est toujours pas revenu…

À la sortie des cours je ne la retrouve pas! Il faut que je récupère ma valise… Je questionne une amie de sa classe, elle m’apprend qu’elle est curieusement sortie du cours au bout d’une demi-heure. Je commence à m’inquiéter…

Je la vois enfin, sortant du secrétariat. Je suis soulagée. Mais Anne n’a pas l’air dans son assiette, elle se retourne toutes les secondes, comme si elle cherchait à fuir quelqu’un. — Qu’est ce qu’il y a? — Le secrétariat m’a dit d’attendre, ils doivent me donner quelque chose pour les cours… Et puis non, tant pis, ça ne fait rien, on s’en va, viens! Nous sortons. Elle marche de plus en plus vite et je dois me presser pour la suivre. Son portable se met à sonner et elle se fige. La pluie recommence à tomber, à petites gouttes. Elle regarde brièvement le numéro puis le remet dans sa poche. — Oh et puis zut avec ce natel… — Tu ne décroche pas?
Elle semble réfléchir un instant avant de s’y résigner.
— AIIo? Oui… oui je suis juste là, dehors…
Son visage est blême. Décidément, quelque chose ne va pas…
— Qui c’était?
Elle n’a pas besoin de me répondre. Je les vois. Ils sont trois, deux hommes et une femme. C’est moi qu’ils fixent. Moi qu’ils cherchent. Brusquement je comprends tout. C’est Anne qui les a prévenus.
Ils s’approchent de moi, au ralenti. Ils m’appellent par mon vrai nom.
— Venez avec nous.
Je regarde Anne. Je ris nerveusement.
— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave!
Elle me regarde sans sourire.
— J’espère que ça va aller maintenant…
Je ne pense plus à rien. Je dis au revoir à Anne avec un sourire crispé. Je la regarde s’éloigner sans se retourner. Je les suis, comme dans un rêve, mécaniquement. Deux autre hommes attendent vers leurs véhicules, deux voitures grises en civile. A-t-on besoin de cinq hommes juste pour m’arrêter?
— On vous a cherché longtemps, mademoiselle…
Encore quelque mètre, et je serais finie.

 

Brusquement, une montée d’adrénaline, un puissant instinct de survie me pousse encore à fuir. Je lâche brusquement ma valise et m’engouffre dans une ruelle adjacente. Je cours comme jamais. J’entends la femme crier…
— Elle se barre, vite!
Le type qui était devant moi se lance à ma poursuite. Je cours, ma vie en dépend. Je n’ai plus rien à perdre…
Mais ma course ne dure qu’une centaine de mètres. C’est peine perdu, je sens qu’il me rattrape. Je suis plaquée contre le mur, je sens mes épaules se râper douloureusement contre la pierre. On me menotte les mains dans le dos.
— Vous êtes en état d’arrestation!
Il m’entraîne violemment par le bras, et me force à porter ma valise avec les mains dans le dos. Je suis précipitée dans une des voitures. Je sens que c’est la dernière fois avant un long moment que j’ai l’occasion de voir le monde à travers une vitre qui n’a pas de grillage…

 

La voiture démarre. S’ensuivra un long, très long moment de souffrance et d’angoisse. Je sens que je vais passer un sale quart d’heure dans les couloirs de la mort… Tout ne fait que commencer. L’enfer sera long, très long.

 

Se battre, pour survivre? En fait, peut-être faut-il mieux mourir, pour mieux réincarner…

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

 

A tous ceux qui ont un jour connu l’enfermement

 

 

 

18

En enfer

 

 

25 avril 2006

 

Bang. Bang.
— Putain, sales kisdés* de merde!
Bang.
Un type minuscule à la carrure forte et au crâne rasé. Un détenu, comme moi, qui cogne furieusement sur le grillage du fourgon.
— J’veux mes garots, putain! Bing.
Moins d’un mètre nous séparent. À travers les petits trous du grillage, je tente d’apercevoir dehors. Nous sommes en plein centre ville. L’air est étouffant, moite. À observer les passants de l’autre côté de la vitre par ce beau mardi de printemps, j’en suis malade. J’ai mal, je voudrais être n’importe lequel d’entre eux, du moment que je ne suis pas attachée dans ce fourgon, prisonnière. Si je sors un jour de cet enfer, je me jure d’apprécier chaque rayon de soleil.
J’ai les mains attachées devant moi avec des menottes d’acier, de marque Américaine «Smith & Wesson», comme les flingues. Je suis assise sur un vulgaire banc de bois dans une cage de peut-être 2m2 à peine. Quelques graffitis ornent les lieux, ainsi que des mégots qui jonchent le sol. Chaque virage me projette contre le grillage, et avec les mains attachées, pas facile de se retenir à quelque chose…
Nous sommes des animaux en cage.
— Tu vas aux Primevères?
Les Primevères… C’est le nom de l’établissement carcéral pour mineur. C’est bien là que l’on me conduit, j’en ai peur…
J’ai mal au ventre. Le sang puise dans mes veines, et j’ai envies de vomir. J’ignore ce qui va m’arriver. Tout c’est passé si vite…
Le convoi quitte la ville pour s’éloigner dans la campagne. Nous roulons pendant une quinzaine de minutes sur une grande route déserte avant de tourner sur la gauche, pour entrer sur un parking. J’ai le temps de lire «Les Primevères» sur un grand panneau devant l’entrée. Le fourgon est arrêté par une grille impressionnante, qui coulisse quelques secondes plus tard pour nous laisser entrer. Il y a des grillages et des fils barbelés partout autour de cet endroit…
Nous pénétrons dans l’enceinte de la prison, et après une autre grille, le fourgon s’arrête enfin.
On me fait descendre en premier. Deux gardiens accourent vers moi. Une femme dotée de longs cheveux noirs et un homme à la carrure forte, tous deux en uniforme réglementaire: pantalon bleu, chemise jaune et ceinture noire. Je suis la femme — qui se prénomme Danielle — et elle me fait descendre un escalier qui semble s’enfoncer les profondeurs de la terre. Elle sourit, pas moi. Je suis anéantie, moralement et physiquement, encore plus à cause de cette horrible «balade» en fourgon…
— Par ici, je vais te donner tes vêtements.
Tout les détenus doivent être habillés de la même façon. Je dois me déshabiller complètement devant elle pour qu’elle me fouille. Elle me donne ensuite ma nouvelle «tenue de prisonnière», un pantalon training bleu et un grand T-shirt kaki. On me fait attendre dans le box ou je viens de me changer, fermé à clef. Attendre, toujours attendre…
On viens enfin me chercher et on me guide à travers un dédale de couloirs et de portes. La gardienne ouvre et referme chacune à clef. Tout est jaune ici sauf le sol, vert. Nous traversons le couloir le plus froid que je n’ai jamais emprunté, en sous-sol, doté d’un éclairage cru et jonché de cadavres d’insectes, pour rejoindre un autre bâtiment aux portes blanches cette fois. Les couloirs se rétrécissent, et nous arrivons devant la porte de ma cellule. La gardienne accroche mon nom dans un endroit prévu à cet effet à côté la porte avec la signification «mandat d’arrêt». Puis elle ouvre la lourde porte de métal dont la serrure émet de sinistres claquements métalliques avant de m’inviter à entrer.
— A plus tard…
Elle me laisse, m’enferme dans mon trou, seule.

 

***

 

Tout tourne dans ma tête. Je suis incapable de penser clairement. Je suis seule avec moi-même depuis déjà quatre heures. Je ne pense qu’à m’évader, je réfléchis à mille à l’heure. On m’a servis un repas quelques minutes après mon arrivée, auquel je n’ai pas touché…

 

Que c’est-il passé? J’ai parcouru des kilomètres, seule, à mes risques et périls et c’est à Genève que je me fais bêtement prendre! Pire, c’est Anne qui à appelé les flics. Je le sais. Ma meilleure amie m’a livrée… Pour l’instant je suis incapable de comprendre ou de pardonner. La haine que j’ai contre tous écrase ma raison, ne laisse de place à aucun autre sentiment.

 

J’ouvre ma fenêtre. Les barreaux sont épais, en acier, et forment des diagonales. Ma cellule est en sous-sol, isolée des autres. Tout ce que je vois c’est des arbres, et une pente herbeuse qui monte vers des grillages. J’entends un coq chanter non loin de là. Dans l’herbe devant ma fenêtre traîne un petit pot de confiture vide et des tranches de pain rassis.
La pièce doit faire environ 15 m2. C’est une cellule construite pour les handicapés, m’a-t-on dit, car il n’y a plus de place ailleurs, et j’ai donc la « chance » d’avoir une douche dans la pièce. Une douche, un lit cloué au sol, une petite tablette accrochée au mur avec une chaise comme unique mobilier. Aucune affaire personnelle possible, juste le droit à quatre livres, que je peux aller changer chaque jour dans petite bibliothèque dans le bâtiment, celui de l’observation.
Je m’allonge sur mon matelas et ferme les yeux pour tenter de trouver le sommeil, seul moyen de m’évader de ma prison…

 

26 avril

 

17 heures. Je n’en peux plus c’est insupportable, personne n’est venu depuis le repas, j’ai beau sonner comme une folle, personne ne répond, même si je hurle, personne ne m’entend. Il faut que je trouve un moyen de sortir d’ici. Il faut qu’ils me croient assez mal pour me renvoyer en psychiatrie, de là-bas, je pourrais m’évader à nouveau !
J’entends du bruit dans le couloir. Je me laisse tomber sur le sol, comme évanouie. On ouvre ma porte…
— Elle est par terre…
On entre dans la pièce. On me regarde, je le sens, j’en suis mal à l’aise. Je bouge légèrement. Je gémis…
— Ma tête…
— Qu’est ce que vous avez ?
— J’entends des voix dans ma tête, c’est insupportable…
Ils me regardent perplexe.
— Vous avez une audience au palais de justice demain. Inutile de faire du cinéma. Les convoyeurs viendront vous chercher à la première heure du matin.

 

La porte se referme sur moi avec l’effet d’une gifle en pleine figure. Ce n’est pas gagné…

 

 

19

 

Palais de justice

 

27 avril

 

— Habilles-toi, les convoyeurs sont là.
On vient me chercher à peine quelques minutes après le petit-déjeuner, une tranche de pain, un carré de beurre et un petit pot de confiture. A nouveau le fourgon, les menottes, la minuscule cellule d’attente du palais de justice aux murs entièrement recouvert de tags et le clocher de la cathédrale de Genève qui me tire de ma torpeur de ses gongs sonores.

 

Changement de cellule pour passer dans le box d’attente dans le bâtiment où se trouve la salle d’audience. Je ne sais même plus combien d’heure j’ai passé dans la première cellule… Cette fois, des murs presque immaculés et une grande fenêtre séparée de moi par une grille orange. J’aperçois le Jet d’eau* au loin, entre les toits des maisons de la vieille ville. Je le contemple, émerveillée. Cette vision me sert le coeur. Autant de lieux que je ne peux plus voir qu’à travers un grillage ou des barreaux…

 

L’audience est une expérience humiliante. Je suis entourée de six personne, assise sur une petite chaise face à trois juges, — le mien est au milieu. Derrière moi, je reconnais le coordinateur du secteur «préventive» de la prison, qui est venu m’annoncer mon audience hier. Je reconnaît également l’avocate de mes parents — que j’ai brièvement aperçue lors du bref entretient que j’ai eu avec le juge juste après mon arrestation il y a deux jours — et la greffière du juge. Mes parents ne sont pas venu, fort heureusement.

 

L’audience ne dure guère plus de cinq minutes. Je me sens laide, humiliée. Je n’ai même pas eu le temps de me changer, je porte sur moi mes vêtements larges de prisonnière. J’écoute à peine ce qu’on me dit. Je me sens pour une fois soulagée de retourner dans ma cellule, de ne plus être cette bête de foire que l’on observe…

 

29 avril

 

La solitude me pèse. Je n’ai qu’une à deux heures d’aération par jour, et je ne vois aucun autre détenu. Je me sens comme «mise en quarantaine». Une semaine que je ne me confie à personne, que je ne vois personne en dehors d’un éducateur ou d’un gardien pendant mon aération. J’ai envie d’écrire, mais avoir quoi que ce soit pour écrire en cellule est strictement interdit.
Je réussi tout de même à dérober un crayon pendant une de mes aération, et je tente de raconter mes mésaventures mais je n’ai pas assez de feuille, et je ne trouve pas les mots justes pour tout décrire…
J’essaye de m’occuper à fabriquer toutes sortes de choses que je ne peux pas avoir, comme de la peinture à l’aide de ma confiture ou de mon liquide vaisselle… Je passe la majeure partie de mon temps sous le jet si réconfortant d’eau chaude de la douche, jusqu’à ce qu’il y ait de la buée sur toute la vitre, sur laquelle je peux inscrire des mots. Je me lave avec du liquide vaisselle, personne n’a su me déniché de savon. Je n’ai aucun vêtement pour la nuit alors je dors toute habillée, tant il fait froid.

 

1er mai

 

Je craque. Je n’arrive déjà plus à supporter. Je voudrais savoir combien de temps ça va durer. Je ne mange plus, je pleure, je hurle, mais personne, personne ne m’entends! Ils ne me croient donc pas assez mal pour me faire hospitaliser? Je veux juste sortir d’ici, peut importe où je vais.
Je hurle à me déchirer les cordes vocales, mais personne ne vient voir ce que j’ai. M’entendent-ils au moins? Je suis au dernier sous-sol…

 

Mon aération ne se résume parfois qu’à faire de la vaisselle et je reste seule avec mes angoisses toute la journée. Le plus grand malaise survient à mon réveil, lorsque j’ouvre les yeux et que je vois ces barreaux, encore et toujours ces barreaux. Je me demande alors pendant une nanoseconde où je suis, et je sens l’angoisse monter alors que je réalise…

 

J’ai peur. Je sais que cette fois la situation est sérieuse, et que je ne m’évaderai pas de cet endroit…

 

Lire ne me fait trop de mal. J’en suis malade, de lire tout ce qui me fait penser au monde extérieur, que je ne reverrai jamais, j’en ai l’impression. Je ne peux plus lire, plus dormir. Chacun de mes rêves est constitué de tout plein de souvenirs extérieurs qui me donne le sentiment que j’y suis vraiment. Le réveil est trop dur. Chaque jour qui se lève est un cauchemar qui recommence.

 

3 mai

 

Petit-déjeuner, repas, douche, repas… Les heures défilent sans que je sache ce que j’en fais. Mon esprit tente de s’évader, et je m’enferme dans mon monde. J’ai recommencé à manger, et c’est même devenu mon but: Attendre le repas, et espérer qu’il soit bon. J’ai écrit à mes parents et à Anne. J’ai tellement de haine que je n’arrive pas à écrire autre chose que des reproches à tout le monde, surtout à Anne, et à mes parents parce qu’ils ne m’écrivent pas, ne viennent pas. Je me sens abandonnée. Je froisse ainsi des dizaines de feuilles pendant mes aérations. J’ai pu acheter un paquet de cigarettes pour m’occuper pendant mes aérations,  même si d’habitude je ne fume pas, avec les quelques Euros qui me restait. J’ai d’ailleurs réussi à en embarquer dans ma cellule mais à défaut de briquet, elles ne me servent pas à grand chose…
J’ai eu un entretien avec le chef du secteur préventive, et je devrais intégrer le bâtiment d’observation. C’est ce qu’à apparemment dit le juge lors de ma dernière audience. Une place vient justement de se libérer. Je suis contente de changer d’endroit, j’espère que là-bas je pourrais au moins parler avec d’autres détenus…

 

Vendredi

 

C’est le chant du coq qui me réveille. J’ouvre la fenêtre. Derrière les bosquets qui me bouchent la vue en haut d’une petite pente herbeuse, il y a une cabane qui abrite six poules et deux coqs, ainsi qu’un  jardin potager. J’y ai travaillé avec un des éducateurs lors de ma dernière aérations. Ramasser les oeufs, ratisser la sciure dans la cabane, nourrir les volatilles, retourner la terre du potager… Un travaille pour lequel je me donne à fond. Ainsi je ne perds pas mes muscles et ma forme.

 

Je demande aussi à me rendre à la salle de musculation et à l’atelier artistique, destiné à la fabrication de certaines décorations du bâtiment. J’ai le temps d’y peindre quelques paysages pour égayer un peu ma cellule, mais je peux malheureusement y passer que très peu de temps, pas plus d’une demi-heure, et pas tous les jours…

 

J’essaye de m’occuper pour oublier mon mal-être, ou plutôt le sentiment de ne pas être. En attendant une liberté qui ne viendra peut-être jamais je préfère rêver ma vie, et songer à ce qu’elle aurait pu devenir…

 

20

 

En observation

 

8 mai, lundi

 

C’est aujourd’hui que je devrais changer de bâtiment. Une éducatrice m’a donner des produits de ménage. Je dois vider et nettoyer à fond ma cellule. Je me débarrasse de mon stylo clandestin et je cache les deux cigarettes qui me reste dans une fissure du mur, derrière un morceau qui se déboîte. Une cachette idéale. À cause de l’humidité, la peinture s’écaille à tout endroit, les murs se fissurent. J’espère que ce sera le prochain occupant de la cellule et non les gardiens qui les trouveront…
La matinée s’écoule, le repas de midi me laisse sur ma faim. Je rêve de manger chips, chocolat, n’importe quoi de sucré, je crève la faim entre midi et dix-huit heures, les heures des deux seuls repas de la journée sans compter le petit-déjeuner. Les repas sont lourds, gras, souvent des lasagnes écœurantes avec de la purée, ou encore des pâtes avec de la viande baignant dans une sauce infecte. Je donne souvent mes plats aux moineaux — quand cela leur est comestibles — qui accourent sur le rebord ma fenêtre, passant même parfois à travers les barreaux. Les gardiens ne viennent pas avant plusieurs heures débarrasser les assiettes et la nourriture en décomposition me coupe bien l’appétit, et c’est tant mieux…
Je passe l’après-midi à me demander qui seront mes voisines de cellule dans l’autre bâtiment. J’ai tellement hâte de parler à quelqu’un qui est dans le même pétrin que moi…

 

On vient me cherche à 17h30. Je traîne mon sac plastique qui contient mes quelques affaires dans le couloir glacial que j’ai emprunté en passant pour la première fois d’un bâtiment à l’autre. Je l’ai baptisé «le couloir de la mort»… Les murs sont blancs et fissurés, les cadavres d’insectes qui jonchent le sol sont chaque fois plus nombreux, et l’éclairage cru des néons me font me sentir laide. On me fait monter à l’étage d’un vieux bâtiment de béton gris et terne. Le bâtiment forme un carré, et la bibliothèque et les douches se trouvent au centre. Je regrette d’avance la douche en cellule…
Nous nous arrêtons à l’avant-dernière porte, la numéro 115. Cliquetis métalliques habituels et insupportables de la serrure…

 

J’entre, sans le savoir, dans ce qui va être mon unique lieu de vie pendant près d’un an.

 

***

 

La nouvelle cellule donne pile sur l’entrée principale du bâtiment. Je reconnais la grille par laquelle je suis arrivée pour la première fois. Un terrain de foot, des grillages et des barbelés, et tout autours des arbres… je n’arrive pas à voir au-delà. Si les cellules voisines ont l’air vides pour le moment, il y avait bien des noms sur les portes: Nadia et Samira.

 

Les éducateurs du bâtiment de l’observations m’ont paru plus jeunes, plus sympathiques. L’une d’entre eux m’a dit que l’observation durait entre trois et quatre mois. Ce n’est pas si long. Je serais peut-être dehors avant la fin de l’été…

 

Mais pour aller où? Dans un foyer? Je ne veux plus retourner vivre chez mes parents, même s’ils me pardonnent un jour, je ne peux plus. Alors que feront-ils de moi? Je ne peux même pas intégrer le groupe des autres détenus, alors qu’on me laisse sortir dehors dans si peu de temps me parait bien trop beau!

 

Attendre ainsi sans rien savoir de ce qui m’attends, sans personne à qui parler, s’en est trop. Ne pas penser à l’avenir… s’occuper en attendant… Mais à quoi??

 

***

 

Vers 19 heures, après le souper, j’aperçois par la fenêtre une jeune fille qui attend devant l’entrée, juste sous ma fenêtre. Peut-être l’occupante d’une des cellules voisines ? Elle vient de dehors! Mon coeur s’emballe. J’ouvre la fenêtre, et elle lève les yeux.
— Salut!
— Salut… Où est passé le gars qu’étais dans ta cellule?
— Je ne sais pas, je viens juste d’arriver… Tu t’appel comment?
— Nadia… Attends je dois y aller, à plus tard !
Elle disparaît dans le bâtiment. Nadia, la jeune fille de la cellule 116… La première détenue à qui je parle.

 

***

 

Mon premier soir en observation est totalement différent des autres. Alors que je me plaignais du calme et de la solitude, autant dire qu’ici, c’est tout le contraire.
Les filles et les garçons crient à travers les portes, discutent jusque tard dans la nuit, sans prêter attention aux menaces des gardiens. Nadia et Samira frappent sans arrêt contre les portes pour réclamer quelque chose aux éducateurs. Finalement je me sens encore plus seule, plus à part au milieu de tout ce boucan.
Samira de la cellule 114 m’appelle depuis l’aération, la petite grille juste au-dessus des toilettes qui nous permet de communiquer plus clairement. Je n’ai jamais pu l’apercevoir qu’une fois. C’est une jeune fille d’environs 15 ans à la peau mate et aux cheveux tressés. Nadia, quant à elle, est un peu forte avec des cheveux blond teints et raides noués en queue de cheval.
Je me lève, monte sur les toilettes et tends le cou pour atteindre la grille d’aération.
— Et, la nouvelle, t’as fait quoi pour être ici?
Ça fait un moment que l’on me pose la question. J’hésite. On m’a conseillé de ne pas en parler… et je n’en ai pas envie de toute façon.
— Si tu nous le dis pas moi et Nadia on va taper contre les portes en hurlant jusqu’à ce que les gardiens montent et l’on dira que c’est toi. Ils te foutrons à la 12!
La cellule 12… j’en ai déjà entendu parler. C’est le cachot, une petite cellule en sous-sol sans tablette ni chaise, pas même un lavabos, juste une couchette, des toilettes turcs, un robinet et une fenêtre close donnant sur une grille, permettant à peine à la lumière de filtrer.
Les menaces pleuve. Je commence à regretter ma solitude, mon monde… Je tente d’ignorer les cris, les insultent, les coups dans les portes. Je me sens faible, isolée, anéantie, humiliée. Cela me rappelle de vieux souvenirs du cycle* que j’aurai préféré oublier mais en mille fois pire, car je n’ai ici aucune échappatoire possible. Je me croyais forte, changée, mais la prison m’a tout pris. Ma force, ma liberté, ma dignité… Je ne suis plus rien. Et tout est de ma faute.

 

11 mai

 

Toujours aucune nouvelle de mes parents ni me des amis ni de personne, personne, personne! J’ai appris, furax, que mes lettres n’étaient même pas parties car je n’ai apparemment plus d’argent pour les timbres. Certains éducateurs acceptent de m’en fournir contre des travaux de jardinage. Je réécris, sans trop d’espoir. Mes amis m’ont abandonné… Cette phrase horrible résonne dans ma tête. Après mes parents, je ne le supporterais pas.

 

Anne, je la connais depuis 7 ans maintenant, et même si je lui en ai voulu je ne peux pas concevoir que l’on ne se reverra ni ne se parlera plus jamais. Tous à si brusquement disparu…

 

On m’annonce que mon avocate vient me rendre visite le 31 mai. J’appréhende sa venue, et les nouvelles qu’elle pourrait m’apporter. Je ne suis du reste pas sûre qu’elle veuille prendre ma défense. La justice me fait si peur que je préfère fermer les yeux, et oublier tout ce qui s’est passé…

 

14 mai

 

8 heures. On frappe brièvement mais fermement à ma porte, me tirant de ma torpeur. Le verrou tourne. Déjà mon aération?
— Atelier ménage!
C’est une petite femme africaine perchée sur des talonnettes qui me réveille de sa voix tonitruante avec un fort accent. Elle me fait sortir et me lance plusieurs produits, brosses à récurer. Me voilà partie pour nettoyer tout le bâtiment…
Je ne le fais pas de bon coeur, elle m’y pousse, me houspille de sa voix nasillarde.
— Aller aller, frotter, frotter, nettoyer! Elle ne parle pas très bien français et on dirait qu’elle ne sait rien dire d’autre. Et ce n’est que le premier jour… j’apprends avec horreur que «l’atelier ménage» dure toute la semaine. Je ne suis vraiment pas en état de récurer. J’ai qu’un envie c’est me laisser crever. Je suis tellement mal d’entendre le moindre rire, d’entendre par brides de mots les éducateurs et les gardiens parler de leur vie de tous les jours, alors que la mienne n’a plus aucun sens et se résume à nettoyer, manger, rentrer dans ma cellule. J’ai ce poids, ce malaise un insupportable sur les épaules en permanence. Tout cela est trop dur à porter. Je voudrais mettre fin à tout ça, mais je n’y arrive pas.
Il n’y a qu’à laisser le temps avancer jusqu’aux jours meilleurs… s’il en existe.

 

5

 

Le vrai monde

 

Je suis assise sur un mur de pierre. Autour de moi, plusieurs personnes vont et viennent. J’ai l’impression d’être dehors, mais je sais que je suis en prison. C’est une vaste prison, vaste comme un village. La mer s’étend tout autours, et au loin, j’aperçois une ville, plus grande, sur un autre continent. Même si cela n’y ressemble pas je sais que c’est Genève, que c’est le vrai monde, le monde que j’ai toujours connu, et que c’est loin, très loin et impossible d’y aller.
J’aperçois Danielle, la gardienne. Elle à les cheveux détachés et me souris d’un air décontracter. Elle marche vers moi. Je lui demande si je vais sortir bientôt, si voir la mer signifie que je serai bientôt libre. Son sourire s’éteint.
— Bien sûr que non! Tu te rends compte de ce que tu as fait? Mais ne t’inquiète pas, on ne va pas trop tarder…
Tout s’assombrit au fur et à mesure que nous parlons, l’eau prend une couleur grisâtre, le soleil disparaît.
— Il va être l’heure!
— L’heure ? Vous n’aller tout de même pas m’exécuter!
Elle a un petit rire, l’air de me trouver gonflée.
— J’espère bien que tu vas mourir! Tu ne crois quand même pas qu’après ce qui c’est passé on va te laisser vivre!
Je tremble, je suis saisie d’une panique incontrôlable. Je vois alors, devant un mur de briques rouges derrière elle, la lame tranchante et coulissante destiner à infliger la peine de mort aux détenus.
Danielle me tourne le dos. Sans plus hésiter je fonce, je cours droit devant moi et je plonge dans le lac, ou la mer, peut importe. L’eau est glacée. J’essaye de nager, nager jusqu’à Genève, mes amis, ma maison, maman…
Je me noie. Je coule. Je meurs.

 

Je me réveille, je fonds en larmes. Des cauchemars qui n’en finissent plus. Toujours la prison, la police qui me rattrape, la peine de mort… La mort me terrifie. A la fois j’ai l’impression de l’être, à la fois j’aimerai tant l’être…
Je parle de mon cauchemar à la vraie Danielle et à Cécilie, mon éducatrice référente. Il faut que j’en parle à quelqu’un, ne serais-ce que pour me soulager. Je suis en larmes, par cette belle matinée de printemps, contemplant les chants à perte de vue, assise face aux grillages qui me sépare du dehors, pendant mon aération du matin. Le soleil brille, mais j’ai cette curieuse impression que c’est un autre soleil, dans une autre dimension, que le ciel, la terre, tout est différent.
J’ai peur de perdre la raison, de basculer. Mon état psychique se détériore. Le psychiatre qui me suit est en vacances et je vois une autre psychologue, mais je ne trouve rien à dire à cette bonne femme en face de moi qui ne me propose rien.
Mes relations avec Nadia et Samira sont moins chaotiques. Elles m’ont un peu lâchée. Quand elles ne sont pas ensembles, il m’est plus facile de leur parler. J’ai fini par leurs dire ce qu’elles voulaient savoir. Ce n’était pas si terrible…

 

16    mai

 

À l’heure de la vaisselle de midi en cuisine, pendant mon aération, je fais la connaissance de Charlie, une jeune fille qui vient d’arriver du côté préventive, qui est à l’atelier cuisine cette semaine. C’est une vraie boule d’énergie. Je me demande comment elle fait pour avoir ainsi le moral. Petite et blonde aux cheveux courts, elle est de deux ans ma cadette. Je la regarde piquer de la crème de framboise dans la cuisine, insouciante. Elle m’en propose.
— T’es la depuis longtemps? Moi ça fait une semaine! Je suis dans la cellule 43, isolée de tous! Mais je vais venir en observation bientôt, de ton côté…
Je chuchote.
— Tu es dans la cellule 43? Tu n’aurais pas trouvé des cigarettes dans le mur?
— Oui ! C’était toi ? Dingue!

 

Charlie sort ensuite de sa poche une photo et une lettre de son petit copain qu’elle a reçu aujourd’hui. Elle me la lit. C’est touchant. J’aimerais tant recevoir une lettre moi aussi. Rien que pour me prouver que le monde extérieur existe toujours…

 

17    mai

 

La dénommée Samira est partie, après quatre mois de détention. Depuis que Nadia et moi sommes seules, nous parlons beaucoup. Nous restons même tardivement allongées à discuter sur nos matelas que l’on déplace jusque devant nos portes. Elle me fait partager le récit de sa fugue à Paris, avant son arrestation. Une folle aventure pour rencontrer un garçon dont elle est tombé amoureuse sur Le Net! Nous nous racontons avec passion nos aventures, notre passé, nos vies. On invente aussi plusieurs jeux, la nuit, couchée sur nos matelas. On essaye de se transmettre nos pensées, de deviner à quel numéro, quelle couleur on pense simultanément.
Nous endormons souvent devant la porte, trop épuisée pour changer nos matelas de place, et le matin les éducateurs nous menacent de nous envoyer à la cellule 17 si l’on recommence…

 

25 mai

 

Charlie est arrivée en observation, en même temps qu’une autre jeune fille. Je me sens mieux entourée. Cela fait aujourd’hui un mois que je suis détenue. Mais l’ambiance n’est pas toujours aussi calme, l’enfermement fait prêter les plombs à tout le monde, et il n’est pas rare que j’entende les assiettes voler en éclats dans les cellules voisine. Se maîtriser est dur…

 

 

6

 

Une lettre pour moi

 

Mercredi 31 mai

 

Mon avocate arrive à huit heures. On nous installe dans un parloir, pièce minuscule avec une table ronde et trois chaises. Nous sommes du coter où la vue donne sur les champs à l’ouest, à l’inverse de ma cellule qui donne sur l’entrée à l’est  L’avocate sort un tas de papiers qu’elle feuillette. J’ai des choses importantes à lui dire. Je voudrais rectifier une multitudes de choses sur lesquelles je n’ai pas été très claire dans ma première déposition.
— Je vais te lire les témoignages. Tu me diras ensuite ce qui te semble correct ou pas.
Je pris intérieurement pour qu’elle ai finit au plus vite. C’est plus qu’insupportable d’entendre tout ça. J’ai honte. Je l’interrompes presque à chaque phrase.
— C’est faux! Ca ne c’est pas passé comme ça!
Elle prends note de ce que je lui dis. Nous passons à ma déposition. Je lui dis que j’ai menti sur un tas de choses pour ne pas avoir à affronter le regard de mes parent, quitte à aller en prison. Je lui donne une version des faits totalement nouvelle des faits, cette fois je ne mens pas car je sais qu’il en va de ma vie et que ce n’est pas un jeu. J’ai beaucoup mûri, en deux mois. Je vois les choses bien différemment.

 

Avant, j’aurai pu faire toutes les bétises du monde sans crainte, car tout ce que je voulais c’était faire honte à mes parents, leur prouver que ce n’est pas parce que je vivais sous leur toit et que j’avais été élevée sous leur éducation «parfaite» que je ne pouvais qu’être ainsi. Tout était trop banal pour moi. Je voulais couper avec cette vie sans but, sans attaches, sans projets, sans étincelle. Je voyais devant moi comme une impasse. Au fond’étais passionnées par tant de choses que je ne savais quoi en faire, comment les exprimer. Je cherchais la magie et pourtant je ne la trouvais pas. Alors j’ai préferé me détruire en testant les limites de la déliquence, de la folie. Et j’ai basculé, de l’autre côté. Comme si j’étais vraiment morte, en enfer.

 

J’obtiens une nouvelle audience pour faire part de mes dires au juge. Il faut que je lui parle, je veux qu’il sache qui je suis. Je dois rectifier mes erreurs au plus vite… Je me battrai pour obtenir ma liberté, à n’importe quel prix.

 

2 juin

 

38 ème jour. On m’annonce que je serai bientôt sur le groupe des jeunes pendant mes aérations, à temps réduits. Ce groupe est mixtes, mais il en existe un autre exclusivement pour les garçons qui ont commis des délits sexuels. Je me demande ce qu’ils craignent de moi sur le groupe: Que j’ai des ennuis ou que j’en créer?
Le bruit métallique de la clef tournant dans la serrure m’arrache à mes pensées. Je me lève. Une éducatrice me tend ce qui ressemble à une enveloppe…
— T’as du courrier!
J’en reste muette. Je saisi l’enveloppe d’une main tremblante. Je la retourne au ralentis pour lire le nom de l’expéditeur… C’est Anne!
Je fond en larmes, sous les yeux ébahis de l’éducatrice. Des larmes de soulagements. Mes amis se souviennent de moi, ils existent! Anne ne m’a pas laissé tomber, le monde extérieur est toujours là! Je déplie la lettre, je pleurs encore plus. Je n’ai pas ressentis autant de joie depuis si longtemps…

 

Anne me dit que je lui manque, et qu’elle et Manuel font tout leur possible pour obtenir l’autorisation de venir me voir. Elle me rappel aussi le bon vieux temps, des choses que seul elle et moi peuvent comprendre. Je ne quitte plus sa lettre. J’ai tellement hâte de lui répondre…

 

3 juin

 

Encore une lettre quand je rentre dans ma cellule! Une grosse enveloppe jaune, de ma mère cette fois. A l’intérieur je trouve des photos de mes amis, comme je lui ai demandé de m’envoyer dans ma lettre — qu’elle a donc finalement reçut —ainsi que deux timbres et une lettre pliée en quatre tout au fond.
Ma mère est froide, elle me montre bien à quel point elle m’en veut. J’ai mal. Je lui récris tout de même. Un jour, je ferai quelque chose dont elle sera fière. Je me le jure.

 

Dimanche

 

Aujourd’hui, s’est l’anniversaire de Manuel. Il a 19 ans. Je lui envoie une modeste carte que j’ai  confectionné à l’atelier artistique. Je déplore ce misérable cadeau d’anniversaire…

 

Nadia est dehors toutes la journée. Elle a eu la possibilité de faire un stage à l’extérieur. Ca fait tellement bizarre d’imaginer qu’elle sort, qu’elle voit  dehors tous les jours, et qu’elle revient ici chaque soir, dans cet enfer… Je lui demande de me raconter comment c’est, ce qu’elle voit. Pour moi, il n’est pas question de sortir tant que l’expert psychiatre n’a pas finit mon expertise. C’est dire combien la situation à l’air grave…
Je n’ai vraiment plus d’espoir. Les jours, les mois passent étrangement vite. J’ai recommencé à lire pour me distraire. Il y a toute sorte de romans, de récits de vie qui me passionnent dans la bibliothèque. Les livres et l’écriture sont ma seule échappatoire.

 

Jeudi 8 juin

 

1er mois d’observation. Ma peau à perdu son bronzage, j’ai maigris de plusieurs kilos. J’ai coupé mes cheveux fourchus et en mauvaise santé jusqu’à la nuque, et comme ils ont poussés, de grosses racines noires sont  apparues au sommet de mes cheveux blonds, Je me sens laide, je préfère rester dans ma cellule et rêver du jour, en regardant les magazines, ou je pourrai à nouveau être belle, porter de vrais vêtements et plus ces horribles frusques larges et informes qu’on nous impose. Je veux tellement que ce jour arrive que parfois je ne peux plus attendre, je sors de ma léthargie, j’ai envie de hurler, de tout casser comme les autres. Mais je ne casse rien. J’ai compris que plus on est mal ici, plus on nous envoie dans des endroits psychiatrisés encore plus gardés. Mieux vaut se porter à merveille, du moins en apparence, si on y arrive, pour espérer sortir un jour…

 

 

 

7

Descente aux enfers

 

Lundi 12 juin

 

Retour au palais de justice. Cette fois, on me laisse le temps de m’habiller. Un top rose et une jeans. Les vêtements que je portais le jours de mon arrestation…
Je m’efforce de ne pas trop regarder dehors — pour ce que je peux en voir à travers les petits trous d’un centimètre de diamètre — pendant le trajet, j’ai trop mal. Le soleil se lève à l’horizon, et je me demande ce que  j’éprouverais si je pouvais être dehors tout à coup… Chaque endroit de la ville est emprunt de souvenirs. En voyant les quelques passants dans la rue je n’arrive pas à croire qu’ils  soient si proches, à quelques centimètres du fourgon, sans me voir, sans savoir que j’existe et que je les  observe… C’est comme si je regardais le monde de très loin, à travers une loupe braquée sur Genève depuis une autre dimension.

 

Cellule du palais de justice. Le matelas en mousse a été éventré. Sur le mur je lis: « Le stylo est au dessus de l’aération.» Je regarde. Il n’y est plus…

 

On  m’emmène dans l’autre bâtiment, et je demande à être dans le premier box d’attente, le seul qui ai une fenêtre, à travers laquelle je peux voir le jet d’eau derrière le grillage. J’ai mal au ventre, je suis malade d’angoisse. J’espère que mon avocate sera présente et qu’elle prendra la parole en premier.

 

Le clocher de la cathédral sonne dix heures lorsqu’on me fait entrer dans le bureau du juge.
— Asseyez-vous.
Le juge, un vieux monsieur aux cheveux poivres et sel tout de noir vêtu, me regarde à peine. Il commence par me demander sèchement pourquoi j’ai refusé de signer le papier qui aurait autorisé les psychiatres qui m’ont suivis à l’extérieur de venir témoigner ici. Les deux médecins se sont apparemment déplacés pour rien, et le juge n’a pas l’habitude qu’on lui refuse quelque chose comme ça.
Je me sens mal à l’aise, je perds mon peu d’assurance. Mon avocate prend la parole et commence à parler des dire qui ne seraient selon moi pas justes dans les dépositions fait à mon encontre. Elle répète ensuite au juge mes nouvelles déclarations. Je rougis de honte en entendant à nouveau les faits. Je regarde la greffière, qui me dévisage. Je voudrais disparaître sous terre. Je tremble pendant ma version des faits. J’en ai assez de devoir dire tout ça. Je veux que le juge m’écoute, je veux qu’il voit que je ne suis pas celle qu’il croit. Je lui pose ensuite la question qui me  brûle les lèvres…
— Que va-t-il m’arriver après la prison? J’imagine que vous n’allez pas me relâcher comme ça…
Il hausse les sourcils, comme si je posais une question vraiment absurde.
— Bien sur que non! J’attends le rapport de l’expert pour en décider, mais je pense que vous serrez très bien dans une lieu de soin…
Ma vue se trouble…
— …Un lieu de soins?
— Vous êtes d‘accord que vous avez besoin de soins. Tout dépend de si l’expert me dit que vous êtes très dangereuse ou non. Je ne peux rien vous dire pour le moment, tant que le rapport n’est  pas rendu.
En quelques phrases, tous mes espoirs se sont envolés. Le juge n’a prêté aucune attention à mes déclarations, je ne me souviens même pas qu’il m’est regardé une seule fois dans les yeux. Suis-je vraiment considérée comme folle à lier pour qu’on ne me donne si peu de crédibilité?

 

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Désir unique

Posté par monincrediblevie le 28 juin 2010

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Janvier – juin 2009

A tous ce et ceux qui nous échappent

Prologue

Il est un jour, où tout semble aller pour le mieux.
Un jour où lorsqu’on repense à toute la souffrance que l’on a vécue, à toutes les batailles que l’on a menées, avec tant de larmes, pour obtenir sa liberté, que l’on se dit que la perdre à nouveau serait insensé.
Je n’avais que 20 ans, et je possédais déjà tout. Le terme «tout» désigne l’idée que l’on se fait d’une vie matériellement indépendante: Je travaillais comme commerciale, possédais un grand studio non loin du centre ville, j’étais présidente d’un association d’artistes à but non lucratif depuis quelques mois et projetais d’entrer à l’université des Beaux-art sous dérogation — car je n’avais aucun diplôme — misant uniquement sur mon parcours artistique; J’étais déjà  apparue cinq fois dans le journal local la même année, pour divers projets. Certains soir et le week-end, je continuais de faire quelques heures de travail dans un fast-food pour un petit gain supplémentaire, même si mon loyer ne m’y obligeait pas.

Mais ma vie n’avait pas toujours été ainsi. Moins de trois ans avant tout cela, j’avais été détenue pendant près d’un an, en prison pour mineurs. Cinq mois sans voir autre chose que des arbres et des champs derrière des grillages, puis quatre autres avec quelques permissions de sortie hebdomadaires pour aller rencontrer les membres de l’institution qui m’accueilleraient à Lausanne à ma sortie, à 60 km de là. Car je ne serai pas libre. Pas encore. Ma liberté, je l’ai gagnée progressivement, mais pour être vraiment libre et indépendante financièrement, il m’a fallu attendre encore jusqu’en septembre 2008.

La prison m’a fortement marquée. Finalement, tout ces mois perdu, j’avais l’impression de les avoir rattrapés, d’avoir triomphé sur le temps; Car la plupart de mes amis étaient encore étudiants, et leur vie n’avait pas beaucoup changé depuis mon départ. Quand à moi j’avais l’impression d’avoir une vie construite, même si je n’étais passée par aucunes études pour y arriver.

Mon travail de commerciale m’est tombé dessus comme une aubaine, alors que je cherchais un poste de graphiste en autodidacte. Ma façon de me «vendre» pour ce poste de graphiste junior — vue par une amie sur le net un mois plus tôt — avait convaincu le patron de l’entreprise de m’engager dans la vente d’espace publicitaires. J’étais la plus jeune commerciale jamais entrée dans l’entreprise comme salariée. Avec ce sentiment d’indépendance, de liberté, ce retour dans ma ville natale que  j’avais attendu depuis si longtemps, j’étais persuadée que plus jamais je ne manquerai de rien. Je me sentais comblée. Pour moi, le chemin vers la réussite était déjà tout tracé. Malheureusement, quelque part,  j’ai pris un mauvais tournant…

Et tout est reparti dans le mauvais sens.

1

Jusqu’au bout de la nuit

Samedi, 31 janvier 2009

23h30
Il faut s’y remettre. J’ai pris du retard ces dernières semaines. Encore un bâtiment puis je passe à la peinture. Après ça il faudra que je poursuive mes toiles… Je n’ai pas peins depuis au moins trois mois. J’aurais peut-être du ajouter des oeuvres plus récentes dans mon dossier de dérogation pour l’école… Je devrais aussi penser à convoquer une nouvelle réunion avec l’association… Et les dates des expos c’est trop flou, il en faut plus…
Il y a tant de choses que je pourrai faire que je ne sais pas par quoi commencer. Soudain je me sens extrêmement seule. J’ai impression d’être seule à prendre les décisions, seule dans mes projets, seule dans ma vie.
Je vis dans mon atelier depuis quatre mois, et cela me permet d’être toujours au travail et d’avoir toutes mes oeuvres à porter de main. Ces deux pièces d’une vingtaine de mètres carrés se situent au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel proche du lac. Un endroit magique, à l’abris de tout trafic, très proche du centre ville et pourtant face à une nature d’une beauté sans pareil. Le seul inconvénient est que l’appartement — bien qu’équipé de toilettes et d’un lavabo — n’a pas de salle de bain. Mais ça ne me gène pas plus que ça: La piscine publique étant à 10 minutes à pied, je m’y rends chaque jour pour prendre ma douche, et j’en profite même pour nager un peu.Je cherche, quelque part dans mon indémodable sac fétiche, mon précieux carnet ou je note tous mes projets et rendez-vous. Sur la page du jour est écrit: «Association Mémo’art: Fixer la date assemblée.» «Convoquer nouveaux membres». «Voir prochaines expos…»Je tourne la page précédente: «Voir pour convoquer assemblée avec nouveaux membres». «Faire projets d’exposition». «Chercher nouveaux artistes» «Rédiger dossier…» Je tourne toutes les pages écrites depuis le début du mois: tout veux à peu près dire la même chose!
J’envoie valser le carnet. Je sens les larmes monter. J’ai l’impression de ne plus avancer, pourtant j’ai plein d’idées, mais je ne sais pas par quoi commencer…
J’aime ma vie, j’aime mon travail, mais je me sens trop seule. Mes amis je peux les compter sur les doigts de la main. J’ai beaucoup de connaissance, mais j’ai du mal à nouer vraiment avec de nouvelles personnes. Lors que l’on m’approche trop, je finis par fuir. Et je n’ai pas personne dans ma vie. D’ailleurs il n’y a jamais vraiment eu quelqu’un. Ma seule véritable et «officielle» relation n’a duré que deux mois, avec un garçon qui vivait à 140 km de là il y a un an. Toutes mes autres relations étaient sans lendemains.
J’ai bien rencontré quelqu’un il y a un mois, en m’aventurant seule dans un wagon-discotèque embarqué pour quatre aller-retours Lausanne-Genève, avant de me réveiller dans une super baraque de trois étages donnant sur le Léman, quelque part sur la Riviera vaudoise. Ce soir là, j’ai passé une soirée incroyable avec deux inconnus rencontrés dans un des wagons en marche, Sébastien et Yannick. C’est dans la maison des parents de Sébastien — des Corps Diplomatiques — que j’ai atterri avec un de ses meilleurs amis, Yannick, qui partait faire son service militaire la semaine suivante. Il était de quatre ans mon aîné et vivais dans un grand chalet en haute montagne.
Nous nous sommes rapprochés l’espace d’un mois durant les week-ends, m’invitant même à passer deux jours dans son chalet. Mais il venait de se séparer d’une relation de trois ans avec une fille qui était partie pour six mois à New York. Avec moi, il ne faisait que noyer son chagrin. Il a finit par mettre un terme à notre relation. Au fond je ne ressentais rien de plus pour lui.

J’appel mon meilleur ami, Roberto.
— Tu veux pas sortir, j’me fais chier, j’arrive pas à bosser!
— Je suis fatigué, j’aime plus sortir… Je suis déjà au lit. Arrête de bosser, va te coucher, on va finir par te retrouver morte dans ton atelier, tuée par le travail les mains dans ton argile!
— Dis pas ça c’est pas drôle! Et puis je n’arrive pas à dormir, tu le sais bien!
Je raccroche. J’attrape la solution de secours, la bouteille de rouge cachée derrière le canapé. Boire, boire, ce soir je ne veux faire que ça pour être transportée ailleurs, n’importe où mais plus ici, dans cette réalité écrasante qui ne me laisse plus aucune échappatoire, dans laquelle j’étouffe…
A nouveau je me sens appelée par l’envie de quelque chose que je n’arrive pas à saisir, à mi-chemin entre fantasmes et rêves de magie.

J’ai descendu la première bouteille d’1/2 litres et je me relève, chancelante. Mes 53 kilos pour 1m72 ne me permettent pas de tenir grandement l’alcool. J’enclenche la radio. C’est samedi soir et le son House destiné à mettre dans l’ambiance les clubbers avant de sortir en boite envahi la pièce. J’ouvre le placard qui me sert d’armoire… ce que je porte habituellement n’est pas particulièrement sexy. Je suis belle, mais ma beauté je n’en fais rien. Je vante mon naturel, dédaigne les autres jeunes filles au moindre surplus de maquillage et aux tenues trop estivales pour la saison, alors qu’en fait j’en suis jalouse. Pourquoi au juste? Je pourrai être comme elle. J’ai déjà été comme elle. Mais ce n’est plus on rôle, je ne suis plus une adolescente. A quoi rimerait-il de se débrider ainsi?
Mais au fond, j’en crève d’envie. Je crève d’envie d’être regardée, désirée, de montrer mon corps, de n’avoir plus aucunes limites, même rien que l’espace d’une soirée. Mon image ne tient plus. Je sens que je déraisonne. Et c’est si bon…
Je porte ce que j’ai de plus court en haut et enfile mon jean le plus serré. J’ébouriffe mes cheveux et recourbe légèrement mes cils de mascara. J’enfile mes ballerines. Je me regarde. Pas besoin de plus, je suis belle comme ça. Je me sens belle, je suis jeune et c’est ce qui compte. Je vide plus de la moitié d’une autre bouteille et c’est assez pour me permettre de repartir avec une euphorie nouvelle. Où aller? J’attrape mes clefs et en même temps la destination me vient à l’esprit: Lausanne. Ville de nuit, de fête. Ma deuxième ville. Celle ou j’ai d’abord été contraint de rester si longtemps et à laquelle j’ai finalement un attachement particulier. Lausanne me hante et dès que j’en ai l’occasion je monte dans un train pour faire l’aller-retour sous n’importe quel prétexte.

Me voilà projetée dans la fraîcheur de la nuit, mon baladeur à la main. Il est presque minuit. Je monte dans un bus; L’ambiance est à l’heure tardive et le quart des passagers sont des jeunes gens déjà bien ivres. Je ris, comme eux, me fondant dans la masse. Je suis surexcitée. Je monte dans le train de 00h20 en même temps que quelques filles dénudée malgré le froid glacial et en talons haut. Je ne les envies plus. Je me sens libre. Libre et sexy.

— Tu vas à Lausanne?
Assis face à moi, un homme d’une quarantaine d’année aux allures de SDF, sentant l’alcool à plein nez.
— J’vais là où l’destin m’emmène…
— Comment tu t’appel? Moi c’est Pascal, enchanté. Cette nuit est une grande nuit! J’vais gagner au loto cette fois. D’ici quelques années, je serai milionnaire.
— Bonne idée! J’voudrais bien voir ça!
— Tu verras, tu verras! Ecoute, on se r’trouve dans cinq ans, pour mon anniversaire, le 18 février, sur la voie 4 à 23h à Lausanne. D’ici là j’aurai finis par gagner! Oublie pas, hein.
— J’y serai!

Lausanne. Terminus. La cité qui regorge de boites de nuit, de bars… Partir, aller Jusqu’au bout du fantasme de l’appel de la nuit, sans savoir où elle va nous conduire. C’est ça que je veux vivre. Vivre et revivre.
Le destin m’a guidé vers la plus grosse boite de la ville: Le MAD.

«C’est là que je vais le trouver…»

Je le cherche, lui, que je ne connais pas encore. Je suis toujours aussi euphorique, Je ris en payant mon billet, en posant mes affaires au vestiaire, mais personne ne me regarde de travers, ou ne me questionne sur mon entrée en solo. C’est bien une de mes particularité: Je me fou du regard des autres, je n’éprouve aucune gène; Je vais où je veux et quand je veux, et ainsi personne ne me prête attention au mauvais moment. On ne me prête attention que quand je le décide.
La musique, les bases, l’alcool, la lumière tamisée, l’odeur de la fumée m’envahi. Je ne suis jamais venue ici. J’ai si peu l’occasion d’aller  en boite, si peu de gens avec qui y aller, et pourtant j’en ai tellement rêvé lors de ma privation de liberté. Un fantasme d’adolescente qui resurgis en force. J’ai l’impression de me rapprocher de quelque chose, quelque chose que je ne peux pas expliquer.

Je fais le tour des différentes salles, me frayant un chemin parmi une foule incroyablement danse, croisant des regards, captant des brides de conversations, partageant quelques fous rires alcoolisés. Je stationne au bar qui me semble le plus approprié. Je bois encore. Je n’ai que ma carte et pour payer je dois faire le tour du bar. C’est ce que je réussi à comprendre de la serveuse malgré la musique qui matraque ma tête, la pièce qui chancelle et la fumée qui me pique les yeux. Je suis défoncée. Je regarde les visages de tout ceux qui m’entourent défiler à toute allure.  Aucun de ces visages n’appartient à celui qui doit croiser ma route. Je fais le tour de ce fichu bar en me frayant un chemin parmi eux. Arrivée près de la machine de l’autre côté du bar je bouscule deux mecs de dos sans les regarder pour aller m’accouder au bar et faire mon payement. Le payement est accepté, comme toujours, étant donné que je gagne trois fois au dessus de mes besoins; Ce qui ne m’empêche à chaque fois d’en pousser un soupir de soulagement.
-—  c’est bon, ça marche!
Je me retourne après avoir clamé ma joie à voix haute…

Et je le vois.

Je me tais aussitôt. Je ne fais plus que regarder son visage, qui me semble curieusement familier. Il se trouve entre deux autres mecs, et je me rends compte que c’est l’un de ceux que j’ai bousculé tout à l’heure.
Un de ces amis, à sa gauche, me regarde fixement. C’est lui qui me parle en premier.
— Ça va toi, t’as pas trop bu? Moi c’est Mike… t’es venue toute seule?
Je réponds sans le regarder, m’adressant aux trois amis.
— Non! En fait j’étais avec mon meilleur ami, mais il s’est fait largué par sa copine alors du coup il est r’partis en pleurant, et moi j’avais encore envie d’mamuser alors je suis restée!
— Et tu viens d’où?
C’est lui qui me parle. J’ouvre la bouche pour répondre «de Genève» et à ce moment là, le dénommé Mike s’empare de mon natel en le tirant de ma poche. Il écrit quelque chose sur le clavier avant de me le rendre, un sourire dragueur aux lèvre. Je comprends qu’il vient de me donner son numéro…
Mais «Mike» m’importe peu. Je le bouffe du regard, lui. Je ne connais même pas encore son nom mais mon fantasme à désormais un visage, un corps: le sien.
— T’a pas mal bu toi hein? Me dit-il. T’es pas la seule! T’as quel âge?
— 20 et toi?
— 20 aussi.
Je m’approche déjà de lui et effleure son épaule. Il m’attire à un point, je ne saurais l’expliquer. Il a ce type de visage, d’expression, de regard que j’ai toujours cherché.
— Tu danses pas?
Il a l’air jeune pour ces 20 ans. Peut-être est ce dans son regard, je ne sais pas. Il a l’air à la fois réservé et pourtant sur de lui. Jamais je ne me suis sentie aussi attirée par quelqu’un. D’accessible. De mon âge. En soirée. Comme maintenant. Jamais autant que maintenant.
Il me prend par la main. La pièce bouge tellement que je n’entends pas sa réponse, je sens juste le mouvement de la foule qui nous entraîne plus loin, loin de ses amis, loin du bar, ou peut-être est ce moi ou lui qui nous entraîne, peut importe, ça n’a pas d’importance…

2

Lendemains amères

J’ai la gueule de bois. Je n’arrive pas à me rendormir. Je suis dans ce qui doit être un chambre d’hôtel deux ou trois étoiles, quelque part près de la gare de Lausanne. Nous avons passé la nuit ensemble… Je me rappel qu’on est sorti vers 3h du matin, après avoir dansé toute la soirée. Une nuit de folie. On a marché dans les rues de Lausanne, rigolant et criant à tue tête. Aucun de nous ne vivant ici — Lui dans un village à 40 km d’ici – nous avions atterri dans cet hôtel, dans l‘euphorie totale, partageant le prix de la chambre.

Il est parti depuis une heure à peine. On a pu discuter quelque peu ce matin, et j’ai appris qu’il était étudiant dans le canton du Valais. C’est seulement ce matin que j’ai su son nom: Fabien. Encore une nuit sans lendemain… J’ai mal au crâne, je me sens lasse, encore plus lasse qu’hier. Je n’oserai jamais le rappeler. Il me plaît trop pour que je l’approche encore. C’est stupide mais j’ai presque eu envie de fuir ce matin. Aller savoir pourquoi…

Cette après midi j’ai rendez-vous avec Mme. Paille sur Lausanne, une professeur de français à la retraite à qui j’ai confié la correction de mon récit — que j’ai écris en prison quand j’avais 17 ans. J’ai pour projet de le publier depuis plus d’un an, mais le fichier informatique à été supprimé par erreur et je ne me sens pas de tout retranscrire moi-même. Il est déjà presque midi, je dois rendre la chambre. Rien ne me motive… Je me sens vidée de toute énergie.

***

Mardi 3 février, Genève

La nuit est magique pour moi, elle m’inspire. J’ai besoin de marcher, de réfléchir pour gagner le sommeil. Il est minuit passé. Je traverse le parc des Bastions, désert en ce mois de février glacial. Le froid me dérange profondément, mais en marchant je sais que je finirai par l’oublier.
J’arrive devant les grilles de l’entrée du parc. Je me retrouve face à un jeu d’échec géant sur le sol. J’ai toujours su qu’il était là mais ne m’en étais jamais approchée de près. Il y a aussi un jeu de dame juste à côté, dont les pièces ronde sont aussi grandes que des vinyles.
Je pousse ce qui doit être le cheval du bout du pied, sur les cases de cet échequier géant…

— Il ne faut pas commencer une partie ainsi! Le cheval ne se déplace pas comme ça.
Un homme d’une trentaine d’année, vêtu d’un jean et d’un simple sweet rouge malgré le froid vient d’apparaître. Je le vois en même temps que je l’entends. Il porte de fines lunettes de vue et abord un air intellectuel.
— J’ignore tout des règles du jeu.
— Je vais vous apprendre à jouer… Vous avez le temps?
— J’ai toute la nuit à tuer…

Il m’explique comme placer les pièces. Je prends les noirs, lui les blancs. Je sors mon carnet et commence à noter ses instructions, essayant de mémoriser au maximum. J’ai de plus en plus froid et je ne sens plus mes mains ni mes pieds. Je tente d’en faire abstraction. De la fumée sort de nos lèvres. Le parc est désert.
Le roi, la reine, le fou, le cheval, la tour… J’ignore tout jusqu’au nom des pièces. Je me concentre uniquement sur ses mots, oubliant le froid et l’heure tardive. Il s’exprime clairement, avec détermination. Il semble vraiment tenir à ce que je retienne les règles du jeu. Nous commençons la partie une demi-heure plus tard. Je bouge prudemment mon cheval, le déplaçant en «L», comme il me l’a indiqué. Je mange sa tour.
— Astucieux, astucieux… Mais tu vois, maintenant je pourrai directement manger ta dame, ce qui est beaucoup plus importante pour toi. Revenons en arrière…
Il est entraîné, et moi je débute. Il — je ne pense pas à lui demander son nom — me laisse une grande marge d’erreur.
— Là, si tu prenais ma tour comme tu viens de le faire je pourrais manger ton roi, et la partie serait déjà finie. Donc il vaut mieux s’abstenir pour le moment et remettre le…

— Laissez ce cheval en place!
Un autre individu vient de surgir de nul part. C’est un homme plus âgé, d’une soixantaine d’années peut-être, de corpulence forte, en costume cravate et portant une mallette.
— Si elle avait déplacé sa tour et mangé votre reine, vous n’auriez pu manger que son fou, mais pas son roi, pas encore. Vous sautez une étape il me semble.
Mon «professeur» semble perplexe l’espace de quelques secondes.
— Il s’agit d’un essai, mademoiselle ne sais pas du tout jouer…
—Votre stratégie n’est pas bonne!
Il s’approche de nous et bouge les pièces selon son discours.
— …Ensuite vous, vous n’auriez pas pu manger directement son roi, étant donné que votre tour ne saute pas… Et enfin, vous oublier la reine, qui est placée exactement..
Il se saisi de la reine.
— Dans le bon angle. Et voilà, échec et mat! Vous avez gagné mademoiselle!
Je souris. Mon «professeur» est visiblement vexé.
— Me traiteriez vous de tricheur?

Après un regard sans expression, cet étrange inconnu, s’en alla sans un mot, mettant fin à cette étrange partie d’échecs nocturne.

***

—T’a l’air crevée, collègue!
— C’est normal, j’ai joué aux échec dans un parc jusqu’à 1h du matin…
— Ahah très drôle
Je suis en retard de 26 minutes…

Mes collègues de travail changent sans cesse. Pour le moment je suis la seule commerciale. La dernière en date — dont je ne me souviens même plus du nom — est partie au bout de trois jours pour d’obscures raisons. Une stagiaire du nom d’Amélie, d’un an mon aînée, est là provisoirement pour aider à des taches administratives. Récemment, deux nouveaux membres sont arrivés dans l’entreprise. Il s’agit de l’équipe du département graphique, pour lequel Daniel — mon patron — vient d’engager une graphiste à mi-temps ainsi qu’un stagiaire, à peine plus âgé que moi.
Mon travail consiste à gérer des espaces publicitaires sous forme de presse et d’affichage.

Je rencontre rarement mes clients, même si cette démarche est requise pour la vente. J’aime ce nouveau «rôle» de commerciale pour lequel on m’a confié un bureau, un ordinateur, des responsabilités, mais j’ai du mal à m’y investir vraiment, comme si je n’osais pas trop «jouer dans la cours des grands». Daniel et sa femme, Monique, représentent beaucoup pour moi. Presque chaque jour nous avons droit la visite improvisée de différents membres de leur grande famille recomposée et multiculturelle, qui se trouvent à venir prendre le thé au bureau pour divers raisons. Il y règne une ambiance familiale que j’apprécie beaucoup et que je n’échangerais pour rien au monde. J’admire leur optimiste fasse à toutes situations, même dans une période de crise comme celle que nous traversons. J’ai beaucoup de chance de travailler avec eux. C’est le genre d’entreprise qu’on ne quitte pas avant longtemps.

18h. Je pars à mon job dans un restaurant Fast burger, non loin du bureau.
— Salut, salut!… Oui oui, ça va…
Un monde totalement différent. Une soixantaine d’employés qui arrivent, partent, un stress constant, du travail à la chaîne, des réclamations des clients, des sourires forcés, des bavardages futiles, des sms en cachette…
J’ai réussi à imposer ma place à un unique poste: Faire les frites. Ce poste m’est désormais systématiquement attribué. Je suis passée par tous les postes: La caisse, le lobby, la cuisine… aucun ne me convenaient plus au bout d’un certain temps. En caisse j’oubliais trop régulièrement des produits — ce qui m’avait valu de mauvais points aux mystery shopper* — en cuisine je me brûlais sans cesse, en salle je n’étais pas assez rapide…
Mais ce travail, je l’ai depuis un an maintenant et même si mes performances sont quelque peu médiocres, il représente trop pour que je le laisse tomber. C’est le premier job que j’ai acquis après être sortie de prison, en février 2007. Même si j’ai, à plusieurs reprises, voulu démissionner — allant même jusqu’à rédiger et transmettre ma lettre de démission! — ce n’était pas sérieux et j’ai toujours finit par me rétracter.
A la sortie du travail je rentre avec Lylla, ma meilleure amie de parmi mes collèges. Je lui parle de mon évasion nocturne de samedi soir. Je ne sais pourquoi, je suis presque gênée d’en parler, alors que d’habitude je lui dis tout. Elle, elle  m’envie.— J’aimerai trop partir comme ça quand je me sens seule, mais moi je n’oserai jamais! Je n’ai pas ton culot! Et lui, tu vas le revoir?Je réfléchi brièvement.— Non, je ne pense pas… Peut-être un jour, mais je ne vais pas le rappeler dans l’immédiat.***Chaque jeudi, mon envie de prendre le train est quelque peu satisfaite par un aller-retour à Lausanne pour aller rencontrer Caterina Tasseli, qui est restée ma psychanalyste, même après mon placement. Ces voyages en train me permettent d’écrire et de barrer soigneusement dans mon carnet ce que j’ai déjà fait et ce qui me reste à faire durant la journée. Je vais désormais faire en sorte que tout soit fait et pas repoussé chaque jour au lendemain. Sur la page du jour est inscrit: «Dossier expo: mettre les photos des artistes, modifier la photo en couverture». « Payer facture natel poste» «heures fast food: 11 heures / semaine». «Montant gagné pour ce mois actuellement: 2’889.30 Frs.» «Objectif: 3’700 frs». En sortant du bureau de Caterina vers 18 heures, je reçois un sms.
C’est lui, c’est Fabien…

« Hello comment tu vas? Ça c’est bien passé ton rendez vous? Juste te dire que j’ai passé une super soirée avec toi, j’espère qu’on aura l’occasion de se revoir? Franchement t’en vaut la peine. Bonne soirée bisoux.»

Toute la semaine je n’ai fais que repenser à cette soirée de samedi. Son sms me donne l’impression qu’il s’intéresse vraiment à moi. Je suis toute excitée. J’ai hâte…
Je me souviens qu’il étudie sur Sion. C’est une ville qui m’est chère, car c’est là-bas que j’ai vécu ma seule relation. Rien ne me ferais plus plaisir que de revoir cette ville pleine de souvenirs tant regrettés.
En quelques sms, nous avons rendez-vous demain soir, à la gare de Sion. Je verrai bien ou cette soirée va nous mener cette fois…

Curieusement, l’anticipation de cette soirée me plonge dans une telle euphorie que je passe le reste de l’après midi à dépenser mon «surplus» budgétaire dans des achats que je fais rarement, uniquement lorsque l’occasion se présente: Des vêtements, le coiffeur, des choses que j’appel — toujours avec ce fameux mot omniprésent dans mon vocabulaire — normales.
Les gens «normaux» pour moi sont à la fois bien définis et indescriptibles. Ce sont ceux qui ne se prennent pas la tête pour des choses insensée. Ceux qui tiennent la route dans leurs activités, se contente des sorties entre amis, d’un bon foyer et d’un peu d’amour pour bien vivre et trouver leur équilibre. Que des choses dont je n’ai jamais réussi à me contenter. J’ai toujours voulu être comme eux, être comme ces filles que tous le monde apprécient à l’école, que les garçons regardent parce qu’elles sont simplement belles, drôles, qu’elles ne sont pas coincées, qu’elles ne se posent que quelques questions normales d’adolescentes… Rien avoir avec moi.
Tout est toujours confus dans ma tête. J’ai toujours de nouvelles craintes, de nouveaux soucis qui me tombent soit-disant dessus, mais dont le côté paranoïaque de mon esprit invente sans aucun doute la moitié. Durant toute la durée de l’école obligatoire j’ai eu ce rôle caricaturale de la fille coincée, laide, le visage couvert d’acné, et des lunettes de vue de surcroît. Pourtant, sous ce masque, je me savais jolie, mais ces problèmes d’apparence ont gâchés toute ma scolarité. Toutes ces moqueries, tous ces regards et ces sourires qui en disaient longs dés mon arrivée quelque part, tous ces rejets des garçons pour qui j’avais craqué, avaient détruit toute confiance en moi. J’étais tellement jalouse et en colère devant tant de cruauté qu’un après-midi, j’ai failli commettre l’irréparable.

J’étais en 9ème année quand je me suis mise en tête de faire sauter l’école. Je voulais qu’ils crèvent, tous. Seule ma meilleure amie Anne aurait la vie sauve. J’ai ouvert deux arrivées de gaz avant de quitter la salle de biologie, un après-midi ou Anne n’était pas en cours avec moi. On m’avait toujours dit de bien veillez à ce que les arrivées de gaz soient bien fermées sinon cela pourrait être grave, une étincelle et tout pourrait prendre feu. Je pensais qu’en en laissant ouvert quelques un, à la moindre étincelle tous le cycle exploserait.
Cependant, juste avant de sortir de la salle, j’ai été prise d’une peur panique et j’ai brusquement regretté mon geste.
Et j’ai simplement refermé le gaz….

Plus tard dans mon adolescence, j’ai sérieusement dérapé; J’ai été soignée pour l’acné, ce qui m’a valu de découvrir la sexualité de manière démesurée, plus tard je me suis faite arrêté pour incendie volontaire, — purgeant une peine de trois jours de travaux d’intérêts publiques avec Anne — vols à l’étalage, fugues de chez les parents… Je suis passée deux fois par l’hôpital psychiatrique pour état dépressif, avant d’arriver à ma plus lourde peine pénale, de presque une année.
Entre tous ces délits d’avant ma majorité, j’ai tout de même réussis à entrer dans trois écoles différentes, à faire de nombreux stages et petits boulots. Je réussissais à entrer et à me faire une place partout où je le voulais, seulement je ne tenais rien. Rien n’était assez «hors du commun», assez «excitant» pour que je reste. Je voulais que ma vie ressemble à un film différent chaque mois, chaque année… Je changeais constamment d’apparence, de look, de couleur de cheveux. J’avais besoin de sans cesse me métamorphoser. Et je me rends compte que d’une certaine façon, c’est toujours le cas. Au bout d’un certain temps mes passions s’amenuisent, et je sens alors qu’il faut que je passe à autre chose pour en éprouver du plaisir. Quelque chose de toujours plus fou.

Si mon existence n’est qu’une succession de plusieurs longs métrages, il me reste à découvrir une chose: Qui est la véritable actrice qui se cache derrière tous ces rôles?

3

L’irrésistible

Dimanche, 8 février

Cela fais plus d’une heure que je suis assise sur mon canapé à regarder le mur. Seule le bruit du tic-tac régulier de mon réveil empêche un silence total de régner dans la pièce.      Une heure qu’il est parti, et ça m’a paralysée. Parce qu’il me plaît trop, je ne saurai l’expliquer.
On a commencé la soirée au XXI ème, un bar branché de Sion. On a parlé, parlé, bu. J’en ai appris plus sur lui. Cela ne fait que quatre mois qu’il a repris des études sur Sion. Avant, il bossait comme paysagiste depuis deux ans, après avoir finit son apprentissage. Je lui ai aussi parlé de moi, de mes passions, mais je préférais l’écouter parler.
«— j’aime les choses simples, les sorties entre potes… Après mes études j’bosserai peut-être un temps dans un bureau mais sûrement que la nature me manquera… Sûrement qu’un jour je fondrai une famille, mais en attendant j’aime profiter à fond de la vie…»

Des rêves si simples, si normaux…

On a quitté le XX ème vers 1 heure pour se retrouver dans l’unique boite de Sion, le Withe night. Revoir la ville, même avec mes yeux ivres ne m’a pas empêchée de verser une larme.
«— Arrête, j’veux pas t’voir pleurer comme ça!»
Avec l’alcool, les larmes se sont vite transformée en éclats de rire…
«— Et qu’est ce que tu veux alors? Me baiser, hein!»
«— Non, mais pas seulement. Avec toi je veux plus. Parce qu’on a des points communs…»
Merde. Ca peut pas être vrai.
«— Je comprends vraiment pas ce que tu veux dire par là!»
«— Mais bien sur que si tu comprends, fais pas celle qui comprend pas»
«— Oublie on va s’éclater…»

Il prend m’a main, me fait tourner par dessous son bras droit et me lâche, pour ensuite me regarder. Je ris.
«— Quoi, pourquoi tu me regardes comme ça!»
«—T’a vu comme t’es belle! Sérieusement, t’es vraiment trop bien…»

Le lendemain, il m’a raccompagnée jusqu’à Genève en voiture. De jour je me sentais moins sûre de moi. Depuis le début de l’année, mon acné revient. Et de jour j’avais l’impression qu’on ne voyait que ça. Mes cheveux étaient quelques peu ondulés à cause de la douche et je me sentais laide, j’aurais voulu que la nuit et l’alcool camouflent tout à nouveau. Mais lui, je le trouvais toujours aussi parfait. Je regardais tous ces geste avec une certaine fascination, comme si je pouvais enfin observer de près cette «personne normale» que je n’avais jamais osé approcher.
— Je ne viens pas souvent à Genève. Pour ne pas dire jamais. J’suis venu que pour la Lake Parade pratiquement.
— Je te ferai peut-être visiter un jour…
Pour moi, il est l’un de ceux dont je serais tombée amoureuse lors que j’étais à l’école, à cette autre époque encore pas si lointaine. Il m’aurait ignorée, et si je m’étais déclarée à lui, rejetée. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui l’approcher, le toucher est un tel fantasme.

Je fonds en larmes, de frustration. A quoi cela sert-il de l’approcher si c’est pour ne jamais savoir quand il va revenir et être si mal? Je n’ai même pas osé lui demander quand on se reverrait… Et hier, ne m’a-t-il pas m’a indirectement dit qu’il souhaitait que nous soyons véritablement ensemble? Ai-je tout gâché en coupant court à la discussion ou avais-je mal compris? Il faut que je tire tout ça au clair.

J’attrape mon natel. «Hello, re. Ecoute je voulais te dire, je pense qu’il ne faut plus qu’on se revoit comme ça, qu’on ai ce genre de relations. J’aimerai pouvoir parler de quelqu’un comme de « mon mec» et non «un autre gars que j’ai rencontré en boite». Ça me fais mal. Alors je ne souhaite plus qu’on ai ce genre de relation. J’espère que tu comprends. Bisoux.»

Voilà. Tout est dit, avec de simples mots, des banalités. Rien a changé, il reste quelqu’un d’inaccessible, car après ce sms il laissera tomber. De toute façon, c’était perdu d’avance. Les garçons normaux ne sortent pas avec des folles…

Lundi, 10 février

Pas croyable, les projets avancent enfin pour notre association. Cet après midi, Roberto — mon meilleur ami depuis maintenant cinq ans — et moi avons rendez-vous avec le responsable de la location de wagons CFF. Nous projetons d’exposer dans un vieux train d’ici à l’été 2009. Déjà plusieurs artistes sont intéressés à faire partis de ce projet d’exposition. Roberto est en retard…
— Qu’est ce que tu foutais? Viens, il doit être déjà là.
— C’est qui déjà? J’sais pas j’ai pas vu l’heure, scus.Je le fusil du regard— Rob t’es vraiment pas sérieux, tu veux laisser tomber ou quoi? Déjà que moi-même j’arrive plus à rien, toi tu t’y mets!

Le rendez-vous se passe tant bien que mal mais je me sens absente, loin de ce dont nous parlons. J’ai l’impression que ça n’est même pas ma voix qui parle. Et Rob ne m’aide pas… Cela se conclu par un habituel «Contactez moi, on en rediscute». Mais toute enthousiasme pour ce projet m’a déjà quittée…

***

La matinée se déroule tellement lentement au bureau aujourd’hui et je n’arrive pas à faire quoi que ce soit. Encore une fois je ne sais pas par quoi commencer. Le week-end approche et ne me réjouit pas du tout, bien au contraire. Travailler au Fast burger me répugne, travailler dans mon atelier me déprime. Dimanche après-midi, je suis pourtant invitée avec   Florence — une amie de longue date faisant aussi partie des artiste de l’association — à assister à l’assemblée d’une association avec qui nous avons des intérêts communs.
Un week-end qui s’annonce pourtant bien remplis, mais par des choses qui ne me procurent plus aucun plaisir. Je perçois comme un grand vide, rien qu’en y pensant. Je n’arrive plus à me réjouir de l’avancée de mes projets. C’est comme s’il manquait toujours quelque chose…
Mon problème d’acné me pèse de plus en plus, et je crains de devoir contacter mon dermatologue en vue de reprendre un traitement. Je ne peux pas croire que tout recommence. Je pense encore que ma peau va s’améliorer subitement, que ma joie va revenir d’elle même.

Par bonheur je finit de travailler à 14 heure aujourd’hui, car nous sommes jeudi et c’est un jour où je me rends à Lausanne. Je n’ose parler vraiment à Caterina de mon état d’esprit actuel, car pour moi il n’y a rien a dire. Tout va en apparence pour le mieux alors pourquoi parler de problèmes qui n’existent pas? Je dois affronter tout cela seule.

C’est à nouveau en sortant de son bureau que je reçois un sms de Fabien. Mon sang ne fait qu’un tour.

« Salut ça va? Passé une bonne semaine? Dis moi voir tu fais quelque chose de spécial demain soir? Bisoux»
Je ne comprends plus… n’a-t-il pas reçut le sms que je lui ai adressé après qu’il soit parti, le week-end dernier? Je saute sur l’occasion. « Non, je ne fais absolument rien on peux se voir si tu veux! Sinon fais pas gaffe au sms que je t’ai envoyé la dernière fois, c’est une amie qui m’a trop fait la morale et je me suis juste laissé influencée.»

Est ce possible que le hasard est à ce point bien fait les choses?

«T’inquiète, toute façon je crois que j’ai rien reçut, c’est bizarre… Je passe direct chez toi si ça te va et on ira boire un verre, tu me fera voir Genève. Alors à demain, bisoux».

Je n’arrive pas à y croire. J’ai tant regretté de lui avoir envoyé ce sms… Par moments je voulais remonter le temps, rien que pour empêcher mon doigt d’appuyer sur la touche «envoyer».
Et c’est comme si j’avais réussi.

***

Vendredi

Je dois normalement travailler ce soir, mas j’ai trop envie de faire des achats pour tout à l’heure. Impossible de résister, de me raisonner. Je téléphone, je suis malade, je viens pas.
C’est une première, moi, prétexter être malade au travail pour faire du shopping. Habituellement ce n’est pas vraiment mon truc.

«C’est comme imaginer un top model louper une séance photo pour aller visiter un musée…»

A cette idée je souris. Je dis n’importe quoi. Je ne suis pas non plus une intellectuelle! Je me sens comme une adolescente. J’ai envie d’être une adolescente. J’ai l’impression de renouer avec une vieille amie, que je ferai pourtant mieux de fuir comme la peste.

Je dépense une centaine de francs entre de nouveaux sous-vêtements et un top. Je reste fidèle à mon style — jamais de jupe ni de talons haut — tout en essayant d’être un peu plus sexy quand même. J’ai l’impression de faire enfin quelque chose qui me fait plaisir. Et aucun problème pour mon porte monnaie: Pour ce mois-ci j’ai gagné 3’600 Frs. Mon loyé n’est que de 150 Frs car je partage le prix de moitié avec ma mère — qui est artiste peintre impressionniste — qui entrepose ses oeuvres dans une des pièces. Je paye 205 Frs par mois pour mon abonnement général qui me permet de me déplacer dans toute la Suisse. Quand à mon assurance… l’adresse de facturation est restée chez papa-maman…
J’économise en moyenne 1’000 Frs par mois sur un compte épargne que je ne touche qu’en cas de nécessité absolue. En gros, en enlevant la nourriture et quelques dépenses indispensables, il me reste en moyenne… 2’000 Frs pour… «tout le reste». Je m’en vante, je dépense sans compter. Même si ma priorité à toujours été d’utiliser cet argent pour l’association ou pour du matériel artistique, il me reste bien assez pour me faire plaisir et c’est ce que je fais. De plus en plus.

Une fois rentrée de mes achats je me presse de me préparer, même si j’ai le temps. Je suis comme ivre, en même temps j’ai la trouille, je ne sais pas pourquoi, c’est comme si je n’avais jamais eu de rendez-vous avec un mec. J’en ris. J’ai sérieusement l’impression d’avoir 14 ans, de n’avoir plus rien d’adulte. Mais je me sens bien.

Je commence à boire, à mettre la radio pour me plonger dans cet état d’esprit entre fantasmes et réalité que j’attendais avec tant d’impatience. Je reste ainsi deux heures quasi immobile, me déplaçant parfois du canapé au miroir, imaginant juste de la soirée à venir.

20h30. Il sonne à la porte, me tirant de ma torpeur. Je saute de mon lit et range ma bouteille de rosé avant d’aller ouvrir la porte.
— Ciao ciao…
On se fait la bise. Je sens son regard qui me détaille. J’en frissonne de plaisir. Je porte un jean slim foncé et un top rouge serré à la taille. Mes cheveux sont long et tombent en cascade sur ma poitrine. Et cachent aussi mes jouent…
Non. L’acné je ne m’en préoccuperais pas en ce moment. C’est comme s’il avait brusquement disparu. Je n’y penserais pas une seconde.

On s’assoit sur mon canapé. Lui porte une chemise foncée à manches courte et un jean. Je trouve silhouette parfaite. Ses cheveux courts sont légèrement recourbés au dessus de son front avec du gel. Il mesure deux centimètre de moins que moi, mais ça ne me gène pas. Je le trouve trop parfait.

— Tu veux boire quelque chose?
— Volontiers.

Je le vois regarder partout autours de lui, s’approcher de mes oeuvres. Il faut dire que ce n’est pas banal de se retrouver dans un tel endroit pour boire un verre. Il y a des tableaux partout, au mur, sur le sol, ainsi que des installations, des vieux tubes de peinture, divers outils…Sur le mur près du poêle, sont accrochées les coupures de presse concernant mes activités.

— Alors, ça avance tes oeuvres?— Bof, j’y ai pas retouché depuis la semaine dernière. — Ah bon? Je croyais que tu faisais ça tous le jours?— Ça dépend. Et toi, quoi de neuf? Les cours ça va? Ça doit être dur de redevenir étudiant quand on a travailler près de deux ans!— C’est clair, c’est pas évident de tenir mais bon ça va parce que j’apprends des trucs intéressants. Je le regarde. J’ai qu’une envie c’est qu’il s’arrête de parle et de l’embrasser. Pourtant, j’aime tant l’écouter parler…
— Je sais pas toi, mais j’avais hâte qu’on soit le week-end.
— Moi aussi, carrément.
Si j’avais su qu’il viendrait, la semaine ce serait passée tellement plus agréablement…
— Viens, on sort, on va se boire un verre, il y a un bar super branché en ville qu’il faut que je t’y emmène…
Et c’est parti. L’alcool, l’euphorie, le désir…

4

Fascination

Aucun moment n’est comparable à celui-ci.
Je ne pourrai jamais me lasser de le contempler. Il dort tellement profondément qu’aucun contact ne semble pouvoir le réveiller.
Et pourtant je n’ose le toucher, de crainte qu’il me surprenne. Je me risque à effleurer doucement son visage, à en épouser la forme de mes doigts. Je caresse ses paupières, ses lèvres, je détaille chaque défaut de sa peau, chaque grain de beauté. Il plisse légèrement les yeux mais son sommeil n’en semble pas perturber sous mes caresses. Son souffle est toujours aussi profond, paisible. Cela fait des heures que je l’observe, et je ne me lasse pas de ce moment privilégié.
Je pose ma tête sur sa poitrine pour écouter les battements de son coeur. J’en éprouve une sensation curieuse, comme de la tendresse, mêlée à une sorte de fascination. Il bouge légèrement et se retourne vers mon côté. Il ouvre les yeux. Des yeux noisette, un brun très clair, presque couleur or. Je m’empresse de faire semblant de somnoler. Mais il sait que je suis réveillée.
— Ça va, bien dormis?
Je me redresse.
— Oui oui… et toi?
— Très bien.
Aujourd’hui je ne travail pas avant ce soir, dieu merci. Nous nous levons et il me propose d’aller faire un tour en voiture. Je contiens ma joie d’adolescente. Je m’habille. Je me souviens de ces mots, hier soir…

— Tu ne portes que des jeans? Moi je m’attends toujours à te voir avec une petite jupe!
— Ah non, je ne porte jamais de jupes! Ce n’est pas mon style!»
— Je suis sûre que ça t’irais très bien pourtant…»

Je décide d’enfile ma seule mini jupe, en jean, avec un chemisier blanc. Il me regarde d’un air surprit.
— Je croyais que tu ne portais pas de jupe?!
— Et bien, il faut croire que si!
— Ça te vas trop bien.
— Merci.
— Au fait, tiens je t’ai amené mon dvd d’un de mes films préférés, celui, dont je t’ai parlé la dernière fois. J’ai vu que tu en avais peu, ça t’en fera un a regarder pour cette semaine…
Je le saisi, comme un objet rare.
— Merci, c’est cool. Je te dirais ce que j’en ai pensé!
J’attrape mon sac fétiche. Il le regarde d’un air désapprobateur.
— Ce sac…
— C’est mon sac fétiche, jamais tu ne me le fera quitter!
— Je rigole, tu fais ce que tu veux, mais desfoisje le trouve pas très approprié pour sortir…
Je fais mine de lui tirer la langue.
— Aller, on se casse!
Il ne fait malheureusement pas aussi beau qu’hier. De gros nuages annoncent de la pluie.  Il à l’air déçut.
— Merde, j’pourrai même pas porter mes nouvelles Ray ban…
— Pfff..
Je ris. On démarre. Il me demande:
— Ou on va?
— On roule, on verra, on s’en fou!

Il est déjà passé midi. On décide de s’arrêter manger un morceau dans un Fast burger. Vu que j’ai des rabais de -50% en tant qu’employée, autant profité.
Nous sommes dans le quartier de mon enfance et ça me fais tout drôle, soudain, d’être là avec lui, qui n’a jamais vu ce quartier, et je me demande comment cela fais de voir cet endroit pour la première fois.

On repart, musique à fond. On s’en fou de se faire remarquer. J’adore me faire remarquer.  Surtout en sa présence.
On arrive à la sortie de la ville, en zone industrielle, près de la voie de chemin de fer de la gare Zimeysa. Non loin d’une vue que j’ai eu tout le temps de contempler, pendant des mois et des mois…
— Tourne à gauche. Ces champs, j’ai toujours rêvé de les traverser en voiture.
— Pourquoi?
-— J’ai passé un an en prison à contempler cet horizon.
— Merde, il y a longtemps?
— Trois ans. Mais ne m’oblige pas à dire pourquoi…
— T’inquiètes, je me fou de ce qu’ont fait les gens avant que je les connaissent. L’important c’est comment ils sont maintenant. Sinon c’est un détail…
«C’est un détail…» Son expression favorite… qui résonne sans cesse dans ma tête. Il change de musique. On passe de la house au hardcore. Les bases sont à fond. Excellent.
— C’est mon ex copine qui écoutait ce genre de musique…
— J’adore ça.
Il se met à pleuvoir. On roule trop vite. Je suis surexcitée. On rigole, on parle… J’anticipe alors déjà la frustration que j’éprouverai lorsqu’il n’y aura plus de virées de ce genre. Je me sens si normale en cet instant. A cet instant je me rapproche de quelque chose que j’ai toujours chercher sans savoir exactement quoi… Je me rapproche cette sensation  mystérieuse qui me tire vers quelque chose que je sais destructeur, et qui pourtant est plus attirant que toute autre chose. Je voudrait que cette route ne s’arrête jamais, qu’il n’y ai jamais de retour.
Il freine soudain, apercevant un petit sentier  s’éloigner sur la gauche dans un sous bois. Je croise son regard et nous avons tout deux un petit sourire complice.  Nous avions la même idée depuis le début pour finir en beauté cette petite virée…

***

La première chose que je fais en rentrant du travail ce soir, c’est allumer ma télé et y glisser le dvd, son dvd, qu’il m’a soigneusement confié. Je suis impatiente de découvrir son film préféré. Je veux tout connaître de lui.
Alors que je m’apprête à ouvrir la boite, quelque chose attire mon regard sur le bureau. Son écharpe… Il a du l’oublier en partant. Je la saisie lentement, comme si je n’osais pas toucher quelque chose qui lui appartienne, de peur qu’il ne me surprenne. Je l’enroule autour de mon cou. Elle sens une légère odeur de parfum. Son odeur. J’en ai des frissons… Je la range précieusement sur l’étagère près de mon lit. Tout est encore imprégné de son image. Et je ne peux plus m’en défaire.
Je songe alors que j’ai moi-même oublié mon cd dans sa voiture. Je lui envoie un texto… Il répond aussitôt: «Pas grave comme ça je peux écouter ton cd et tu me rendra mon écharpe la prochaine fois!»
La prochaine fois… si nous avons tout deux quelque chose à nous rendre, impossible de ne pas se revoir. Il m’a déjà averti qu’il partait en vacances le week-end prochain, pour aller passer la semaine avec ses amis dans un chalet. Il m’appellera sûrement la semaine suivante.
J’attends toujours qu’il fasse à nouveau allusion à notre relation, et qu’il me demande d’être sa copine. J’ai été stupide d’éviter la question la dernière fois. La prochaine fois je serai prête.

Lundi, 16 février

Une nouvelle semaine de boulot commence. J’ai toujours le stress de ne pas m’être prise assez tôt pour contacter les clients. Pourtant chaque mois les clients confirment, et chaque mois mon chiffre est largement assez bon. Ce mois-ci y compris. Je suis, en plus de mon salaire fixe, payée à la commission, ce qui augmente mon salaire d’environs 1’000 Frs par mois. Je note soigneusement mes nouvelles commissions dans mon ordinateur ainsi que dans mon carnet. Pareil pour mon travail au Fast burger. Chaque centimes est soigneusement rajouté. Je me rends compte que mon carnet est bientôt plus remplis de chiffres que phrases…Mauvaise nouvelle: L’association Rébus, dont nous sommes allés voir l’assemblée dimanche — une association qui a pour but de récupérer les bus historique de la région lémanique pour les rénover — ont, selon eux, déjà acquis l’autobus que nous promettais M. Bachmann. Cette nouvelle est effectivement confirmée par celui-ci, à son grand regret. «— Ils l’ont acheté il y a bien longtemps, j’avais oublié qu’il était déjà à eux…»Je tente de négocier avec le président de Rébus:«— Cet autobus est un Mercedes 0405 de 1988, vous en possédez déjà deux de notre compagnie quasi identiques!»
«— Oui, mais celui-ci est un modèle légèrement différent, plus ancien, regardez bien les portes, elles s’ouvrent autrement…»

Je suis terriblement déçue. Et dire que je n’avais même pas encore annoncé la nouvelle à Anne…

***

Mardi

Je vois cette dernière ce midi à la cafétéria de la Coop, comme à notre habitude. On se retrouve ici, chaque mardi, en plein centre ville, à mi-chemin entre son école et mon bureau. J’ouvre mon carnet en attendant sa venue. Sur la page du jour est écrit:
«Insister pour le bus, proposer 5’000 Frs». Je barre, je renonce à cette idée stupide. «Chercher appartement sur scoutimmo2.net».
Déménager dans un vrai appartement, équipée d’une douche et de tout ce qu’il faut. C’est vrai que ça me tente de plus en plus. J’aime vivre dans mon atelier mais ces temps j’ai l’impression d’y être à l’étroit, d’y étouffer. Les tableaux de ma mère prennent de la place dans la pièce me sert en même temps de cuisine, car c’est là que se trouve le lavabo, à  côté duquel j’y ai installé des plaques électriques pour pouvoir cuisiner.

Au départ, le fait que mes parents possèdent également la clef de cet endroit — bien qu’ils ne soient pas les locataires principales — m’avais donné le sentiment agréable de me rapprocher d’eux. Autrefois, c’était le bureau de mon père, et avant cela — il y a plus de 20 ans — l’atelier d’un photographe. C’est à son nom qu’est l’appartement. Depuis plus de cinq ans, il était inhabité. Seuls les tableaux de ma mère — et depuis peu des cartons contenant les articles près à l’envoie du magasin en ligne de mon père — occupaient une des deux pièces. Ils m’avaient alors proposé de louer l’autre pour y installer mon atelier, ce que j’ai fais dés le mois de juillet 2008.

Anne arrive enfin.
— Hello! Scus j’aurai pas trop de temps, je dois rattraper une épreuve à 13h, ils m’ont encore collé un horaire super embêtant…
Anne est comme ça depuis le début de l’année. Dans un stress permanent. Depuis qu’elle a commencé à entreprendre deux année en une à l’école de commerce. Son parcours scolaire est presque aussi décousu que le mien: Deux fois la première année de collège, deux ans d’Ecole de Culture Générale pour parvenir à remonter en 3ème année de collège, pour finalement louper l’année et s’inscrire à un programme pour faire l’école de commerce en deux ans au lieu de trois… En vérité Anne est une artiste, comme moi. Elle a tenté, l’an dernier de se présenter à l’Université des Beaux-arts — l’école ou je tente de rentrer par dérogation  d’ici septembre — mais à malheureusement échoué au concours. Ce revirement d’ambition et cette inscription à l’école de commerce m’avait paru curieuse, mais finalement elle a l’air de s’y plaire, ou en tout cas de s’y être mise avec acharnement.

— Tu manges quelques chose?
— Non merci, j’ai ma banane, comme d’habitude.

Autre particularité de Anne, elle ne mange que le soir. Enfin, c’est ce qu’elle dit. Le midi je la vois toujours manger une banane ou une orange, rien d’autre. Ce type d’alimentation remonte à l’été 2007, ou nous avions toutes deux décidé de perdre du poids. Elle avait commencé son abstinence face à la nourriture bien avant moi, et j’avais finit par la suivre pour  ne pas qu’elle soit tentée. Résultat: 10 kilos de moins en seulement trois mois pour nous deux! Je n’avais même plus faim. J’ai finit par re-manger un peu plus le midi puis à prendre à nouveau mes repas du soir, que je sautais systématiquement. Une réussite car mon poids n’a pas bougé depuis, même si je suis peut-être un peu mince, mais je me préfère comme cela. Anne n’avait jamais repris une alimentation plus complète. Quand nous étions adolescentes et que nous manquions les cours, nous passions nos journées à manger. Voir Anne manger un seul cookie à ce jour relèverait du miracle…

— Alors, dis moi, on a le bus?!
Je soupire
— Rébus nous a devancés. Mais même Monsieur Bachmann est de notre avis, ainsi que beaucoup aux TPG: Rébus ne font rien de leurs véhicules. Une fois rénovés, il les laissent croupir dans leur dépôt. Nous, on en aurait fait quelque chose de beaucoup plus vivant.. Il nous a promis de nous tenir au courant dés qu’un nouveau bus sera déclassé. Sinon nous attendrons d’ici à 2011… Et pour le compte, les problèmes sont réglés?
Anne est trésorière de l’association.
— Non, je ne comprends pas ce que fou la poste, on leur a transmis la signature de Roberto comme convenu mais ils veulent qu’il revienne en personne… Oui je sais, il est déjà venu se présenter le mois dernier et personne ne trouvait le dossier… c’est lassant.
— Tant pis, on retire son nom et on lui donnera procuration plus tard. C’est ce qu’il y a de mieux à faire, sinon on pourra verser aucune des premières cotisations ce mois. Et puis, c’est pas comme si Rob était très motivé à faire parti du comité…
Les choses  traînent,  traînent… j’ai l’impression qu’elles n’aboutirons jamais.

***

Mon acné persiste, augmente. Je n’arrive plus à en faire abstraction, à me défaire de cette gène. Je ne supporte à nouveau plus la lumière du jour sur mon visage… quel gâchis. J’ai si peur d’avoir des cicatrises, d’être défigurée à nouveau. Je me suis tant battue pour que ma peau redevienne belle, sans aucune marque, pour que l’acné ne me laisse aucun souvenir. Et j’avais réussi…  Mais maintenant tout recommence.
Ces problèmes de peau maladifs ont des effets tellement paralysant sur moi que s’en est affolant. Je deviens comme handicapée dans ma façon de réaliser les gestes les plus simples. Ce n’est pas qu’un question de démotivation dans mes activités, rien que me déplacer de mon bureau à la corbeille me parait pesant. Mes cheveux doivent en permanence couvrir mes joues et je n’ose plus à regarder personne en face en pleine rue, de peur de la vision qu’ils auraient de mon visage. J’ai sans cesse besoin de passer devant des miroirs dont la lumière m’avantage pour me rassurer.
Je me fais des masques, je met des crèmes, tous les prétextes sont bon pour cacher momentanément mon visage. Je me dis toujours, avant de me coucher, «demain ça ira mieux». Mais demain ça ne va pas mieux. Et je peine à me lever, je peine à tout. Me laver la figure le matin est horrible, après ça je me complexe tellement, je trouve ma peau tellement affreuse que je passe des heures a me regarder et à tenter de me rassurer, et j’arrive de plus en plus en retard au bureau.
Caterina me conseille de reprendre mon traitement. Je téléphone à mon dermatologue et  réussi à obtenir une ordonnance par poste pour le reprendre au plus vite, à 20 mg. Je suis soulagée, bien que terriblement déçue. L’acné est un signe de dérèglement, dans ma tête, dans ma vie… le faire disparaître ainsi et l’ignorer est tricher. Mais je n’est pas le choix. Personne ne doit voir que mon acné est revenu. Surtout pas lui, sinon je  n’oserait même plus le voir. Et c’est ce qui me panique le plus en fin de compte.

***

Dimanche

Je finit de bosser à 14 heures, car les clients sont rares en ce jour pluvieux. Je n’ai toute façon pas la motivation de  travailler toute l’après-midi, toute la soirée… Comment faisais-je, auparavant, pour ne jamais éprouver de lassitude?

Je me rends à la rue Meytraz, dans un bureau qui appartient aux même personnes qui m’ont accueillies dans l’institution de Lausanne. Ils mont laissés gardé la clef pour que je puisse y travailler de temps en temps, car je ne possède pas encore d’ordinateur. Ce bureau est celui d’un un institut de formation dans lequel des stagiaires transcrivent et relisent des textes d’interview destinés à constituer des livres. Le rapport avec l’Institution qui m’a accueillie à Lausanne? Il s’agit en partie de la même équipe, qui travaille à plusieurs endroit.

Je m’assoie devant l’ordinateur. Que suis-je venue faire déjà? Sur quoi suis-je venue bosser? J’ouvre mon carnet, et me rend compte que je n’ai rien marqué pour aujourd’hui à part « Voir appartement rue de Lyon 950 frs». Je tourne les pages à reculons. «Convoquer assemblée nouveaux membre pour le 4 mars». C’est bientôt… Tant pis, on verra plus tard. Rien ne presse. Et tout va de travers avec cette association.
Je décide finalement d’aller faire un tour sur le net. Je me connecte directement sur Facebook. Jamais je n’ai été inscrite à ce genre de site censé regroupé des amis et créer un réseau. C’est lui, Fabien qui m’en parle sans cesse. Je lui ai dit ne pas être fan de ce genre de site ou tous le monde ne partage que des photos stupides prises entre amis qui ne veulent rien dire.Mais j’ai songé que lui même devait avoir pas mal de photos et d’informations sur lui qu’il ne partage qu’avec ces amis. La curiosité l’a emporté. J’ai changé d’avis et ouvert mon Facebook, en a peine 5 minutes.
Je me connecte, et constate qu’il a confirmé ma demande d’ajout à ses amis. Je peux maintenant entrer dans son profil. J’ai hâte.
Il y a plus de 60 photos sur lesquelles il apparaît. Le voir ainsi, dans sa vie de tous les jours, avec ses amis, à des périodes différentes de sa vie… je ne trouve pas les mots. Je passe au moins 10 secondes sur chacune de ses photos. Des photos de voyages à l’étranger, de sorties entre amis de ces trois dernières années… Sa vie à l’air si simple, si bien. Je regarde sa rubrique «infos», ces sports, ses films, sa musique préférée, tout ce qu’il aime…
Tout est si simple. Si normal.

Je quitte le bureau sans même avoir travaillé. Au diable l’association. Je me mettrai plus tard à faire…
A faire quoi au juste?

5

L’attente s’installe

Lundi, 23 février

Nouvelle semaine qui débute. Enfin. Point avec le patron, qui me donne mes nouveaux objectifs sur papier. Milieu d’après-midi, Monique, qui fait irruption dans le bureau à la pause café en criant à tue tête…— Enila, cette fois je t’ai trouvé un appart! Je t’assure! J’ai parlé avec mon amie de la régie et un studio se libère fin mars pour seulement 700 Frs! Tu auras bientôt une douche!Quelques rires fusent. Je ne me réjouis pas trop vite. Ça fait plusieurs mois que Monique me parle de vivre dans l’immeuble au dessus du bureau, qui est réservé aux femmes célibataires bénéficiant de revenus modestes où se trouvant dans des situations difficiles. Une de ses très bonnes amies étant la gérante de l’immeuble — dans lequel loge aussi sa fille de 42 ans  — elle lui parlé de moi, et de mon habitation «précaire».
Sur les instructions de son amie, j’ai transmis le mois dernier mon dossier à la régie, qui m’a renvoyée vers l’association pour femme en difficultés qui s’occupe eux-même de trouver les résidentes, mais ma situation ne rentrant pas dans leurs critères. Cependant Monique, qui veut à tout prix m’aider, s’emballe dés qu’un nouvel appartement se libère. Son acharnement me touche, et je lui en suis néanmoins très reconnaissante.
— Ok c’est super, j’aurais la réponse quand?
— Madame Grometo en parle avec la responsable de l’association, elle me tient au courant. Mais ne t’inquiète pas, cette fois tu l’auras!
Je ne saurais la remercier. Elle et Daniel. Pour leur optimisme, leur bonne humeur, leur bonté.
Daniel et Monique Meier vivent en France voisine, dans une grande ferme en campagne dans laquelle ils élèvent chèvres, chevaux, chiens… je l’imagine comme une sorte de «ranch» Américain. Leur famille est immense, car ils ont chacun eu trois enfants de leur côté, qui eux-même déjà plusieurs petits enfants. Beaucoup d’entre eux sont métissés. Une des filles de Monique, Virginie — celle qui loge dans l’appartement au dessus du bureau — à subi des graves lésions au cerveau suite à une méningite étant enfant. Sous tutelle depuis sa majorité, elle se voit capable de vivre seule mais a le comportement d’une enfant et a sans cesse besoin de limites. Elle est aujourd’hui mère d’un petit garçon métisse de deux ans — venu au monde accidentellement — et depuis sa naissance, c’est Monique et Daniel qui s’en occupe la plupart du temps.. Cette dernière passe régulièrement au bureau chercher le petit Marco, qui adore mettre l’ambiance en jetant toute les affaires qui lui tombe sous la main…
Ambiance assurée chez Média pro, une entreprise pas comme les autres.

16h. Plus qu’une heure… Je fais mine de calculer mon salaire sur mon carnet de notes. J’ai la tête ailleurs. Je n’arrive pas à me décider à décrocher le téléphone pour contacter mes clients. Le petit bip agréable et discret de mon natel me tire de ma torpeur, m’annonçant la venue d’un sms…

C’est Fabien!

«Hello comment tu vas? Pas trop dur le boulot? Nous on profite pas mal au chalet sauf le temps qui est pas encore tout à fait là. Aller passe une bonne semaine bisoux à bientôt bella».
Je m’empresse de répondre. «Hello! Moi super bien! Le boulot comme dab, y’a beaucoup à faire, mais j’ai hâte d’avoir aussi des vacances! J’espère me casser cet été. T’a du bol! Tu rentres ce week-end? Bisoux»

Je me lève, sortant enfin de ma torpeur pour aller faire les photocopies des pages de journaux que j’aurais du faire depuis le début de l’après-midi. Aller, plus qu’une heure. Je souris à ma collègue, qui me le renvoie. Je me sens légère tout à coup. Je regagne mon bureau. Nouveau sms.

«Tu sais déjà ou tu vas te casser? Je suis arrivé ce week-end en fait, je rentre vendredi. Aujourd’hui je ski tout seul il y a personne sur les pistes mais quel temps de merde! Alors applique toi bien au job. Bisoux»

Je regarde enfin ma boite e-mail. Merde, il y a sept messages de mes clients depuis vendredi, comment n’ai-je pas pu les voir? Trois confirmations viennent de tomber. Yes. Il y en a en tout pour 1’200 Frs! Mon moral remonte en flèche. J’imprime vite les documents et les balances dans la pelle «confirmé». Je me sens sure de moi, prête à tout. Au diable mon acné. Je lui ferais la peau d’ici un mois à peine. Je saisi à nouveau mon natel pour lui répondre. «N’importe ou vers le Sud! L’Italie, l’Espagne… ce qui compte c’est de changer de vie… Et toi tu te casserais où?».

Je traite les fiches clients une à une. Douze fiches à téléphoner. J’arrive à passer trois coup de fils avant que mon natel ne sonne à nouveau. Je raccroche aussitôt la ligne qui était entrain de sonner.«Moi je sais. L’Italie c’est peut-être  pas trop connu pour toi, mais moi je partirais plutôt en Autriche, Hongrie, Pologne pour après remonter vers la Slovaquie, Tchéquie et repasser par l’Autriche pour revenir en Suisse. On se f’ra un ptit voyage un jour si tu veux.»
« Et comment! Ca en fait du pays! Sur on se casse cet été, et n’importe où! Eclate toi bien sur les pistes, à bientôt bisoux bisoux».

17h, déjà! Finalement, une heure, ça n’est pas si long…

***

Ce soir je bosse exceptionnellement comme remplaçante dans un autre restaurant en dehors de la ville. Ça me changera…
J’appel ma mère pendant le trajet. Ça fait un moment que je ne lui ai pas parlé. Elle n’a pas l’air plus contente que ça de m’entendre. La conversation tourne au vinaigre… Je m’étais rendue à un dîner prévu pour l’anniversaire de mon oncle et de mon grand père le mois dernier, ce qui n’avait pas plus à ma mère, en froid avec la famille de mon père depuis des années.
La conversation finit s’oriente sur l’atelier.
— Tu nous encombre à vivre ici! Ce n’est pas un appartement! Trouve toi en un autre maintenant, tu as bien assez d’argent!
Je raccroche, je sens les larmes venir. Oui, je vais partir. Je n’aime plus cet endroit. Raz-le-bol d’habiter dans un atelier. Raz-le-bol de l’art. Ça ne rime à rien. Ce que je veux c’est un joli studio, spacieux, décoré de manière soft, zen, dans lequel il n’y aura plus toutes ces couleurs, toutes ces preuves de mon passé torturé que j’ai mis en oeuvre.

«Un studio qui lui plairait, à lui…»

Je songe à Fabien. Je m’imagine l’emmener dans un tout nouveau chez moi, spacieux, avec un canapé confortable, un grand lit… On passerait des super soirées, à trinquer, à passer de bons moments… cette idée me plait trop.

***

Je réussi à quitter le restaurant une heure plus tôt. Je suis soulagée d’avoir finit. Porter une casquette et avoir les cheveux tirés me complexe, je ne pense qu’à cacher l’acné visible sur mes joues. J’ai l’impression qu’on ne voit que ça. Tout mes mouvements sont ralentis, hésitants. Je devrais recevoir l’ordonnance de mon traitement en début de semaine prochaine. Si seulement il pourrait faire effet immédiatement…

Je rejoint deux amis, Jade et Alexandre, au centre ville. Nous nous voyons irrégulièrement, environs deux à trois fois par mois. Des sorties que j’apprécie beaucoup. Nous formons une bonne équipe; Jade et sa mauvaise humeur, Alex et ses blagues pour la charrier. Ils forment comme un vieux couple sans cesse en désaccord. Autrefois, j’avais un faible pour Alex. Ce que je lui ai avoué beaucoup trop tard. Il venait de rencontré quelqu’un. C’est probablement pour ça que j’ai attendu ce moment là pour tout lui dire d’ailleurs. J’avais trop peur qu’il ne veuille de moi. C’est tellement rare que quelqu’un me plaise, et pourtant…

Ce soir nous allons au Los Angeles, un bar branché proche de la gare. Je les y rejoint.
— Où vous étiez?
— On est allés mangés dans un restaurant africain aux Paquis. Il nous ont servis une immense assiette pour deux personnes et l’on a du manger avec nos doigts! C’était chouette…
Jad et Alex raffolent des restaurants exotiques, contrairement à moi, bien que je les suivent de temps en temps.
On commande: Jade un thé froid — elle ne touche jamais à l’alcool — Alexandre une bière, moi une vodka.
Je songe à lui. A Fab. J’aimerai tant qu’il soit la, dans ce bar avec moi en ce moment…
— Ça va sinon, pas trop chiant les clients au Fast burger du Lignon?
— …Non, il n’y avait personne. C’est pour ça que je suis partie plus tôt…
Je recommande une bière. Mais ça ne suffit pas.
— Qui veut un kamikaze?
— Arrête de boire, c’est dingue, tu peux pas t’en empêcher?
Marie qui ouvre les hostilités, comme toujours…
— Je m’arrêterai avant de sortir trop de conneries, promis…
Je me lève pour me rendre aux toilettes. Trop tard, la tête me tourne déjà beaucoup trop. Je tente de me rattraper à la table et je renverse la bière d’Alex.
— On s’en va, viens, je te l’avais dis.
— Mais non, on vient juste de commencer la soirée, c’est bon je me tiens tranquille.

Demain, boulot à 8 heure. Réglez vos réveils…

***

Mardi

Je regarde ma nouvelle collègue, Samantha. Elle est assise à son bureau, en face du mien. Elle téléphone. Je la regarde sans la voir.J’ai les yeux qui se ferment…

J’entends très clairement sa conversation tout à coup, comme si avant elle ne parlait pas, qu’elle bougeait juste les lèvres.
— C’est comme ça qu’on procède. D’abord, ça altère le cerveau… On s’occupe de la machine à laver, il faut tout nettoyer. Oui mais ça va finir par se voir, et il ne fera même pas encore beau…
Il sens qu’il y a un truc qui cloche… De quoi peut elle bien parler?  Il y a une drôle de forme à côté d’elle. Quelqu’un qui n’a pas de tête et qui ne bouge pas…

— Ça va, vous êtes toujours là?
Je sursaute. Je m’étais à moitié endormie… Ma collègue et mon patron me regardent fixement. J’ai presque envie de rire. Mais je n’en fais rien.
— Je suis désolée… J’ai travaillé tard hier soir, ça ne se reproduira plus.

«Tu parles, ça m’est arrivé toute la semaine, il faut attendre au moins 11 heure du mat pour que j’arrive à quelque chose…»

— On peut faire un point pour discuter, cette après midi? A 13h30 cela vous va?
— D’accord, pas de soucis.
Samantha me regarde en hochant discrètement la tête de gauche à droite. Samatha… âgée de 44 ans, elle porte aujourd’hui une mini robe noire, transparente sur le côté, avec des escarpins très haut — elle ne porte jamais de chaussures plates — blancs et noirs. Ses cheveux sont blonds et courts, et ses lèvres, d’un rouge très vif, contrastent avec le noir de sa tenu. Un long manteau de cuir assorti l’attend sur le porte manteau à l’entrée pour compléter sa tenue.
Bien que cet accoutrement puissent paraître vulgaire à tout âge, ce mot ne colle pas à Samantha Châtelain pour autant. Car sous ce masque, sa façon de se comporter est toujours si naturelle que sa façon de se vêtir ne prête nullement à confusion, à condition de la connaître. Samantha est à l’aise avec son corps, avec ce qu’elle dit, fait. Elle assume à 100%. Et c’est cela qui change tout. Nous passons nos pauses de midi ensembles. Samantha ne connaissant pas très bien Genève, je suis ravie de lui faire découvrir une partie de la ville pendant notre heure de pause.

Une heure de pause que je passe finalement seule. Je n’ai pas envie de gâcher la sienne. Je me sens vraiment mal, vidée de toute énergie. J’ai besoin de réfléchir l’espace de quelques tours de bus. Il ne m’a pas appelée. Toujours pas… J’ai attendu toute la soirée son coup de fil hier, en prévision d’aujourd’hui. Il a déjà du me zapper. C’est finit. Il fallait bien que ça se termine, cette virée en voiture, ces sorties, avec celui que je voulais depuis tellement longtemps… Je n’ai même plus envie de m’amuser seule, encore moins de rencontrer quelqu’un d’autre. Il n’y a que lui qui me tente. En seulement trois week-end, il m’a rendu dépendante, ne me laissant plus d’échappatoire.

14h. Je quitte le bureau. J’ai rendez-vous avec Madeleine Morteaux, ma responsable de formation. D’ici fin avril je saurai si ma dérogation à été acceptée, si je peux entrer dans cette école de niveau universitaire sans le moindre diplôme. Cela à été mon rêve durant de nombreux mois, mais aujourd’hui je ne mise plus sur cette idée. Aujourd’hui je n’y crois plus. Je songe à continuer de travailler chez Daniel et Monique. C’est une chance d’avoir un tel travail. Et en  redevenant étudiante je me condamne à ne plus avoir autant de revenus, et c’est hors de question.Je dois être dans le bureau de Madeleine pour 14 h30. Je traîne dans le bus. Je n’ai pas envie d’en sortir. Pourtant je serai arrivée dans 3 arrêt déjà…Mon natel sonne. Ce petit bruit subtil qui indique le venue d’un sms. Je le sors de ma poche à la hâte.C’est lui. C’est Fabien. Enfin…« Hello ça va? C’est bientôt le week-end dis donc, c’est du bon. Dis moi voir tu fais quelque chose demain soir? bisoux»Je passe l’arrêt. Je ne descends pas, trop occupée à répondre. « Hello bien bien, non je n’ai rien de prévu! Tu veux qu’on se voit? Gros bisoux»— Prochain arrêt, Jean-jacques… Prochain arrêt, Chemin des sports…«On peux aller chez moi si ça te dis? Ma voiture est au garage, mais je peux venir te chercher à la gare de Vevey, on boit un verre puis on monte en taxi? Bis»— Prochain arrêt, Aïre« Ok ça marche je te rejoins devant la gare, avec le train je peux arriver à 21h30 si ça joue pour toi. Bis»-— Prochain arrêt, Lignon. Terminus.«Ca me va! Alors à demain passe une bonne après d’ici là! Bisoux»
Le bus à fait le tour et s’arrête à nouveau là où je devais descendre pour aller rencontrer Madeleine, mais je ne bouge pas. Je me sens mieux tout à coup. Je n’est qu’une hâte c’est d’aller à nouveau faire du shopping. Comme l’autre semaine. Et je n’arrive pas à attendre jusqu’à demain pour ça.
Je sors du bus, je n’ai qu’une seule idée en tête, acheter, dépenser. Je veux du neuf. De l’inédit. Durant ces moments je ne suis plus jalouse et j’adore cette sensation de liberté. De me sentir comme ces autres jeunes filles. Je peux rentrer dans les magasins et les voir choisir des fringues sans les envier, envier leur simple désir de ce mettre en valeur.

Je passe également par le magasin de CD. Ma musique à moi est épuisée, périmée, elle ne veut plus rien dire. J’ai besoin d’une autre source. La musique revêt une importance capitale pour moi. Quand je marche, seule, j’ai toujours mon baladeur en marche. Pour moi la musique est comme un moteur, comme de l’essence, une essence différente pour chacun.
Je me dirige vers mon rayon habituel, celui du métal symphonique. Je cherche les groupes les plus orchestrales, car le métal en temps que tel ne me plaît guère. Il faut qu’il soit associé à des instruments classiques qui donnent la couleur, la mélodie. Mais à l’inverse, la musique classique n’est rien sans le son agressif de la guitare électrique, qui vient lui faire prendre vie et ajouter sur la mélodie de base un sur-plus d’émotions si vives qu’elles nous transportent, nous donne des frissons jusqu’à ce qu’on ai l’impression de sortir de notre corps l’espace d’un morceau.
Mais en ce moment j’ai besoin d’un autre style de frissons. Je me dirige vers le rayon techno / house / hardcore. Je me saisi d’un casque à tout hasard. Les basses, il n’y a que les bases. Aucun instruments. Aucunes variation. Juste le plaisir immédiat des basses qui font vibrer tout le corps. C’est bon. C’est de sa que j’ai besoin.

Je rentre également avec un Mac book à 1’300 Frs. Un des derniers modèles. Je l’ai acheté sur un coup de tête, dans l’idée d’avoir Internet à portée de main. J’ai hâte de l’installer et de ne plus avoir à aller sans cesse au bureau pour avoir accès au web. Je pourrais aller sur facebook.Voir sa page, regarder ses photos sans limites…

J’ai hâte. Je me sens bien. Car c’est demain. C’est juste demain. Pas dans une semaine. Demain. Et pourtant ça me parait encore si long, 24 heures…

6

Son monde à lui

Samedi, 28 février

Fermer les yeux, et se laisser envahir par…
L’eau chaude et apaisante du jet de la douche. Même si je dois me rendre jusqu’à à la piscine publique pour avoir ce plaisir, ça n’en est pas moins bon. Dés que je m’enferme dans ma cabine de douche, c’est comme si le temps s’arrêtait, ce suspendait; Comme si plus rien ne pouvait m’arriver. Aujourd’hui, je fais attention à avoir bien tout pris avec moi: Savon, shampoing, après shampoing, crème à épiler, masque de beauté, crème à blondir — pour  la lèvre supérieure — dentifrice, brosse à dent. Je passe des heures à me savonner, à me préparer. Comme une sorte de  purification.
Je savonne mon visage sous l’eau tiède, et j’ai l’impression que tout mon acné va s’en aller en même temps que la mousse de mon visage. J’ai l’impression de me débarrasser de ma peau de la journée, pour révéler ma peau du soir.
Après avoir rendu mes longs cheveux lisse et soyeux sous le sèche-cheveux, je ressors avec mes vêtements de jour. Il me reste encore à m’habiller une fois chez moi.

Un pur bonheur de ne pas enfiler mes fringues habituelles. Je porte une jolie jupe de jean foncée courte et un bustier en jean de la même teinte fermé par une fermeture éclaire, moulant parfaitement ma taille fine et ma poitrine. Des manches longues en tissus blancs rattachées au débardeur viennent masquer mes épaules et mes bras pour un effet sexy mais soft. Je porte des collants noir et des ballerines. Jamais de talons haut. Je me sentirais mal à l’aise, et serais bien plus grande qui lui. Je ne porte jamais grand maquillage, aucun bijoux. Je veux me sentir belle, mais à l’aise. Je préfère bien nettoyer ma peau et me faire de beaux cheveux,  mais ne rien «rajouter». Porter du fond de teint, même destiné à cacher mon acné, je ne sais que trop quel sensation désagréable cela me procurerait. Je ne veux plus me cacher la dessous. De toute façon mon acné en ce moment je ne le vois plus, il a du bel et bien partir avec l’eau, la mousse, et la «fièvre du samedi soir»…

Je m’apprête à attraper mon sac fétiche pour sortir, mais je me ravise.

«— Il est bien ton sac, mais il n’est pas très approprié pour sortir…»
«—Peut importe, on sort juste boire un verre!»

Je fouille dans mon armoire. Je panique. Il doit bien me rester un autre sac quelque part! J’en trouve un marron foncé, plus classe, un peu grand mais peu importe, il fera l’affaire. Je sors pour la première fois la plupart des affaires de mon fidèle sac pour les mettre dans un autre. Mais je n’en éprouve aucun remord.

Le trajet me paraît interminable. Je n’arrive pas à me décider à faire quelque chose. En regardant dans mon «nouveau» sac, je me rends compte que j’ai emporté mon carnet. Je l’avait totalement oublié! Je n’ai pas souvenir d’y avoir touché depuis plusieurs jours. Sur la dernière page il n’y a qu’une série de petits gribouillis, de petits chiffres qui ne veulent rien dire. Je ne cherche même pas à regarder sur les autres pages. Je m’occuperai de mes projets plus tard. Plus tard…
Je le referme et enclenche à nouveau la musique. Les bases m’envahissent. C’est bon. Je me sens en accord avec ma peau du soir. J’ai un petit sourire, le regard dans le vague. Le stress est là, mais me stimule. Je hâte de le voir.

***

— J’aime trop ce que tu porte. Ton haut. Tu l’as super bien choisi.
Je souris.
— Tu t’ai pas encore lassé de me voir?
— Non, je t’assure c’est même le contraire. Plus je te vois plus j’ai envie de te voir à nouveau…
Il dit cela comme si ça l‘étonnait lui même. Il est adorable, sans même sans rendre compte. Je joue le rôle de l’indifférente, et ça marche. Je vide mon 3 ème verre de vodka pomme. J’en commande un autre. Lui commande une deuxième bière d’1/2 litre. Nous sommes dans un modeste bar près du lac, tout en bois. La flamme d’une bougie vacille sur chacune des tables.
— Toi au moins tu t’arrête jamais, toutes mes ex ne buvaient qu’un verre  et voulaient déjà rentrer!
— C’est vrai, je ne m’arrête jamais… Et toi nous plus on dirait!
— Tu ne me connais pas encore…
— On fait toujours un peu comme si on en était au premier soir, hein?
— Tu verra quand on sera chez moi, ça va te plaire…
— Chez toi, déjà? On vient à peine de se rencontrer!
Il décide de jouer le jeu
— Et tu habite ou?
— Genève.
— Alors comment tu comptes rentrer chez toi?
— Tu habites ou toi?
— Dans un super maison sur les hauteur, de la haut on voit tout le Léman….
Il ajoute
— Je te ferai de la place sur mon canapé…
Je lui caresse la main, remonte vers son avant bras. Je le regarde. Il sourit. La tête me retourne, j’aime cette sensation plus que tout. Je veux que cet instant dure éternellement. Je ne pense ni à demain, ni à après demain, juste à l’instant de cette soirée, comme si elle allait durer pour toujours.

— Taxi!
On monte. La voiture s’éloigne pour m’emmener dans un endroit inconnu. Un endroit qui lui appartient.
Je m’appuie contre lui, il passe son bras autours de mon épaule. Je le regarde. Même si le monde extérieur à l’air de tanguer comme un navire en plaine tempête, je le vois distinctement. Je l’embrasse. Tout se réduit encore. Peut importe qu’il ne me demande pas d’être sa copine. Plus rien d’autre ne compte.

***

Je regarde partout autour de moi. Il fait jour, de la lumière filtre à travers la petite lucarne donnant sur une grille débouchant sur le jardin. J’imagine que la matinée est déjà bien avancée…
Nous n’avons pas dormi dans sa chambre — car elle se trouve être juste entre celle de sa mère et celle de sa grand-mèr, qui dormaient déjà — mais dans son salon télé organisé dans une pièce en sous-sol, équipée d’un canapé-lit. Une pièce tout en bois, dans laquelle trône une grande bibliothèque contre le mur de gauche, dont il me confie que la plupart des livres sont à lui.
Je me redresse. Lui dort encore. Ça fait un bon moment que je suis réveillée, et que je le contemple, que je caresse son visage à nouveau. Il soupire dans son sommeil et se retourne sur le ventre. Je remarque qu’il serre le point avec sa main droite, comme les nouveaux-nez. Je caresse ses doigts et tente de glisser les miens à l’intérieur, mais il les serre fortement. J’aimerais dormir comme lui, ne me soucier de rien, être comme lui…
Je regarde l’heure sur mon portable: Il n’est que 10h. Je sors pour me rendre aux WC en montant prudemment les escaliers, de peur de tomber sur sa mère. Aucun bruit au rez-de-chaussée. La maison toute entière à l’air calme. En passant devant les escaliers menant au premier étage, je suis soudain très tentée. Sa chambre se trouve en haut…

Il faut que je la vois. Je me risque à m’aventurer à l’étage sur la pointe des pieds. Tout est calme. Ce silence est délicieux, j’ai l’impression que la maison m’appartient. En passant dans le couloir, je remarque tout de suite l’unique porte entre ouverte. Sa chambre…

J’entre.

Je regarde partout autour de moi, fascinée de pénétrer enfin dans cette pièce bien à lui.
C’est une petite chambre d’environs 15 mètres carrés. Un lit, une armoire, un bureau… tout est très bien rangé. J’aperçois quelques photos de lui et de ses amis, accrochées sur le mur devant son bureau. Sur l’une d’elle, il est plus jeune de plusieurs années. C’est la première fois que je le vois aussi jeune. Je contemple chaque détail de cette photo. Et je me remet à penser qu’il est tel que je l’aurais imaginé. Si l’on avait été dans la même classe, je serai tombe amoureuse de lui. Et il m’aurait rejetée. Et ça m’aurait fait mal.
Je réussi à détacher mon regard de cette photo et me tourne vers son armoire, que j’ouvre doucement, faisant le moins de bruit possible. Je caresse ses vêtements, ses chemises, ses jeans… tout est toujours bien ordonné. Je meurs d’envie d’emporter un de ses vêtements mais je ne pourrais pas le cacher, c’est bien trop risqué.
Sur son bureau, une lettre, qui confirme son entrée en stage cet été dans une entreprise  à Lausanne. Près de son lit il y a des livres sur la botanique, des livres de poche et d’autres sur la parapsychologie. Je me souviens qu’il m’ai parlé de tout ça.
J’entends quelqu’un tousser dans la chambre à côté. Paniquée je sors de la chambre, repousse soigneusement la porte et descends l’escalier à la hâte pour aller m’enfermer dans les toilettes du rez-de-chaussée. J’entends quelqu’un — probablement sa mère — utiliser la salle de bain du premier étage, puis tout redevient à nouveau calme.
Je retourne au sous-sol. Il dort toujours aussi profondément. Il n’a même pas remarquer mon absence. Je soupire de soulagement et me recouche à ses côtés, pour continuer à l’observer, encore et encore…

7

Rencontre inattendue

« — Tout est à usage unique. Goblet à usage unique, Sachet de sucre à usage unique, plateau repas à usage unique… Les gens que je rencontre à l’aéroport son mes amis à usage unique. A l’arrivée nous partageons un peu de temps, et c’est tout ce que nous avons.»

Cette scène, ces mots, je l’ai déjà vu et entendu assez pour qu’ils soient à jamais gravés dans mon esprit. Le film tourne en boucle sur mon écran tv miniature, posé sur une pile de livres peints en trompe l’oeil sur un carton savamment plié.
J’allume cigarette sur cigarette. Je me suis mise à fumer. Des Chesterfield rouge, comme les siennes. J’ai le regard vague. Je regarde en boucle ce film aussi déprimant que mon existence qui me satisfait de moins en moins. Mais regarder le désespoir, la solitude, l’errance, me donne le sentiment de jouer un rôle, et une pointe de complaisance apparaît dans le grand vide que je ressent.
«— slide…»
Je songe alors que plus tard, dans un futur peut être proche mais que j‘imagine lointain, lors que je serai ailleurs, dans un autre tournant de ma vie,  je reverrai ce film, et je me souviendrais d’une expression, d’une mélodie, d’une odeur, comme celle de la cigarette froide dans la pièce le matin, mêlée à l’odeur tenace de colle et de peinture, et tout me rappellera cette époque, cette époque ou je ne pensais qu’à lui, cette époque ou je vivais ici, à regarder ces images tourner en boucle. Je ne sais comment ni quand va finir cette relation, je ne sais même pas qui je suis pour lui. J’ai toujours l’espoir qu’un jour il me demande d’être sa copine, persuadée qu’ainsi mon obsession s’arrêtera, qu’il mettera fin à ma folie. Je pourrais le voir tous les week-end en sachant que ça ne sera pas le dernier, et la semaine je n’éprouverai plus ce vide, j’aurai à nouveau plein de projets, j’aurai plaisir à travailler, à faire les magasins n’importe quand…
Moi je ne lui dirais rien. Je ne sais que trop comment cela finirait. Cette fois c’est à lui de venir me chercher.

J’éteint ma cigarette pour me saisir mon ordinateur, devenu indispensable. Je monte un a un les échelons de mon lit bon marché et bancal monté à la hâte pour m’y installer. Là haut, il fais plus chaud de cinq bon degrés. La cause en est le poêle qui ne chauffe la pièce que sur les hauteurs. Si je le monte à fond et que je l’oublie durant la nuit, l’air est carrément suffocant le matin.

Je me connecte à Facebook, j’ouvre directement sa page. Il n’a rien ajouté depuis hier. Je fais le tour de ses photos. Je les télécharge une à une sur mon Mac et les enregistre dans un dossier que je cache au fond d’un autre nommé «Edition», pour prêter à confusion. Je ne veux pas qu’il les découvre s’il utilise un jour mon ordinateur. Là, je serai fichue…
Une information attire mon attention sur ma page principale. Il y a une demande d’ajout à ma liste d’amis. Je regarde… Christopher Heinz. Ça ne me dit absolument rien, mais je confirme tout de même.  Surprise, la personne est en ligne, et me parle…
— Bonsoir
— Bonsoir. On se  connaît?
— Oui.
— D’où?
— D’il y a bien longtemps. D’une époque que tu  préférerais sans doute oublier.
Mon sang se glace. De quelle époque parle-t-il? L’ai je rencontré en prison? A  l’hôpital?
— Je ne sais pas de quelle époque tu parles…
— Tu ne te souviens probablement pas de la colle que tu versais sur ma tête, de la fois ou tu as tenté de me crever les yeux avec ton stylo? Tu ne te souviens pas de Madame Gex, de ta bagarre avec Sabrina Mattey, de ton renvoie?
Ces noms me sont familiers… je sais qu’il parle de l’école primaire. Cela remonte à quand j’avais 9 ans. En ce temps là je me comportais comme un vrai mec, frappant, insultant, semant le trouble dés que j’en avais l’occasion. Rien avoir avec la jeune fille isolée, laide et dans son monde que j’allais devenir par la suite. Mais je n’ai pas été renvoyée. J’ai demandé à ma mère de me changer d’école car je ne m’entendais plus avec personne, c’est tout.

Quand à lui, Christopher Heinz… j’ai du mal à me rappeler de lui.
— Il faut croire que j’oublie facilement mes victimes. Je ne me souviens pas de toi.
— Moi je me souviens parfaitement de toi.
Je commence à paniquer.
— Et qu’est ce que tu veux? Me rendre des comptes? Me retrouver? Me tuer?
Il fait mine, textuellement, de partir dans un grand éclat de rire
— Mais ça ne va pas, arrête, je plaisante, c’était il y a longtemps, nous n’étions que des enfants! Et puis, je t’aimais bien malgré tout. J’ai toujours aimé les forts caractères.

Christopher Heinz, Christopher Heinz… mais oui, ça me revient. Je me souviens de la colle et du stylo. Tout me revient en mémoire. J’ai peine à y croire, mais tout ce qu’il décrit c’est belle et bien produit, je le sais.
— Peut-être que je me souviens de toi maintenant, mais juste de certains détails… Et qu’est ce que tu deviens?
— Je suis étudiant en lettre. Je souhaiterai devenir journaliste. Et partir à New York. Nous York, c’est mon rêve et je plaquerai tout pour y aller si l’occasion se présente.
— Tu n’y est jamais allé?
— Si, il y a deux ans. Pendant ma dernière année d’étude, un ami qui m’a dit un jour «Et pourquoi pas partir maintenant?» Et on est partis. En plein milieu de notre dernière année d’étude. J’ai pu refaire l’année à notre retour… Nous sommes restés trois mois dans la grande pomme. Un rêve.
— Ça, ça me plaît. Je suis partie comme ça, un jour, mais c’était différent, j’avais 17 ans et aucune responsabilités. Ce qui m’a poussée à partir, c’est que j’étais recherchée pour une bêtise. Je passais mes nuits dans des refuges pour les sens abris ou dormais dans les cathédrales. Je suis allée jusqu’au sud de la France, sans un sou.
— Quelle  bêtise as-tu encore fais?
— Je préfère ne pas en parler.
— Ok, no problem… Sinon tu vis ou?
— Dans un atelier!
— Vraiment? Amazing! C’est trop fou comme vie… Attends, je te rejoints!
— Il est 2 heure du matin…
— Et alors, soyons fou!
— Il n’y a plus de bus…
— Je marcherais.
— Non, sérieusement écoute…

Ce type à le même état d’esprit que moi. Impulsif, inattendu… Je l’aurais connu un mois en arrière j’aurais accepté de suite, j’aurai voulu le connaître mieux, j’aurai été curieuse de voir ce mystérieux inconnu — que je connais en fait depuis presque 12 ans — débarquer en pleine nuit dans mon atelier. Et peut importe ce qu’il ce serait passer. Mais maintenant je n’éprouve plus aucune envie de le connaître. Je ne veux pas d’un autre.

— Je ne suis pas en train de te draguer tu sais…
— C’est pas ça, écoute, laisse tomber.
Je coupe la conversation sans prévenir. Bye bye Christopher Heinz.

Il est 4 heure du matin. Je serai à l’heure demain…

8

Mise en garde

Lundi, 2 mars

Livia Budry est une amie différente des autres. Nous nous sommes connu il y a environs deux mois, au bureau de la rue Meytraz, alors qu’elle y était stagiaire. Livia avait découvert l’existence du bureau de formation par hasard, par le biais de son père. Suite à des problèmes familiaux, elle est devenue très proche des membres de l’institut — en particulier Madelein Morteaux — qui l’encadrent désormais dans sa vie globale, un peu comme il l’ont fait pour moi à Lausanne.
Nous avons sympathisé en dehors du bureau depuis peu. Ce sont ses conversations avec Madeleine qui a crée notre rapprochement: Avec elle, je peux enfin parler de mon placement à Lausanne, dans cette endroit si particulier, à mi-chemin entre foyer et institution, et des leçons de vie si particulières que l’on m’y a enseigné. Seule elle peut comprendre, car elle se trouve être la première personne que je rencontre à les côtoyer de la même façon que moi.

Depuis fin janvier, Livia a quitté le domicile de ses parents, avec qui elle avait de violentes disputes, pour aller vivre chez les parents d’une amie. Elle à finit par se trouver à déménager il y a moins d’une semaine dans une collocation proche du bureau de la rue Meytraz, qu’elle paye avec son salaire de serveuse, un job qu’elle à trouvé au centre ville pour trois soir par semaine.
C’est dans ce petit immeuble de trois étages ou elle vit actuellement que je me rends ce soir pour la voir. Ce quartier, non loin d’où vivent mes parents, me rappel un nombre incalculable de souvenir… Mais ceci est une autre histoire, qui sera comptée une autre fois…

Livia est tout sourire, dans une robe de chambre bleu pâle.
—Tu as mangé? Je n’ai pas grand chose, tout est à mon colocataire, mais on va bien trouver un peu de nourriture si tu as faim. J’essaye d’éviter de m’en entourer, pour ne pas être tentée…
Livia à des problème de boulimie qui reviennent fréquemment, surtout en cette période précaire de sa vie.
— Tes colocataires ne sont pas là?
— Non, il n’y a pas souvent quelqu’un.
— C’est chouette, tu dois avoir l’impression de vivre seule.
— En effet.
Nous nous asseyons à la petite table de la cuisine, faisant chauffer de l’eau pour le thé. Les sachets sont joliment présentés dans une assiette sur la table, seule touche esthétique témoignant de la présence féminine de Livia.
— Alors, ton job de serveuse ça se passe bien?
— Pas trop, c’est un peu de l’exploitation si tu veux mon avis, j’ai parfois même pas droit à une seule pause. S’il y a du monde je bosse non stop de 20h à 3h du mat! Mais j’ai aussi trouvé un autre job. Dans une crêperie, le midi.
— Et ben, c’est pas mal d’avoir trouvé deux job en si peu de temps en pleine crise financière, ça montre que tu es déterminée.
— Oui… J’aurais presque une jolie vie. Il me reste à trouver un endroit convenable pour y vivre à long terme et à faire en sorte de ne plus retomber sur des personnes qui me remettent constamment dans des questions qui me rappellent ma vie passé…

Livia à eu plusieurs soucis notamment avec la drogue, l’alcool. A chaque fois qu’elle tombe sur un garçon, le «hasard» fait qu’il es toujours drogué ou mêlé à des problèmes corsés.
— Ce n’est pas pour rien si je tombe sur ce genre de personnes. On ne trouve que ce que l’on cherche n’est ce pas?… Et toi alors, quoi de neuf? Tu l’as revu, comment c’est déjà… Fabien?
Entendre son nom me prends de cours et m‘arrachent un frisson.
— Oui, on c’est encore vu ce week-end.
— Encore! Mais c’est tous les week-end alors? Vous sortez ensemble maintenant!
— …Non, on ne c’est pas dit qu’on sortait ensemble, on est juste ensemble comme ça pour le moment, pour le fun. Je pense pas que l’on soit ensemble vraiment…
— Mais enfin je pige pas comment tu peux ne pas savoir si vous êtes ensemble ou pas!

J’allume une cigarette, et me lève pour aller jeter un coup d’oeil par la fenêtre. Il n’a pas neigé depuis plus d’une semaine, mais il fait un froid glacial. Je me tourne vers Livia:
— Qu’est ce que tu fais ce week-end? On va en boite? J’ai envie de m’éclater!
— Carrément, ça me ferai trop plaisir. Je te redis quand je finis le boulot… Et tes projets, ça avance au fait?
— Mes projets?
— Oui, l’association, tes oeuvres… — Bof, j’ai pas trop de temps…Nous parlons encore de nos relations passées, de nos parents, de nos projets, de nos angoisses… je lui fais part des nombreux conseils que m’a donné Caterina.—Toutes cette énergie que nous mettons à dérailler, ce qu’il faut c’est que sa se transforme en quelque chose de positif. Crois moi c’est pas parce qu’on a déconné par le passé que cela signifie que c’est fichu pour toujours, bien au contraire, cela signifie que l’on est capable, en inversant les choses, de construire autant qu’on a pu détruire… Je marque une pause.— Puis un jour, tu te laisses tenter par quelque chose qui t’échappe et tout repart dans le mauvais sens, et tu comprends même plus le sens de tes propres paroles, tu as juste l’impression de les répéter parce que l’on te les a dites.Je sens que je vais céder aux larmes qui me menacent de sortir. Tout ce que je dis me semble lointain, je n’ai plus goût à rien. Je parle avant que Livia ne le face…—Livia, tu aurais pas du vin, ou autre chose d’alcoolisé par hasard?Send to: Caterina«Je supporte plus. Le temps passe à deux à l’heure toute la semaine quoi que je fasse, l’anticipation d’une seule soirée chez moi m’angoisse de plus en plus. Mon acné prend tellement d’ampleur qu’il me paralyse, je ne me sens même plus d’aller travailler.»Received From: Caterina«En évitant d’aborder ces fantasmes qui ont l’air de prendre la place de votre vie vous mobilisez votre corps et votre pensée à une seule chose.Vous ne pouvez mener de front une vie de direction et une vie qui déraille.»

Send to: Caterina
«Mais qu’est ce que je dois faire?»

Received from: Caterina
«Mettre un terme avec cette relation.  Avant qu’il ne soit trop tard».

9

Il y a des jours, ou l’on repense à toute la souffrance vécue…

Dans un monde vide, où tout était figé, sans espoirs. Et pourtant, on aimerait y retourner. A la seconde ou l’on quitte son malheur pour en découvrir un autre, que l’on pouvait croire à priori moins douloureux, on aimerait déjà pouvoir enclencher la touche «retour»,  sauf qu’il n’en a plus. C’est comme de choisir entre deux tickets de tribolo après avoir longuement hésité, commencer à gratter tous les chiffres avec hâte, puis à la seconde ou l’on se rend compte que les chiffres ne sont pas gagnant, regretter de ne pas avoir choisi l’autre billet.

Sans non plus être sur qu’il était gagnant…

Je ne sais pourquoi j’ai toujours été attirée cette vie pitoyable, un vie d’errance, de solitude un job de serveuse, un petit studio minable, la bouteille d’alcool fort sur la table de chevet… Je m’imaginait être cette cette jeune femme, jolie, mais dont les yeux rougis par la fumée de sa cigarette et a pâleur de son visage trahissent son mal-être.
J’ai déjà été dans cette vie, j’ai déjà joué ce rôle. La différence est qu’il est impossible de couper les scènes au montage… et chaque scène est beaucoup trop longue. S’imaginer «jouer un rôle» est une couverture pour masquer sa propre souffrance. Pour n’être que spectateur de sa propre vie, s’en détacher. Pour avoir moins mal.

Des lumières vivent me tirent de mes pensée. Ce sont les lumière d’un bus sortant du dépôt. J’en déduis qu’il ne doit pas être plus tard que 7h… Mon réveil sonne, j’ignore depuis combien de temps. Je repousse mes couvertures, et descends à la hâte pour stopper sa sonnerie tonitruante. 6h53. J’ai encore une demi-heure pour somnoler et m’habiller. Je remonte sur mon lit et pose le genou sur ce qui doit être mon natel. J’ai du l’oublier sur mon lit, comme à mon habitude. Je touche le clavier. Il y a un sms. Qui a bien pu m’écrire en pleine nuit?C’est lui…« Salut, dis moi je voudrais te demander est ce que ça te dirait de faire un tour en voiture, de dormir à l’intérieur et de regarder le joli lever de soleil sur le Léman? (Ou le lac de Genève si tu préfères!). Dis moi si ça te dis et je viens te chercher quand c’est bon pour toi. Bisoux».
Jamais on ne m‘a proposer quelque chose d’aussi génial. Je souris. Quelle belle façon de commencer la journée pour une fois. Je ne me suis pas levée d’aussi bonne humeur depuis longtemps..
«Hello! Comment refuser un truc aussi cool! On peux faire ça samedi, ou quand tu veux je suis toujours partante! Bisoux»

Je lui enverrai plus tard. Il ne fut pas qu’il croit que je m’empresse de lui répondre. Je veux profiter de cette excellente matinée, me réjouissant déjà du moment ou j’appuierai sur la touche «envoyer» et que quelques minutes plus tard, mon portable m’annoncera à nouveau la venue d’un de ses sms.

***

Texte: «Association cherche nouveau président »

A paraître le 11 mars 2009

Nombre de mots: 5

Rubrique: Divers

Je n’ai pas touché à mon carnet depuis des semaines, je n’ai rien planifié l’association, je n’ai plus rien crée depuis des mois. J’ai la gueule pleine de boutons, je me plais plus dans aucune de mes activités, je passe mon temps à boire. Je ne peux plus me prétendre présidente d’une association. Mais je ne veux pas abandonner ce projet non plus. J’ai besoin de trouver quelqu’un, qui voudra bien reprendre tout ce que j’ai créer. Sinon, tant pis.

17h30

Les nuages annoncent l’arrivée imminente de la neige. Je dois bosser dans moins d’une demi heure… J’ai enfin reçut mon ordonnance pour mon traitement de l’acné dans ma boite au lettre. Je cours à la pharmacie pour l’obtenir. J’entre enfin en possession de ce remède miracle, qui va briser une grande partie de ma souffrance. Dans un mois ou deux je serai à nouveau parfaite, et je n’aurai plus peur de le voir en plein jour, en pleine lumière… Je traverse la plaine de plainpalais pour me rendre au travail…Je m’arrête à mi chemin et me laisse tomber sur le gravier recouvrant la terre battue de la plaine depuis l’évènement de l’Euro 2008. Je suis fatiguée… Je ne me couche plus, ou presque. Je n’arrive pas à me résigner à aller dormir. J’en peux plus. Je ne peux pas aller bosser, je n’en ai pas le courage aujourd’hui.Je fume encore. Tout à l’heure, j’ai eu rendez-vous avec Caterina. Je crois que je pers mon temps à la rencontrer. Ce qu’elle dit ne m’aide en rien. « — Il faut arrêter cette relation sans avenir. Il faut cesser de le voir, immédiatement. Cette obsession ne peut vous conduire qu’à la mort…»La mort… je l’attends. Je le désire. Qu’elle vienne. Si elle a son visage, ça m’importe peu de mourir. Toute façon je suis déjà morte une fois, et ça ne me fait plus peur. Rien ne m’apaise, sauf sa présence. Sauf lui. Sauf son corps contre le mien. Je rebrousse chemin. Il faut que j’achète à boire avant qu’il soit 20h, l’heure ou l’on cache toutes les bouteilles.* Je trouverai bien une autre excuse pour le boulot. Demain, il viens me trouver chez moi à 20h30. Encore une peu plus de 24 heures… Je compte les heures qui me séparent de lui. Demain, je me suis inscrite pour passer les cours de Samaritain destinés à obtenir le permis de conduire. J’ai changé d’avis. Je veux apprendre. Je veux savoir faire tout ce qu’il sait faire. Connaître tout ce qu’il connaît.

10

Vanilla Sky

Dimanche. Le jour le plus horrible de la semaine. Le jour ou tout retombe dés qu’il s’en va. Comme lors que le spectacle est finit, qu’il n’y a plus ni paillettes, ni musique, il ne reste  que le silence et quelques indices de la soirée passée comme le sol souillé, couvert de cotillons au nouvel ans ou les papiers des paquets le lendemain de Noël. Chaque dimanche où je le quitte, mon âme est comme un de ses lendemains. Vide.

Je me lave la figure et me regarde dans le miroir. Cela fait seulement quatre jours que je suis sous traitement de 20 mg. Ma peau est moche. Moche, MOCHE! Ça ne va pas assez vite. Je donne un coup de pied dans le réfrigérateur. Quelle journée de merde. Et je n’ai même plus son dvd…
Je me saisi de la boite de comprimés.
— Sale traitement de merde inefficace.
J’en avale deux autre à la suite. Si seulement ça pouvait faire effet plus vite, j’en ai assez d’attendre, toujours attendre.

En prenant ma chemise sur le canapé, j’ai une autre surprise. Pas possible… Fab a oublié son appareil photo chez moi. Je m’empresse de l’allumer. Des photos de lui — dont il m’a montré quelques unes avant de partir — de ses amis, de son dernier voyage à Barcelone… des photos inédites. Plus de 107 clichés. Des photos de son visage, si parfait. De son sourire, de ses airs innocents…
Je décharge une a une les photos sur mon ordinateur. Grâce à cet objet précieux, j’ai à nouveau la garantie que je le reverrai.

— J’allais souvent faire des tours en voiture, avec mon ex. Mais elle voulait toujours rentrer, à peine on commençait à s’amuser. On était jamais d’accord, je la comprenais plus.
Il marque une pause, comme s’il essayait de trouver les mots pour la définir.
— En fait elle voulait jamais qu’on couche ensembles. On a fait notre dernier voyage en Italie… une elle était devenue tellement insupportable que depuis on est plus ensembles. Quelle connerie, sortir un an et demi avec quelqu’un pour que ça finisse comme ça. Desfois j’aimerai bien être encore avec elle, mais je sais que ça irai plus au bout d’un moment. Je crois plus aux relations sérieuses, c’est débile. Je ne me prends plus la tête. Je lui ai pas parlé depuis un bail, elle ne va même plus sur facebook…
— Comment elle s’appelle?
— T’aimerais bien savoir, hein? T’es curieuse d’aller voir sa photo de profil!
Je feins un petit rire, sans répondre.
— Elle s’appelle Solange…
Solange. C’est tout ce que je voulais savoir.

***

lundi, 9 mars.

«Solange Mottet. Solange Mottet. Solange…»

Son nom me hante, même au bureau. Je ne pense qu’à elle. Je me questionne sur ce qu’elle aime, où elle vit, sa façon d’être… J’ai senti combien il l’aimait encore. Et ça m’obsède.
J’ai pu apprendre son nom de famille et voir sa photo de profil en regardant la liste de ses amis sur facebook. C’est une fille brune aux yeux clair, avec un joli sourire, mais sans plus… Je ne peux pas entrer dans son profil, pour cela il faudrait que nous soyons amies. Ce que je ne pourrai faire sans qu’il ne s’en rende compte.
Je décide de créer une autre session sur facebook, m’inventant au hasard le pseudonyme de «Marie Burcher». J’invente de toutes pièces les informations sur ma vie: «Née le 2 mars 1987, étudiante à l’école d’ingénieur de Lausanne… Je trouve la photo au hasard d’une jeune fille sur le net. Je l’ajoute au profil, en espérant que la jeune fille en question ne tombera pas sur sa photo… J’ajoute aussi quelques inconnus ainsi que deux des amis de Solanges étants indiqués dans sa liste comme étudiants sur Lausanne. Reste plus qu’à attendre qu’elle confirme. Et je pourrai tout savoir d’elle.
Je vois Daniel se diriger vers moi et je quitte immédiatement facebook. Je reprends mes fiches à traiter.

— Enila, voici quelques publicités vues dans différents supports presse. Et puis, il ajoute— Rappelez-vous que nous avons que jusqu’au 5 mars. Il faut «cartonner», comme on dit!J’ai un sourire forcé.— Ça ne va pas ces temps? Vous voulez qu’on en parle?— Non, non, je suis juste un peu fatiguée. A cause du Fast burger.
Il me regarde avec insistance. J’en fais de même. Je ne faiblis pas.
— Très bien…
Je reçois un message de Samantha sur msn:
Samantha dit: Et tes cours pour la formation marketing, qu’est ce que ça donne, tu en a parlé à Daniel?
Les cours… j’avais totalement oublié.
Il y a quelques semaine je me suis inscrite à des cours de généraliste en vente et marketing sur conseil de Daniel, pour obtenir le diplôme adéquat dans le poste que j’occupe actuellement. Il était question de prendre ces cours dans le but d’être plus performante et aussi mieux rémunérée dans les années à venir. Un diplôme pouvant conduire à d’autres formation et permettre de monter jusqu’au poste de chef de vente.
Marketing, vente… Fini cette idée d’entrer aux beaux-art par dérogation. Et qui faut-il être pour pouvoir être accepté à l’uni sans le moindre diplômes? Je me suis montée la tête. Peut importe que ça ai été mon rêve. J’ai déjà zappé. Mon rôle n’est plus celui-ci. Je n’ai plus rien d’une artiste. Je veux une vie nette, des horaires précis, de l’argent, un appartement décent.

«Pour lui donner le goût de revenir chaque week-end, encore et encore…»

Nous sommes le 9 mars, et le délai pour verser la première partie du montant indiqué pour les cours est échu d’au moins une semaine. Je n’ai même pas parlé à Daniel pour savoir s’il accepterait de prendre en charge les coûts de cette formation. Sûrement que oui, mais avec le travail médiocre que je fournis, je n’oserai même plus le lui demander…

Tant pis, je prendrais ces cours l’année prochaine. J’ai bien le temps.

***

Le ciel, ce soir là, est couleur Vanille.
Le soleil ce couche au bout de cette rue qui mène à la mienne, à la jonction, à l’impasse, au  terminus. Une  lueur d’une beauté sans pareil. Des nuances de jeune pâle, de rose, bleu… Je contemple cet horizon sans osez m’y aventurer, de crainte de ne plus le revoir de la même façon. J’ai peur, peur de l’avenir. Peur de quitter cette vie, pourtant sans issue.

Je rentre et me laisse tomber sur mon canapé, ce vieux canapé encore en bon état que nous avions transporté à pied depuis la gare pour l’amener ici, Jade, Alex et moi. J’enclenche le dvd. Vanilla Sky. Je l’ai trouvé au rabais. Un autre de ses films préféré, et un des miens également. Quelque chose que nous avons en commun.

«— J’ai toujours peur qu’une petite futé dans un grand manteau sache s’y prendre avec toi, et qu’il n’y ai plus de nos petites soirées ensemble…»

Cigarette, rosé…

« — Mais y a une chose qui me gène… pourquoi t’as dit à Bryan que j’étais ta… copine de baise?»
« — J’ai pas dis ça…  J’ai pas dis ça!»
« — Mais tu comprends pas que je t’aime David? Je t’aime, je t’aime, merde!»
Un coup de volant et la voiture de Julie s’écrase en bas du pont. Elle meurt, il se retrouve défiguré. Il ne se doutait de en rien de cette folie à laquelle il était mêlé. De la folie de Julie.

Je rêve du moment ou l’on regardera ce film ensembles. Parfois sur la route, je me prends à imaginer, alors que nous roulons sur les  hauteurs, au milieu des vignobles, contemplant une vue imprenable sur le lac, alors qu’il me demande parfois de tenir le volant pendant qu’il allume sa cigarette, que je le tourne brusquement, sans qu’il n’ai le temps de réagir. Et la voiture quitte la route et se retrouve aspirée par le vide, faisant plusieurs tonneaux avant de s’écraser sur l’autre route en contrebas. La violence du choc nous tue. Avant de mourir j’ai le temps de lire dans ses yeux…

—Pourquoi?
— Parce que je ne supportais plus de te voir partir.

Chaque de ses rencontres m’évoquent la sensation de ne pas me trouver dans la réalité; C’est comme si je me glissais dans mon lit et fermais les yeux pour enfin laisser libre court à mon imagination, à mes fantasmes.
La limite avec la réalité, je ne la vois plus.

10

Les cinq semaines

Jeudi, 11 mars

— Good evening, dear.
Christopher Heinz. Son message apparaît sur ma page facebook dans une petite fenêtre en bas de l’écran à droite. Je l’avais totalement oublié. Je suis contente qu’il me parle à nouveau.
— Bonsoir.
— How are your?
— Not very fine.
— Waht’s happened?
— I loose all peasures. I think I loose my identity.
— Tell me why.
— No. I don’t know how.
— C’est si sérieux que ça?
— Non, je ne sais pas, écoute il n’y a rien à dire. J’ai envie de partir.
— Partons à New York.
— Quoi? Tu n’es pas sérieux.
— On ne plaisante jamais avec The big Apple. Je te l’ai dis je plaquerai tout pour New york. Et s’il y a quelqu’un qu’il m’intéresse de connaître plus que tout en ce moment c’est toi. Tu m’intrigues.
— C’est ça je t’intrigue, écoute il se passera rien entre nous, je veux plus de ça!
— Mais pourquoi ramènes tu tout au sexe? Je veux juste te voir. Te rencontrer. Voir cet atelier mystérieux dans lequel tu vis.
— Oublie!
Je coupe à nouveau la conversation. Finalement je ne veux plus jamais le voir connecté. Je reçois aussitôt un sms de sa part: «Comme back». Je réponds: «Non!» Il renchérit à une vitesse qui me surprend: «Alors pourquoi me répond tu?» Je répliques: «Tu es insupportable». Il s’obstine: «Tu n’arriveras pas à me dégoûter de te parler si c’est ce que tu cherches.
Je ne réponds plus et coupe définitivement la conversation. Ce type est arrogant.

Fabien ce connecte. J’en ai la chair de poule. Il me parle…
— Hello! Tu vas bien?
Je commence à taper mon message quand la touche «F» se détache soudain du clavier. Quelle arnaque! Impossible de la remettre… Tant pis, je m’en occuperai plus tard.
— Super bien et toi? Quoi de neuf?
— Révisions toujours… Sorties entre potes… mais ce soir je fais tranquil… Et toi?
— Toujours pareil, le boulot, le fast burg’…
— Et tes cours de marketing alors ils ont commencés?
— Non, finalement ça n’a pas joué pour l’argent. Je les prendrais l’année prochaine.
— A merde c’est dommage, moi le marketing en tout cas c’est mon cours préféré.
— A oui?
— Sinon ce week-end on pourra pas se voir, j’ai prévu d’autre chose. Notamment l’anniversaire d’un pote samedi. Vendredi on pensait aller boire un truc à la belle étoile.
— Oh, t’inquiète ça n’est pas grave! J’avais prévu autre chose aussi! Tu ne vas jamais en boite?
— C’est pas ce que je préfère. Je préfère largement rester dehors, devant une belle vue, à discuter, à boire un truc…
— J’aime bien cet esprit «Bouteille à la belle étoile»!
— Sans bouteille c’est bien aussi tu sais. Faut pas croire que je pense qu’à ça!
— Et tes amis ils savent qu’on se voit? Tu leur dit que je suis qui?
— Mike est toujours jaloux quand je vais à Genève pour te voir!… Bah je leur dis que tu es une amie.
— Moi les autres fille me soûlent au boulot, elle me demande sans cesse si je suis avec quelqu’un, elles ne comprennent rien… Ca me déprime un peu, de pas pouvoir parler d’un mec comme de mon copain…
— Si c’est juste pour les autres on s’en fou de leur opinion…
— Ouais t’as sans doute raison quoi!
— Bon je vais dormir il se fait tard, alors gros gros bisoux et à tout bientôt!
— A bientôt bon week-end!
Je soupire. Un nouveau week-end à passer sans lui…

***

Samedi

Jour de lessive. Quel horreur! Les machines publiques sont à 600 mètres au moins. Je m’y rends à contrecoeur, traînant le sac de linge sale comme le poids du monde sur mes épaules. Pas de douche, pas de machine à laver… Ca commence à m’agacer.
Dans la laverie, deux africains se disputent. Une dame de forte taille attends patiemment sa lessive avec un bouquin. Un endroit froid, d’un blanc tellement lumineux qu’il vous agresse les yeux. Je fais tourner ma lessive et continue de marcher le long de la rue pour aller rejoindre mon poste d’équipière. Je suis déjà en retard d’un quart d’heure. J’ai pas envie de courir. Hier soir, j’ai passé la soirée à discuter avec Livia. J’ai loupé mon cours de Samaritain ce matin. Je m’en fou en fin de compte. Je suis naze.

Je rentre, je ramène ma lessive. Je regarde vanilla sky. Le ciel, qui est toujours Vanille… Je bois. Je fume. Facebook, photos, Fab…

Dimanche

Deux heures de boulot qui en paraissent dix. Je tire une tête tellement insatisfaite et j’envoie tous le monde chier.
— Ca va, Enila?
Tous ceux qui me pose cette question dés qu’il me  voient, j’aimerai les étrangler pour de bon. Je balance trois tonne de sel sur les frites, de rage. J’ai envie de hurler «Oui, ça va merde qu’est ce que vous voulez que je vous dise? Ya rien a expliquer. Foutez moi la PAIX.»
J’ai décidé de doubler les doses de mon traitement. Je vais passer du 20 à 40. Ainsi je serais sure de guérir plus vite. J’expliquerai à mon dermatologue quand je le verrai.

Je rentre, je mange. Soir, je fume, je bois. Vanilla Sky. Facebook. Photos. Fab…

Minuit. Je m’allonge sur mon lit. J’ai éteint l’ordinateur. J’ai une migraine horrible. Je crève de chaud. Je me lève à contrecoeur pour aller éteindre le  poêle. Je reçoit un sms. C’est Chris…

«J’ai envie de te voir»
«Dans une demi heure au brasseur»
«Maintenant?»
«Oui»
«Ok»

Depuis que je suis enfant — peut-être même depuis toujours — tout à une couleur: Chaque semaine, chaque mois, chaque lettre… J’ignore d’où viennent ces couleurs. Je m’explique: lorsque l’on me dit «mardi», je le pense systématiquement écrit en rouge. Janvier, je pense en orange. Et c’est pareil pour tous les autres jour, mois, chiffres et lettres de l’alphabet. Lundi est jaune, mardi rouge, mercredi vert, jeudi rouge aussi, vendredi vert, samedi bleu, dimanche orange. Je ne m’étais jamais demandée d’où pouvaient venir ces couleurs, jusqu’à il y a peut être quelques années. Cela a-t-il une importance? Je l’ignore. Pas toutes les couleurs sont présentes: Seulement le jaune, le vert, le rouge, le bleu et le orange reviennent, deux fois au maximum. Le marron existe uniquement pour le mois d’octobre, et le blanc pour le mois de mai, qui ne m’évoque pas de couleur.

Des couleurs, à cette heure, le ciel n’en a plus. Seul le blanc de la lune à moitié pleine, et le noir tout autour. Je ne sais ce qui me refait penser à tout ça. Peut-être le sentiment de me trouver entre deux jours, à cette heure tardive, et de ne savoir quelle couleur lui attribuer…
Je réussi à  attraper encore un bus, en ce samedi  bizarrement désert pour un jour de  Sortie. Je grelotte déjà dans ma veste de cuir beige. Je n’ignore pas à quoi va ressembler Chris, ayant visualiser ses photos sur facebook. Heureusement car en 12 ans, il a du passablement changer.

J’entre dans le bar. J’aime être la première à visualiser celui que je suis viens rencontrer. Mais là, c’est lui qui me fixe, assis à une des table du fond. Il me devance, et pourtant je suis pile à l’heure. Il se lève, esquissant un sourire qui s’agrandit au fur et à mesure que j’approche.
— Bonsoir…
Chris est grand, mince, plutôt mignon et bien habillé. Rien à redire sur son apparence. Nous nous asseyons et il continue de me regarder, avec son air quelque peu mystérieux.

Voilà où est la différence. Christopher Heinz est comme moi. Anormal. Mystérieux. Dans un autre monde. Lui, Fab, est juste humain. Banal. Et c’est ce qui me touche plus que tout.

Nous parlons, nous faisons connaissance. Je bois une bière, puis une deuxième. Je ne peut pas m’empêcher de vouloir toujours être ivre au plus vite dans n’importe quelle situation. Je m’arrête cette fois. Je lui fais sûrement l’effet une alcoolique, obsédée et folle à lier. Je pense à voie haute.
— J’aime les femmes qui ont un brin de folie.
Les femmes. Ce mot sonne curieusement dans ma tête. Je pense encore au mot «fille», et non femme. Pareil lors que je parle d’un «garçon», et nom d’un «homme». Comme si ce mot était encore tabou pour moi. Comme si je n’avais pas encore assez grandis.

Mais tu n’as pas grandis. Tu n’a encore que 20 ans et tu cours après des fantasmes d’adolescents jusqu’à ne vivre plus que pour ça…

— Qu’est ce que tu as depuis ces derniers mois. Pourquoi tu ne fais plus rien, tu ne créer plus, tu bois?
Il me surprend
— Pourquoi tu dis ça?
Tu me dis toujours que tu «étais», que tu «avais» plusieurs choses, et quand je te demande pourquoi tu ne veux pas me voir tu me réponds que c’est compliqué. J’en déduit que c’est aussi pour ça que tu bois et que ce «ça» est probablement un mec.
— J’ai jamais eu de mec. Avec moi ça dépasse pas les cinq week-end. C’est comme une règle que je n’ai pas décidé, qui me dépasse.
— On en est déjà au premier rendez-vous… Je crois que moi je pourrai briser ces cinq semaines.
— On verra bien.
Je fais mine de porter un toast et je bois. Sans le quitter des yeux. Je ne sais trop ce qui l’attire chez moi. Ma folie, mon impulsivité? Mon culot, ma façon de me comporter quelque peu désinvolte, ma créativité, mes cachotteries?
Je pense à Fab. Ça fait déjà quatre week-end qu’on se voit. Si personne n’en passe jamais plus de cinq avec moi, la prochaine fois sera donc la dernière??

Nous parlons encore du passé, de ses projets, de l’école, de son rêve de New York…
— Et si nous partions, la, maintenant?
— T’es sérieux? D’habitude c’est moi qui propose ce genre de plan…
— Si tu veux partir, on part. Je suis très sérieux. Je t’ai dis, je ne plaisante jamais avec New York.
— Je ne peux pas partir. Je ne peux plus.
— Pourquoi ça?
— Pour plein de raisons. Et parce que je n’en suis plus à fuir mes problèmes.
Nous sortons, et nous arrêtons devant le bar. On se regarde.
— Bon.
— Bon.
Il sourit.
— Alors je viendrait voir ton atelier une autre fois?
— Je vais bientôt déménager.
— Mais je pourrais quand même le voir même lors que tu n’y vivra plus?
— Oui, bien sur.
— Alors bonne nuit, bonne soirée l’artiste…
Il s’éloigne, à pied dans la nuit. J’en fais autant.
J’ai fais à peine quelques mètres que je reçoit un texto de sa part:

«Curieuse jeune fille… mais parallèlement intelligente!»

Il réussi à me faire sourire. Mais c’est tout.

Un nuit en semaine…

Fabien. Fabien Aubry. Jeune. Insouciant. Heureux.
«— J’te dis, il faut profiter de la vie!…»

Diplômé. Sans histoires. Encore un peu ado.
« — J’étais tellement bourré, j’te dis pas le lendemain aux cours…»

Tellement normal. Tellement différent de moi. Tellement loin de ma folie.
« — j’aurais bien voulu en avoir plus des relations comme la notre…»

Je m’imagine briser les apparences. Lui avouer combien je suis malade depuis que je l’ai près de moi chaque week-end. Je ne peux pas m’empêcher de vouloir tout savoir de lui, de vouloir le voir à chaque moment de sa vie. Je veux qu’il m’appartienne. Je veux que l’on soit vraiment ensemble.
Il m’apparaît comme tellement fragile, humain… au fond je le hais. Je hais son insouciance, sa joie de vivre. Je voudrais qu’il ai mal, qu’il souffre autant que moi.

Je regarde encore chacune de ses photos. Je le tuerai s’il s’en va. Il n’en verra jamais d’autres. Des images horribles me viennent à l’esprit. J’essaie d’imaginer comme ses yeux seraient une fois vides, sans vie… Je sens sur mon visage un sourire morbide. Mais je n’ai pas peur. Il n’y a plus que lui. Ce désir unique que j’ai pour lui, cette passion destructrice qui détruit progressivement toutes autres passions, ne laissant de place pour rien d’autre.

11

Fuir

15 ou 16 mars

Goût salé, gras et lourd d’une vienne en cage achetée en boulangerie pour la «modique» somme de 4 Frs. 4 Frs de graisse pour peut-être une demi-heure de non-reclamation de mon estomac. Je n’ai pas faim et pourtant je mange, je mange par petits morceaux uniquement pour avoir le plaisir de penser que je vais bientôt à nouveau manger. Les aliments n’ont plus aucun goût. Seul le sucre et le sel en abondance me satisfont l’espace d’un instant dans ma bouche. Puis m’écoeurent aussitôt.

On est en mars. Fin mars. C’est à cette période, le 21 mars que je suis partie, il y a trois ans, pour un mois tout droit sortie d’un film d’action, surtout pour une gamine de 17 ans. Mais je ne veux pas revivre ça. Tout ce que je veux c’est fuir. Fuir la folie. Redevenir celle que j’étais avant, en 2008. Je sais que si je pars assez loin, assez longtemps, j’aurai le sentiment d’un nouveau rôle, je changerai, et quand je reviendrai je serai à nouveau moi-même. Il n’y a pas d’autre issue. Et aujourd’hui une opportunité s’offre à moi. Je ne la laisserai pas disparaître.
«On pars à New York.»
«Quand?»
«Dés que tu es prêt»
«Je suis prêt»
«Alors je  pars ce soir acheter les billets»
«Ok. As tu un passeport?»
«Je vais m’en occuper. Ai confiance en moi.»
«J’ai confiance en toi. J’ai hâte!»

Je n’arrive plus à travailler tant le départ semble proche. Je réserve deux billets sur le net. Aux noms de Christopher Heinz et Enila Rehlso. A destination de New York. Aller simple.

***

— Vol 312 à destination de Londres, embarquement immédiat…
J’arrive au bout d’un couloir austère et je sonne près de la porte sur laquelle est écris «Police – passeports». Il y a un déclic suivi d’un bruit insupportable, comme un grésillement intense qui me vrille les oreilles pour m’indiquer de tirer la porte. Je me retrouve face à un policier en uniforme derrière une vitre. Tout cela me rappel la prison. Je frissonne. J’ai soudain l’impression de commettre un délit en partant ainsi.
— Je voudrais faire un passeport d’urgence. Combien cela coûte-t-il? En combien de temps est-il délivré?
— Où souhaitez vous aller et quel est la raison de ce déplacement?
Je réfléchis brièvement
— Une amie très proche est souffrante. Il faut que j’aille la retrouver. Elle est à New York.
— Cela prendra deux jours au minimum. Mais il faut que vous reveniez avec vos billets d’avions…
Je quitte l’aéroport en vitesse. Le départ presse. Il faut que tout soit prêt à temps.

***

Je ne fais plus de rêves.
Je m’en rends compte alors que j’émerge du sommeil comme si l’on avait simplement appuyé sur «play», après avoir mis un film mis en arrêt sur image.

Un film toujours arrêté sur la même image… La tienne.

Mais bientôt je serai loin. Caterina ne partage pas mon opinion. Peut importe. Je veux vivre. Mais pour l’heure, ce week-end est l’anniversaire de ma soeur, Sabrina. Nous allons aller en boite pour la première fois ensemble. Pour elle, ce sera la première fois de sa vie, car elle fêtera ses 18 ans demain. Nous nous sommes rapprochées il y a de ça pas plus de trois mois, alors qu’elle vivait de fréquentes disputes avec notre mère au sujet des sorties tardives. Elle s’était alors tournée vers moi, la seule personne ayant déjà vécu auprès de la même famille. Autrefois elle me repoussait, me haïssait. Je lui faisais peur. Mes parents étaient sans cesse entrain de crier, de pleurer quand à mes échec, mon comportement désastreux avec l’alcool, mes piercing, les sortie tardives, la justice…

J’avais 17 ans. Je n’avais encore rien vu, rien connu. Je vivais au jour le jour. Je sentais comme quelque chose planer au dessus de moi, sans savoir quoi. Je savais juste que bientôt, la première partie de ma vie allait s’achever pour entamer une seconde dont je n’avais même pas idée. En ce temps la je ne souffrais pas réellement. Je pouvais faire d’innombrables bêtises sans me soucier des conséquences de mes actes. Je ne savais pas ce qui m’attendais, je n’avais peur de rien. Pour moi tout n’étais qu’un jeu, il ne pouvait rien m’arriver de bien terrible… Si j’avais su comme j’avais tors.
Ma soeur, elle, était l’enfant sage, sans histoires, qui faisait tout correctement. Quand je passais trop près de sa chambre elle hurlait: «Dégage! T’approche pas de ma chambre! T’approche pas de moi!». Et elle entamait ensuite une séries de «toc» — cligner des yeux, plisser son visage — trahissant un malaise qu’elle cachait bien aux parents. Mais ma soeur à grandit. Elle a cessé de vouer ce culte absolu d’obéissance à nos parents et à commencé à se demander pourquoi j’étais partie, pourquoi toutes ces disputes, pourquoi toutes ces larmes… Elle a commencé à vouloir sortir, puis elle petit à petit compris beaucoup de choses. Dés que le ton est insupportable entre ma mère et elle, elle me téléphone et nous parlons longuement.

Vendredi soir, un dîner est prévu avec les parents au restaurant pour son anniversaire — en plus de notre sortie en boite samedi. Elle me l’annonce par texto. Le dîner commence à 20h heure, suivi d’une sortie au théâtre.
— Ça va être trop cool en boite! Et puis vendredi au resto tu viens?
Je serre les dents. Fab. Il m’a appelée hier, comme à son habitude…

«Salut ça va? Ça te ferai plaisir qu’on se voit vendredi soir? bis»

Merde. Je dois choisir entre ma famille et ce désir de le voir qui me hante. Je ferme les yeux. « Non je suis désolée j’ai autre chose, ça m’ennui mais en même temps je ne peux pas voir les parents parce que je me suis trop pris la tête avec maman, je t’expliquerai, je suis désolée, mais on s’éclatera trop mieux en boite tu verras! Bisoux»

C’est déjà ce soir que tout recommence. Cette perspective me réjoui mais en même temps je me sens lasse, si lasse d’attendre. L’euphorie est de plus en plus courte. J’ai toujours peur qu’il ne se rende compte de mon état durant la semaine. Bientôt je n’arriverai plus à feindre.
Lui vit. Lui rit. Lui passe de bonnes semaines. Pas moi.
Mais de toute manière, je serai bientôt loin.

20 mars

Cette fois-ci, nous sortons sur Lausanne. C’est moi qui passerait la nuit chez lui. Je suis vêtue d’une jupe bleue et d’un chemisier rouge. Le vent sur mon visage balaie mes cheveux et j’angoisse quelque peu pour mon acné, mais je sais que ça ne durera pas. Bientôt je retrouverais mon euphorie, et toute gène sera noyée dans quelques vodka pommes bien fraîches…

Je le retrouve à la gare. Il s’avance vers moi. Nous nous faisons la bise, échangeons des banalités. Nous nous rendons à pied dans un bar en vieille ville. Sur le chemin on parle, on rit. La nuit est belle, pas trop fraîche. Je me sens détendue, comme ôtée d’un poids qui m’a paru pesant pendant des siècle. Le poids du vide.

Nous nous asseyons tout au fond d’un bar rustique, taillé dans la pierre, comme dans une grotte. Je ne suis jamais venue ici. Il commande un coca. Je suis surprise.
— Je boirai même pas une bière ce soir. J’suis dégoutté! L’autre soir j’ai tellement bu d’absinthe qui m’est arrivé un truc trop glauque. J’en suis encore choqué.
— Ah ouais? Raconte!
— J’ai aucune idée de ce qui c’est passé je m’suis réveillé en pleine nuit, seul, au volant de ma voiture dans la forêt. J’avais tellement froid c’était horrible, j’étais presque en hypothermie.
– Merde, t’as foutu quoi ensuite, t’as appelé des secours?

«Pauvre Fab. Tout seule dans sa voiture en pleine nuit. A moitié défoncé. Tremblant de froid. Mal. Au bord d’une route déserte. Aucun témoins. Si j’avais pu passer par là…»

Ça suffit. Plus de pensée de ce genre en sa présence.

— Non j’ai attendu qu’il fasse jour pendant peut-être une heure puis j’ai réussi à reprendre le volant mais je devais m’arrêter toute les cinq minutes… j’ai eu du bol, j’aurais pu me tuer.
— Putain… On aurait vu des petites fleurs au bord de la route, comme pour tous ces jeunes stupides qui se tuent à cause de l’alcool…
— Ouais c’est clair faut que j’arrête de déconner. Parce que là, me rappeler de rien ça me fais carrément peur.
Il boit son coca.
— Je serai triste si tu meurs…
Il se marre
— C’est bon t’inquiète. D’ici là…
Il me regarde.
— Ça fait combien de temps qu’on se voit en fait ça fais un moment maintenant non?

«C’est maintenant que tu t’en rends compte…»

— Bientôt trois mois.
— Trois moi, déjà!
— On c’est rencontré la nuit du 31 janvier.
Il s’étonne. Merde.
— Putain tu te souviens de la date? Moi c’est le genre de trucs que j’ai oublié!
— J’ai une bonne mémoire…

Nous parlons du boulot, de ses cours… Il me parle de son père, de ses amis, de ses origines..
— …Et ma grand-mère, elle, est d’origine polonaise. Pendant la 2ème guerre mondiale, tu sais la Pologne était partagée entre l’Allemagne nazie et l’union soviétique. Ils ont tenté de fuir le régime communiste et ont sont partis en Russie ou ils ont recréer leur entreprise. Ils devaient à chaque fois tout recréer, repartir à zéro avant d’arriver en Suisse…
Il s’arrête, avale de longues gorgées de coca.
— Et toi, ton boulot, ta vie, ça se passe bien?
— Oui oui, ça va très bien. J’ai renoncer à cette idée des Beaux-art. Parfois j’aimerai mieux tout plaquer et me barrer.
— Faut mieux pas tout plaquer. Surtout en période de crise. C’est vrai que faut mieux pas quitter ton travail, même pour les beaux art, car il faut penser aux sous et aux métiers d’avenir.
Mon verre est vide.
— J’ten offre un autre?
Je lui touche la main. L’alcool me monte à la tête. Il me regarde avec ce petit sourire qui me hante.

Plus j’te vois plus tu m’obsède…

C’est cette instant précis que j’attends toute une semaine. Ces discussions, ces bars, cette façon de feindre l’indifférence, de faire «comme si de rien» alors que nous n’avons tous les deux qu’une chose en tête. Nous n’attendons qu’une chose, cette délivrance momentanée qui ne dure que lorsque nous ne faisons qu’un.

12

Désillusion

— Encore, braque un peu plus! Maintenant appuies sur l’embrayage mais pas trop fort s’il te plaît, PAS TROP FORT!
Je souris en me mordant la lèvre. J’appuie le plus doucement possible. La voiture recule et je sens qu’elle tourne légèrement.
— Voilà, un peu plus fort maintenant!
J’appuie sur l’accélérateur. La voiture pars trop brusquement. Je plante les freins. Je respire.
— C’est pas d’la tarte!
— Faut peut être mieux laisser tomber les marches arrières pour le moment, essaie de partir tout droit, là. Je vais sortir de la voiture voir comment tu t’y prends.
Je suis toute excitée qu’il m’apprenne à conduire. Il s’accoude à ma vitre grande ouverte.
— Tu m’la plante pas en bas du ravin, hein?
— J’vais essayer!
Il recule. Je recommence à faire ce qu’il m’a dit. D’abord, appuyer doucement sur la pédale de gauche et… non le contraire… ensuite lever la pédale…
La voiture part brusquement. Je panique. Je trouve la pédale de frein et m’arête une vingtaine de mètre plus loin. J’ai le coeur qui bat. Nous sommes sur un petit parking en montagne, et le précipice n’est qu’à une vingtaine de mètres supplémentaire. Il me rejoint en courant.
— Ça va? Putain je me demande qu’est ce que tu fous pour pas y arriver!
J’éclate de rire
— J’crois qui faut mieux laisser tomber! C’est pas d’main la veille que je vais conduire.
Il monte et reprend le volant. Il allume une cigarette. J’aime chacun de ses gestes. Sa façon de conduire, de fumer…
Il n’y a personne autours de nous. Des plaques de neige sont encore présentes ça et là sur les bords de la route. Mais je n’ai pas froid, l’excitation de cette leçon de conduite m’a fait transpirer.
— Même si un jour t’a le permis j’suis pas sur de vouloir m’embarquer avec toi, je tiens trop à la vie!
Il se tourne.
— T’as pas vu ma veste?
— Si, je l’ai mise à l’arrière…
Je me lève et me penche pour la saisir. Je passe volontairement tout près de lui. Je sens qu’il caresse ma jambe. J’en ai des frissons. Je reviens lentement vers lui. Il me regarde avec son petit sourire de gamin qui s’apprête à faire une bêtise. Je sens qu’il attend toujours que ce soit moi qui cède. Moi qui vienne le chercher. Comme lors de notre première rencontre.
Je marche avec plaisir dans ce petit jeu. Je l’embrasse. Et tout recommence…

***

Hey, ça suffit comme ça! Descendez mademoiselle!
Je leur ris au nez. Je continue de me trémousser sur le podium aux côtés de ma soeur qui en fait de même avec… un mec que je ne connais pas.
J’entends la foule en délire crier…
— Ouais vas-y, continue, encore!
Je vois que dale, entre projecteurs, alcool, basses…
Je sens qu’on me tire vers l’arrière. On me soulève pour m’emmener loin du podium, loin de la foule. Je crie.
— Et lâcher moi merde!
Je me retrouve soudain dans une pièce qui ressemble à une sorte de cuisine. Je me rends compte que je suis à moitié nue. En soutien gorge et le pantalon défait. C’est la sécurité qui m’a embarqué. La porte s’ouvre et un serveur entre, un plateau plein de verres à la main. Qu’il manque de lâcher en me voyant.
L’un des sécuritas me cache du mieux qu’il peut.
— Y’a rien à voir, circulez!
Je ris bêtement et tente de m’exhiber encore plus. Je suis ivre morte.
— Quoi y’a rien à voir? Au contraire!
— Bon, où sont vos vêtements?
— Je sais pas ils étaient par terre et après plus là!
— Vous allez mettre çà.
Il me tend un tee-shirt du By pass destiné au personnel
— Trop cool!
— Vous le rendrez à la sortie quand vous aurez retrouvé vos vêtements, ok? Et plus d’exhibition en public ou on vous fait arrêter.
Je sors de la pièce en dansant. Je titube, je cherche des yeux Livia ou ma soeur. Je trouve ma soeur près de la table que nous avions réservée — pour la modique somme de 200 Frs,  payées par mes soins bien sur. Elle est occupée et embrasser un garçon qui n’arrête pas de changer de visage…
Je lui tape sur l’épaule
— Elle est ou Livia?
Elle regarde mon tee-shirt avec des yeux envieux.
— Elle est rentrée chez toi dormir. Trop classe ton tee-shirt!
— Chez moi?
— Oui, elle a dit que tu lui a donné tes clef.
— Bon j’vais essayer de r’trouver mes fringues je te le file après bouge pas!
Je me fraye à nouveau un chemin dans la foule, sur la piste de danse. Je retourne des inconnus.
— Tu sais ou sont mes fringues? Tu sais ou son mes fringues?
Dans un coin de la salle, un jeune mec qui doit avoir l’âge de ma soeur change enfin de réponse.
— Oui, quand tu dansais sur le podium y’a un de mes potes qui l’a pris, il l’a caché sous un coussin d’un canapé!
— C’est ça!
— Viens, je te montre.
Je me précipite sur le canapé qu’il m’indique et en ressors… Mon haut, le bustier en jean que Fabien aimait tant que je porte. Le mec disait vrai. Je me déshabille aussitôt pour l’enfiler. Puis je m’approche de lui et je l’embrasse à pleine bouche.

« C’est pas ses lèvres. Aucun goût. C’est bien ce que je craignais. Je ressent que dale. Si seulement il pouvait être là…»

Je recule et le regarde. Pourtant il m’aurait plus, avant… Je me retourne et cours rejoindre ma soeur.

3h15. Je vomis mes tripes. Ma soeur se marre. Elle s’apprête à monter dans la voiture du mec qu’elle m’a demandé de faire fuir toute la soirée. Je l’arrête.
— Hey, où tu vas comme ça? Viens dormir chez moi.
— Mais non t’inquiète, il habite pas loin.
— Mais putain mais viens je te dis…
Et merde. Je suis pas sa mère. Elle est majeur maintenant.
— Ok déposez moi chez moi au moins alors…

***

Dimanche

Je me réveil… dans mon lit. J’ai dormis avec mes lentilles. Mal de tête habituel. Gueule de bois. Impossible de me rendormir pour oublier la douleur. Je reste sous les couvertures, je fantasme, je pense à lui, à son corps que je ne toucherai pas pendant une semaine, peut-être deux. A mes lèvres que je ne poserai pas sur les siennes, sur sa gorge…

«T’étrangler ça serait bien plus jouissif que de t’embrasser…»

— Non! Merde!
Je hurle à vois haute, je me frappe la tête sur les barreaux de mon lit. J’ai des fantasmes qui m’envahissent et me laissent une frustration insupportable. De plus en plus.
Est-ce que je l’aime? Est ce qu’on peut aimer quelqu’un au point de vouloir le tuer? Ce n’est pas de l’amour. C’est de l’obsession. Je le sais. C’est bien plus violent que de l’amour.

Je me lève, chancelante. Sur ma table il y a un mot de Livia…

«Coucou! J’espère que tu as bien dormis. C’était cool hier soir, on c’est quand même bien amusées. Quand je t’ai vue te faire embarqué je t’ai cherché partout mais je t’ai pas trouvé. J’espère que t’a pas eu trop d’ennuis. On se voit tout à l’heure si tu veux. Bisoux bon réveil.»

Je me frotte le visage. Je suis couverte de mascara. Mon acné ressort plus que jamais. Je jure. Je hais mon visage… Comment est ce possible que je ne me souvienne pas de la présence de Livia? Ou a-t-elle dormit? Je lui téléphone. Pas de réponse. Elle doit être entrain de bosser dans son resto. Je verrai ce «détail» plus tard…
Je me souvient de ma soeur, qui est montée avec un inconnu. Je tente de l’appeler mille fois mais son natel est éteint. Merde, merde, merde et si il lui était arrivé quelque chose? Et voilà que je flippe. Parano. Coupable.

J’enclenche le dvd. Facebook. Photo. Fabien…

Lundi, 23 mars

Ce soir, soirée «meeting point» pour les employés du Fast burger de Plainpalais, suivi d’un repas à l’hôtel Richemon, quatre étoiles, pour qui s’inscrit. Tous le monde ou presque est inscrit, y compris moi. Je me rend au meeting avec Lylla, qui est sur son 31. Moi je suis comme dab, à peine plus sexy avec un top dos nu sous mon manteau blanc et un jean. J’ai quand même fais l’effort de porte des chaussures à talons de 3 centimètres…Le meeting est ennuyeux à mourir car c’est le 3ème que je me tape en un an, et la même chose est raconté à chaque fois. Le classement des meilleurs Fast burger de Suisse, ceux qui font les meilleurs frites, les meilleurs sandwich, les résultats des mysteri shoppers…Nous sommes dans une salle de conférence de l’hôtel, à écouter les chefs nous présenter les statistiques sur un grand écran. Leur façon de relater ces informations quand à la qualité de notre «travail» me semble pathétique. Le repas est dégueulasse, comme les deux dernières fois. Tous le monde est de cet avis. Je me rattrape sur le vin, pour avoir quelque chose à faire de mes mains en plus de bavarder avec les six personnes réunies autours d’une petite table ronde prévue pour trois.Je ris. Je suis ivre, déjà— J’suis sur qui nous ont servis du Fast burger bien présenté c’est tout. Regarde ce truc, on dirai un de ces bout de viande à cheeses mélangée à d’la sauce à salade mixte.Hilarité générale…— Enila t’a encore bu, on aurait du ouvrir les paris!
«Si je suis si conne au pont de me soûler la gueule à chaque repas pourquoi vous êtes tous encore aussi sympa avec moi? Pourquoi vous ne vous fichez pas de moi? Avant c’était bien comme çà, à l’école, alors en quoi c’est différent maintenant, est ce que j‘impose le respect à ce point?»

J’attends toujours que l’on me rejette  Mais avec moi, on affiche que de l’indifférence. Alors je n’ai pas de limites.

***

Je tourne en rond. N’y a-t-il vraiment plus d’espoir de retrouver ma vie, de ne pas m’enfuir? D’éprouver du plaisir à travailler, tout simplement?
J’appel ma soeur. Elle va bien. Tant mieux. J’appel Livia…
— Tu te souviens pas? On a dormi ensemble, la haut dans ton lit. Tu t’es d’abord couchée sur le canapé puis tu t’es levée pour venir dormir avec moi en haut. On a ensuite parlé une bonne demi heure, tu étais parfaitement réveillée, on aurait même plus dit que tu étais ivre…
Incroyable. Je ne me souviens DE RIEN. Mais je décide de ne pas me creuser la tête plus longtemps… Solange Mottet à confirmer m’a demande d’ajout à sa liste d’amis, sous le pseudonyme de Marie Burcher. Solange Mottet… une jeune femme de 23 ans. De plus de deux ans son aînée. Des photos d’elle: Brune, Blonde, les cheveux courts, longs… Des yeux très bleus, un visage rond, un nez fin mais imparfait, quelques kilos en trop, un style qui punk, de grosses boucles d’oreille en forme d’étoiles… Peu d’informations sur sa vie, ses goûts. Aime le Hardcore, l’actrice Abby Sciuto, en générale semble assez extravagante. Viens d’avoir une voiture, vit et travaille probablement sur Lausanne, étant donné le nombre de ses amis, étudiants à l’université de la ville. Peut-être est elle aussi étudiante? Je frappe son nom sur Google, puis sur les pages jaunes. Je ne trouve qu’une seule et unique Solange Mottet: 27 rue des Morilles, 1029 Denges.

22h36. Je monte dans un train. Encore et encore. Ma vie n’est plus qu’errance, et c’est à peine si je peux encore travailler. Si je continue à ce rythme dans moins d’un mois je ne travail plus nul part… qu’adviendrai-je? Sera-t-on déjà sorti ensembles?
— Encore un aller-retour nocturne?
Plusieurs contrôleurs des CFF me connaissent pour mes aller-retours fréquents et tardifs entre Lausanne-Genève. Celui-ci me sourit, cachant mal son air las, comme à on habitude. Je me contente de hocher la tête et de faire mine de trinquer avec ma bière.

«Solange Mottet, Solange Mottet, Solange Mottet…»

Le train s’arrête à Denges. J’hésite puis je descends du wagon. Le train part sans que je ne le regarde. Je ne regarde que les maisons quasi identiques de ce village qui disparaissent dans la nuit, en me disant que celle qui fait battre son coeur vit dans l’une d’elle. Celle qui touche son coeur, son âme, son être. Alors que moi je ne simule que son plaisir, ne nourris que ses fantasmes. Je serre la canette de bière que j’ai dans la main jusqu’à la réduire en une petite boulette d’aluminium. Le bruit résonne dans la nuit déserte.
Sa maison doit se trouver tout au bout de cette rue. Une rue en cul de sac. Idéale pour se faire remarquer. Mais peut importe, il faut que je la vois. Que je vois cette maison dans laquelle elle vit, probablement avec sa famille. J’écoute le bruit de mes pas sur le gravier mouillé. Des gouttes de pluie tombent de plus en plus violemment. Je croise une femme, qui me regarde avec une légère insistance. Elle se contente d’un bonjour et poursuit son chemin.
Je me retrouve devant le bon numéro. Je lève les yeux. C’est une banale villa, au murs pâles. Je lève les yeux. Dans une des chambre, de la lumière rouge, un miroir sur le mur du fond. Peut-être sa chambre?
Je reste là, sous la pluie battante, à observer la maison de celle qui, malgré son physique  et sa vie en apparence banale, possède la seule chose que je désire encore au monde: son attention.
Solange Mottet. Je veux tout savoir d’elle. Je veux être elle. Je veux la voir, voir ces yeux pour lesquels il éprouve tant d’amour. Et pourquoi les miens ne lui évoque que le désir.
Je la hais. Je le hais. Qu’ils meurent ensembles, s’ils s’aiment tant.

13

Première tentative

Mercredi, 25 mars

Il n’est pas trop tard. Je peux encore tout arrêter. Ne pas partir. Ne pas tout lâcher. J’ai encore mes deux contact de travail… Pour la première fois, j’ai le choix. J’ai le choix de rester dans ce passé, comme celui que j’ai quitté si brusquement il y a trois ans. J’ai fuis car j’avais peur, peur de moi même. Cette fois je dois rester. Rester et assumer ma folie jusqu’au bout. Voir enfin où cette vie mène.
C’est pour partir qu’il est déjà trop tard.
Sms sous le bureau à Chris. «Il faut que tu saches. Je ne suis pas tout à fait libre. Si je pars je serai recherchée et toi aussi.. »
J’ignore si ce que je dis est réel, mais si Caterina dénonçait mon départ aux autorités comme désapprouvé j’aurai droit à un mandat de recherche, car c’est toujours le tribunal qui paye ses prestations d’analyses.
Sms de Chris: «Bonnie and clyde… les assassinats et braquages en moins… mais sexy!»
Çà réponse me plaît. Me tente. Mais c’est pas avec lui que je veux être. Alors ça ne rime à rien. Je réplique, mettant en cause son manque de sérieux.

«C’est toi qui n’es pas sérieuse, tu voulais t’identifier à l’aventurière sans foi ni loi pour je ne sais quelle raison, me plaire peut être. Des le départ tu t’es sentie presque insultée du fait que je te demande si tu étais vraiment sérieuse. Pour toi c’était évident, et ben non… les filles comme toi je les connais, elle ont certes connu des périodes difficiles mais elle les plongent dans l’illusion et le mélodrame, donc elles s’inventent des buts utopiques, une nouvelle personnalité… Voilà, je te laisse à tes démon, puisse tu t’en défaire un jour…»

Je fulmine. Je n’en crois pas mes oreille. «Je me demande bien comment tu peux prétendre me connaître à ce point, je n’ai jamais entendu de pareil arrogance, qui es tu pour t’imaginer que j’ai envie de te plaire? Toi qui vis chez papa et maman, tu crois ta situation comparable à la mienne, moi je te signale que si je plaque tout je n’ai plus ni logement ni argent, ni rien. Il y a des gens qui compte sur moi et qui veulent que je reste, je ne peux pas ignorer cela. Je crois que tu n’es encore qu’un adolescent qui croit stupidement au rêve américain depuis tout petit.»

Il a réponse à tout.

«Haha je ne t’ai jamais parlé de moi donc je ne sais pas d’ou vient ton petit profil psy et sommaire. J’ai manifestement touché une corde sensible. Papa et maman n’ont aucun idée de qui je suis. Tu es un aimant a attention mythomane. J’ai fais le tour de ta personnalité et çà ne ma pas plus. Tu es pathétique.»
J’ai la rage.
« Je crois que c’est plutôt toi qui essayait de me plaire, a jouer tes petits côté sois disant mystérieux que personne ne connaît alors que moi je joue toujours franc jeu. Et tu ne sais rien de moi non plus, tu n’as et ne vivras jamais tout ce que j’ai vécu, aussi horrible soit-il, tu es gonflé de prétendre tout savoir. Tu t’imagines avoir une maîtrise sur les autres et veux prouver ta supériorité. Tu me fais pitié. Toi et ton rêve américain… Grandis un peu si tu veux un conseil»
Je prends prend rageusement le classeur dont j’ai besoin pour faire des photocopies.

« Pathétique, comme je le disais… Tu n’est rien du tout, comment pourrais-je avoir un sentiment d’infériorité face à toi… c’est une blague? Çà sert a rien de réponde, j’effacerai ton dernier message sans le lire. Et ouais j’adore avoir le dernier mot, au moins tu aura appris un truc sur moi. Peace up my dear.».

***

— Une boite de somnifères s’il vous plaît.
— Quel genre de somnifère?
— Pour dormir dans l’avion.
L’avion. Curieuse métaphore alors que je pensais encore partir il y a moins de 24 heure. Je parle vite. Je veux en finir. Qu’elle me file cette boite me médics au plus vite.
— Voilà. Il ne faut surtout pas en prendre plus d’un et ne pas les prendre trop souvent. Pas tous le jours.
— Oui oui.
Je tremble presque. Elle est d’un lenteur à me servir, j’ai une brusque envie d’envoyer valser tout ce qui se trouve sur le comptoir.
— Merci, aurevoir et bonne journée!
Je sort à la hâte. J’en peux plus. Plus d’attendre. Je sais pas comment j’en suis arrivé là. La semaine n’est qu’un grand tunnel blanc, vide, interminable. Je suis alcoolique. Je suis malade. Malade de lui, droguée, dépendante. La frustration me bouffe. Il ne sert à rien de partir. Ailleurs ce sera pareil. Je n’aurai qu’un envie, qu’un but, lui.
Je supporte plus. Parfois j’ai envie de tout lui dire, d’en finir… Mais je ne le ferai pas. Pour une fois je ne détruirai pas cette relation. Je préfère encore tout détruire autours, sauf ça.

J’ai besoin de sentir mon propre corps souffrir, pour ne plus penser à la frustration que j’ éprouve. Je rentre, j’ouvre le frigo et je bois tout ce qui me reste d’alcoolisé: Une bière, un demi litre de rosé et un Smirnoff ice. Je referme la porte du frigo avec un telle violence que de la vaisselle glisse et se brise. Je regarde mon atelier et soudain je ne supporte plus cet endroit. Soudain il me répugne. Il m’oppresse. Il m’évoque cet ennui paralysant noyé dans l’alcool. Cet endroit que j’aimais tant je l’ai salis. Je veux partir mais je ne sais pas où. Je suis dans une impasse. J’ai besoin d’aide.
Je ressors. Je monte dans le premier bus que je vois. Je sors de mon sac les comprimés effervescents de somnifères. Je veux dormir. Dormir. Ne plus penser. J’en ai assez de rester éveillée. J’ai l’impression de ne jamais dormir vraiment, toujours de ce sommeil sans rêve,  comme mort.
L’alcool me fait tituber. Je n’ai rien mangé depuis hier. J’ouvre la boite de comprimés. Je les jette un a un dans une bouteille d’eau. Cinq en tout. Je les regarde se dissoudre. Presque personne dans le bus. Je veux dormir ici, dans ce bus qui n’irai jamais plus loin que mon monde à moi. Je veux m’endormir dans l’espoir de me réveiller n’importe ou ailleurs, même à l’hôpital, même enfermée à nouveau, car alors je serai obligée de réfléchir, de dormir, et peut-être que ma créativité reviendrai, peut-être que je finirai par ne plus penser à lui…

Je bois mon breuvage mortel d’une traite. Jusqu’à la dernière goutte. Je cesse de penser.

Je lâche la bouteille sur le siège. J’attends. Le bus s’arrête au terminus pour une dizaines de minutes. J’ai de plus en plus mal à la tête. J’ai peur soudain.  J’envoie un texto à Caterina: «Cette fois je vais mourir. J’ai fais une bêtise…»
Le bus repart. Ça doit fair un quart d’heure que j’ai finit la bouteille. Si c’est que ça que ça me fait, une petit migraine, alors j’aurai du m’ouvrir les veines.

Je ferme les yeux plusieurs seconde…

Quand je les rouvrent, c’est comme si on avait augmenté la luminosité sur l’écran d’un ordinateur. Tout devient de plus en plus blanc au dehors. Je suis prise de bouffées de chaleur violente. Je panique, je tente de me lever et je me rends compte avec horreur que je n’y arrive plus. Mes muscles sont affaiblis à l’extrême, pourtant je reste parfaitement consciente. C’est comme si mon corps se paralysait lentement, alors que mon esprit gardait toutes ses capacités. La douleurs dans ma tête atteint une telle ampleur que chaque virage me donne envie de vomir.

Si je dois me lever c’est maintenant après il sera trop tard…

Je parvient à me lever avec un effort douloureux et à sortir du bus. Je suis comme ivre, incapable de maîtriser mon corps. Je me précipite du mieux que je peu dans ma rue. Je tombe plusieurs fois.
— Vous voulez de l’aide?
Je tente de crier « Non», mais mes lèvres sont elles aussi endolories. Le plus dur est de tourner la clef dans la porte. Je supplie intérieurement d’y arriver. J’entre et tourne une fois le verrou. Je ne veux qu’un chose, aller dans mon lit. Mon lit. Mon lit. Dormir. Ou mourir. Peut importe. Je parvint à y monter après quatre tentatives. Je songe alors «Génial, ma dernière bataille acharnée aura été de réussir à grimper dans ma tombe.» Caterina essaye de me joindre. Je presse encore mon doigt sur la touche verte, et j’entends sa voix.
— …Je…peux…pas…

Je déconnecte. Je cesse de lutter contre le poison que j’ai donné à mon corps.

Interview exclusive de Vanessa Meier,
ou la véritable identité d’une interprète d’un personnage légendaire…

Connue plus sous le nom de Enila Rehlso que sous son réel patronyme, Vanessa Meier, 23 ans, nous livre enfin les secrets de son succès, en incarnant le personnage principale de la célèbre série du même nom.
J: Vous avez aujourd’hui 23 ans. Trois ans de plus que votre personnage. A quel âge avez vous passer le casting pour jouer ce rôle qui a rendu célèbre votre visage, et comment cette idée de devenir actrice vous est elle venue à esprit?
V. M: J’avais 19 ans lorsque j’ai passé le casting pour incarner le personnage de Enila Rehlso. C’était au printemps 2005 il y a quatre ans. Je terminais de passer mon bac — après avoir redoublé une fois! — et entreprenais de devenir infirmière ou vétérinaire, en tout cas de travailler dans les soins. Je n’avais pas vraiment en tête de devenir actrice. J’ai fais des cours de théâtre quand j’étais plus jeune, et ça ma permis de mieux pouvoir m’exprimer car j’étais très timide à l’époque!
J: Quels étaient les critère pour intégrer ce rôle, plutôt difficile à définir?
V. M: Ils recherchaient une jeune fille entre 15 et 20 ans, pour intégrer le rôle d’un jeune fille de presque 17 ans. Il n’y avait pas vraiment de critères physique, sauf qu’il fallait être plutôt grande et mince.
J: Qu’avez vous pensé en lisant le scénario pour la première fois?
V. M: Les aventures de Enila ont été inspirées par un roman écris il y a plus de 15 ans par Laure Deytraz, en Haute Savoie. L’histoire se déroulait en Suisse et racontait la vie mouvementée d’une adolescente qui une fois devenue adulte étaient constamment rattrapée par ses vieux démons, et son histoire prenait à chaque fois une forme différente et insensée. Le réalisateur, Marc Boy, à écris le scénario en s’inspirant passablement de cette histoire.
J: Quel à été la scène la plus difficile à jouer durant ces quatre ans de tournage presque non-stop?
V. M: … Je dirai que c’est celle ou Enila sort pour la première fois de prison et se retrouve en pleine rue, accompagnée par l’éducatrice. Impossible de savoir vraiment ce qu’on ressent dans un tel cas et il fallait feindre entre le bonheur de se retrouver à l’air libre et la souffrance atroce de redécouvrir le monde après tout ce temps.
Une autre scène difficile, celle ou Enila tente de se suicider en avalant des somnifères. Elle ne s’endort pas tout de suite, il y a cette partie horrible où elle s’en rends compte et regrette aussitôt son geste. Elle est à la fois comme ivre et anesthésiée. On ne sait pas sur quel pied danser.
J: Vous aller encore poursuivre la série pour plusieurs années?
V. M: Au départ, je n’avais signé que jusqu’en 2008, pour trois saisons. Aujourd’hui la série va finalement se poursuivre pour arriver en tout à six saisons, jusqu’en 2012.
J: Dans la vie de tout les jours, diriez vous que vous ressemblez un peu à votre personnage?
V. M: Pas vraiment… si nous avons un point commun c’est peut être l’art, je peint des aquarelles depuis de nombreuses année quand j’ai du temps. Sinon je suis plutôt réservée et n’aime pas les grands changements. Et sans la série, je ne me serais jamais teint et coupé autant le cheveux! (Rires).
J: Ou vivez-vous actuellement?
V.M: J’ai quitté la Belgique depuis maintenant presque deux ans et je vis maintenant en France, dans l’Ain avec mon petit ami, Dylan Stark. Nous menons une vie très agréable
J: Bientôt le mariage?
V. M: Nous n’en avons encore jamais parlé! Nous avons tous le temps!
J: Une dernière question, que faites vous en premier en vous levant le matin?
V.M: (Rire). Boire une tasse de chocolat chaud et mettre la radio, de préférence du classique!

J: Merci beaucoup Vanessa!

DEUXIEME PARTIE

13

Deuxième chance.

Enila! Enila!
Bang.Bang.
—  Je suis navré, mais c’est trop tard. Ça ne sert à rien d’insister. Et ne venez pas pleurer. On ne vous a jamais porté dans notre coeur vous savez. C’est un peu un soulagement pour nous. Nous vous souhaitons une bonne continuation.»
Je pleurs. Seul les gens que j’aime compte. Et j’ai mis beaucoup trop de temps à m’en apercevoir. J’aime ma vie. J’aime Genève, l’Atelier, mon boulot, Daniel, Monique, Le fast Burger, Anne, Roberto, Lylla …

Enila! Bang. Bang. Bang.

— Je me suis trompée, Monique, je t’en prie, vous êtes ce qui m’est arrivé de mieux depuis ces trois dernières années. Je n’ai pas voulu partir, je veux une autre chance, je veux vous  prouver que je peux revenir!— Toi, revenir? Tu est incapable de revenir. Tu as joué avec la mort, tu as signé avec la mort. Respectes tes décisions. Je ne veux pas mourir. Je veux revenir.Que tout soit comme avant…J’ouvre les yeux. Je regarde mon téléphone, dans la paume de ma main. Je n’arrive pas à en détacher mon regard. Je tente de bouger les doigts. Ils sont tellement endoloris que j’y parviens à peine. Je bouge mes lèvres, tente de parler. Idem.J’ai mal à la tête. Tellement mal que je ne peux me préoccuper de rien d’autre. C’est comme si mon cerveau était en feu, entrain de se dissoudre. Impossible de bouger mes membres, de me lever. Je suis dans un état de somnolence, à demi consciente. Tantôt je vois distinctement le natel dans la paume de ma main, tantôt je pars dans des rêves que je confonds avec la réalité. Ma tension monte. J’ai envie de hurler, bouger dans tous les sens. Je panique.«Calme toi… Calme toi… Endors toi…»
J’aimerai tellement. Si seulement ces cachets avaient pu m’endormir. Juste dormir profondément. Arrêter de souffrir.

Le revers de la médaille. Je suis consciente et je souffre deux fois plus, tout en étant comme paralysée. Je me maudis. Qu’ai-je cherché à prouver?
Je regarde ainsi ce portable entre mes doigts raides pendant ce qui me paraît des jours complets. Le jour se lève à nouveau mais je ne m’en rend pas compte tout de suite. J’ai l’impression d’avoir entend des coups sur les murs, des gens qui m’appelaient… Impossible de savoir ce qui était réel et ce qui ne l’était pas.
Je me tourne enfin du côté de la fenêtre. J’ai l’impression de sortir  d’une somnolence proche du commas. L’angoisse me tombe alors dessus comme la foudre.

«Le travail… Daniel… Monique…»

Des cauchemars me reviennent à l’esprit. Revenir à la vie et avoir tout perdu. Etre abandonnée. Abandonnée par ceux qui comptent pour moi. Ne plus avoir de travail, plus d’argent. Se retrouver au point de départ. Ce retrouver en institution. A l’hôpital.

«Il n’est peut être pas trop tard…»

Je tente de me lever si brusquement que je sens ma tête sur le point d’exploser. Je retombe ilico sur mon matelas. Je serre les dents pour tenter pour dissiper la douleur de ma tête. Non, je dois y aller, je dois me dépêcher, je dois aller au travail. Je dois parler à Daniel.
Je retourne doucement mon natel. Il est 10h30. Je suis restée dans cet état près de 20 heures. 20 heures dans ce lit sans pouvoir bouger, à demi consciente. Caterina à essayé de m’appeler plusieurs fois. J’appuie lentement sur les touches pour lui envoyer un texto. Je suis en vie. Je vais «bien».

Je me force à me redresser. Rester dans ce lit, qui sent la dépression et la mort me procure une sensation tellement désagréable que je préfère sentir ma tête exploser de douleur que d’y rester une seconde de plus. Je descends prudemment mais rapidement l’échelle pour me retrouver debout. J’ai l’impression de quitter ma tombe. Aïe. Je m’assoie sitôt sur mon canapé. Je fonds en larme.

«Merde, j’ai mal, j’ai mal…»

Je vais me mettre de l’eau froide sur le visage. Il faut que je m’habille. Aucune douleur ne saurait m’empêcher d’aller retrouver mon travail. J’ai peur, je n’ai jamais eu aussi peur. Plus jamais je ne tenterai de supprimer quoi que ce soit dans ma vie. Tout m’est précieux. Que ferais-je si je ne peux plus venir travailler? S’ils ne veulent plus de moi? J’étais tellement fière d’avoir ce travail. Non, non, non!

Je sors, à peine un quart d’heure plus tard. Je titube. Je trébuche sur le trottoir. Je me relève et me met à courir pour attraper le bus. Chaque minute compte. Je croise mon regard dans la rétroviseur de la deuxième porte du bus. J’ai des cernes énormes, mes cheveux sont emmêlés. Je ne fais même pas attention à mon acné. Peut importe mon acné. Ça me paraît si peu important maintenant.

J’arrive dans l’allée qui mène à l’entreprise, je cours. Mon mal de tête à diminué de quelque 30% et je prie intérieurement pour ne pas avoir commis l’irréparable. Je pris pour avoir une deuxième chance de continuer à mener ma vie comme ces six derniers mois. Je pousse la porte…Daniel vient de raccrocher le téléphone. Il se tourne. J’avance prudemment vers lui, sentant l’angoisse monter en moi. Il se contente de me regarder sans expression.— Bonjour… Ça ne va pas on dirait?Je sens que les larmes vont couler avant que je n’ai pu parler.— Venez, nous allons parler.Nous prenons place dans le petit bureau individuel que j’occupais auparavant. Les coupures de presses parus sur mes projets ornent encore le mur. Ce bureau que j’ai commencé par occuper à cette époque glorieuse ou j’avais cette toute nouvelle peau de commerciale. Une semaine de folie qui a débutés par le salon des Ressources Humaines ou nous étions présents, mon ancienne collègue, Béatrice, Daniel et moi durant trois jours complets. Des rencontres avec des patrons de société, des clients, plusieurs repas dans des beaux restaurants, de l’argent comme je n’en avais jamais eu, même si pourtant ce n’était rien… Un nouveau monde s’offrait à moi. Celui du travail, de la pub, de la presse. J’ai mis un peu de temps à m’y habituer. Mais j’étais si heureuse…Je m’assois, regardant cette pièce déjà avec une certaine nostalgie. Daniel en fait de même face à moi. Je n’ose pas croiser son regard.— Excusez moi, je sais que j’ai manqué presque deux demi journées sans prévenir et sans explications. J’ai fais quelque chose que je n’aurai pas du faire… il y a des problèmes qui me pèses mais la dernière chose que je souhaite c’est cesser de travailler avec vous…Il me sourit légèrement.— Ce n’ai pas cela l’important. Je ne vais pas vous virer pour cela. Mais je veux que vous alliez mieux pour de vrai. En apparence vous êtes tellement… vous avez tout ce qu’on peux rêver pour être bien dans votre tête, votre peau, votre vie. Vous avez du talent, tous vos projets déjà réalisés le prouvent, vous êtes également très douée pour la vente, vous êtes en bonne santé, jolie, vous avez des parents qui vous aime…
Il marque une pause. Je sèche mes larmes avec le mouchoir qu’il me tend.
— Mais je sais que hélas, ça n’est pas tout.
— Je suis défigurée. Tout mon acné revient. Je ne sais pas quoi faire.
— On ne voit rien. Votre visage est joli. Tout cela c’est dans votre tête.
— Je sais que cela s’arrangera. Vraiment, je ne veux pas lâcher. J’aime ce que je fais. Travailler ici c’est comme…
Je voudrais dire «Vous êtes comme une deuxième famille pour moi». Mais je n’ose pas. Je me tais.
— En effet, ce serai la dernière chose qu’il vous faut de partir, mais rassurez vous cela ne se produira pas. Je crois en vous et vous avez toujours votre place ici. Rien a changé.
Je souris. Un sourire plein de larmes mais je n’ai pas été aussi soulagée, rassurée depuis des mois. S’il savait combien ça me touche qu’il me dise cela. Je vais aller mieux maintenant. J’ai conscience de ce que j’aurai pu perdre. Je ne pense qu’à ma vie, qu’à ce que j’ai faillit détruire.
— Alors, combien de temps avez vous besoin avant de vous remettre au travail?
— Je vais m’y remettre immédiatement. J’ai perdu trop de temps.

14

L’échappatoire

27 mars. Vendredi.

Je vomis tout ce que je viens d’avaler. Mes biscuits salés préférés de «chez Bernard», le traiteur Italien ou je me rend régulièrement. Autrefois leur goût si familiers et me plaisaient tellement, aujourd’hui ils me répugnent, ils me rappellent l’ennui que je comblais en les avalant à la hâte devant le poêle brûlant, destiné à remplacer le jet chaud de la douche que je n’avais pas.
Je ne peux plus supporter aucunes des choses qui m’entoure: Dormir dans mon lit, vivre dans cet atelier avec toutes ces couleurs, ce poêle qui chauffe trop, cette attente interminable devant la télé, l’odeur de la cigarette, le vin, facebook… je sens que je vais devenir folle, je vais exploser. J’étouffe. Même le goût de mes aliments favoris est atrophié. Cet endroit qui me plaisait tant est mort. J’en pleurs.

Je prend mon sac avec quelques affaires et je sors prendre le train. Je ne compte m’arrêter qu’à l’autre bout du Terminus, dans cette ville que je connais si peu mais que j’ai déjà baptisé «l’autre Genève». Je suis déjà allée une fois à Zurich, au mois de janvier, passer le week-end seule dans un hôtel luxueux proche de la gare. Par ennui, pour me relaxer, voir autre chose, vivre de nouvelles aventures… Sauf que je n’avais rien vécu d’autre qu’un séjour solitaire qui m’avait laissé de marbre.
Un lieu qui ne m’est pas encore familier, un lieu qui n’est pas encore pollué par des souvenirs désagréables. Un lieu encore intact. Je suis pressée d’y être.

En montant l’escalator pour accéder aux voies, je sens brusquement ma pression monter. J’ai des bouffées de chaleur encore dues au médicament. Je m’arrête, je dois m’asseoir. Je sens un drôle de courant dans mes veine, comme de l’électricité. J’ai peur de ce que j’ai fais à mon corps. Les malaises de ce genre surviennent fréquemment et le mal de tête est quasi toujours présent.
Le voyage dure trois heures horribles. Je tente de fixer un point devant moi et d’oublier que le train bouge à toute vitesse. Ça me rend malade.

Les discours des passagers sont progressivement remplacés par des discours en suisse allemand. Des mots bruyants, qui n’aide pas la douleur de ma tête à s’estomper…

Yverdon, Neuchâtel, Bienne…

Je parvient enfin à Zurich. Des lieux qui ne ressemblent à rien, qui ne sont emprunts d’aucuns souvenirs. Je respire. Je suis pressée de descendre du train, je bouscule les passagers sans la moindre excuse. Je titube dans cette ville d’échappatoire. Je m’assoie un moment en gare et respire cet air si pur. Ce voyage en train m’a achevée.
Lors que je me relève, je vois nouveau tout blanc, comme si l’on avait augmenté la luminosité d’un écran. Le dehors m’apparaît comme irréel. J’ai envie de vomir. Je ne veux pas aller à l’hôpital. J’ai peur qu’on ne me pose trop de questions. Je songe à envoyer un sms à Caterina, mais elle ne me serait d’aucune aide…

Je me dirige vers la pharmacie. Je sens mon coeur battre dans ma oreille. J’ai mal aux poignets, je sens une drôle de pression dans mes veines. Je suis trop mal. Je tente d’expliquer, en anglais, ce qui m’amène.
— I have take too much «somnifères» for sleep at the plane. I know it’s stupide but I haven’t read the notice.
J’ignore si mon anglais médiocre à été compris. Je prétends qu’il s’agissait de «dormir profondément dans l’avion sans avoir lu la notice.» La jeune femme qui m’a reçue me demande d’attendre la pharmacienne, à qui je ré-explique la situation. Celle ci me regarde avec insistance. Je prends peur soudain qu’elle ne croit pas à mon histoire et contact l’hôpital psychiatrique.
— How much have you take?
Je mens.
— Three.
— Hum. Tath’s too many. It’s not good. You need going to the hospital, there is a service for empoisonement with medicament. Or you need to wait. You can’t do anything. There is no traitement.
— Ok, I will go to the hospital… thanks a lot.
Je repars, traînant mon mal être, mais heureusement dans des rues inconnues qui me soulage d’une partie de ma douleur. Je retrouve mon hôtel et prends une chambre. On me donne la 402. Le prix à fortement augmenté, mais je m’en moque.
Je m’enferme dans ma chambre avec soulagement et prends un long bain, ouvrant tous les petits échantillons mis à disposition. Du savon, du shampoing, un bonnet de douche, un petit canard, des crèmes pour le corps… Je m’allonge avec soulagement dans l’eau chaude et ne bouge plus, le visage tourné vers les carreaux noir brillants des murs classes de la salle de bains, dont la jointure ne comporte aucun défaut.

«Je suis loin de tout, je me sens bien, rien ne peux m’atteindre. Rien ne peux m’atteindre dans la baignoire, dans l’eau chaude.»

L’eau est vraiment un élément propice à la reflection pour moi. Enfant, je m’imaginais toute une ville au bord d’un lac sur les rives de la baignoire, dont les habitants étaient les bouteilles de shampoing et autres savons. Il y avait toute une hiérarchie dans cette population particulière: Elsève de Loréal était la reine, mariée à Jean-Louis David, le rois. Leur deux marques constituaient la famille royale. Il y avait aussi «Père savon», le maître des lieux, qui trônait sur le porte savon . Au dessus du lavabos, sur l’étagère des brosses à dents et des flacons de parfums de maman, c’était une autre ville, une autre hiérarchie. Mais le «feuilleton» des croniques dont j’inventais l’histoire se passaient autour de la baignoire uniquement.

A l’adolescence, je m’imaginais que le mur au fond de la baignoire me séparait d’une autre dimension, depuis laquelle «la reine» me disait tout ce qu’il allait m’arriver et me conseillait. Il s’agissait de mon double, mon double maléfique, celle qui avait en main mon destin. Cette «reine» changeait souvent de noms, inspirés par les romans que je lisais. Elle me disait que j’avais signé un contrat avec le diable, et que je céderai le moment venu. Ensuite tout s’arrêterai. Je savais que le moment venu était encore loin et se situait vers la fin de l’adolescence, mais le jour venue n’y croyais plus vraiment. Pourtant, j’aspirai à cette mort. Je la savais inévitable. C’est bien après tout ces évènements qui m’ont conduit à l’enfermement que j’ai réalisé que tout c’est exactement produit comme je l’avais en fait construis dans ma tête.
Et maintenant, quel est mon destin? Ou est la reine? Que vais-je advenir? Ai-je triché avec la mort, il y a trois ans, étant revenue à la liberté, à la vie? Est ce pour cela que tout s’est dégradé à nouveau?
Il me manque. Son corps me manque L’état comateux dans lequel je me suis plongée m’a fait oublié Fabien l’espace de quelques jours mais il est toujours dans ma tête. Et je sais qu’il me rappellera.

J’imagine face à moi une jeune femme qui me ressemble, celle que j’étais avant peut-être. Celle qui a pris le bon chemin. Elle me dit que la seule façon de ne pas mourir à nouveau et de rompre ce contrat avec le diable est que les choses se passent autrement. Que tout ne se finisse pas par le rejet…

Si seulement on pouvait être ensemble. Ensemble, vraiment. Ouvertement. Pouvoir l’embrasser dehors, dans une cafétéria pleine de monde, qu’il prenne ma main au détour d’une rue et non seulement quand nous faisons l’amour… Des désirs qui me surprennent de par leur simplicité. Des désirs normaux, par des fantasmes de haine et de sang comme ceux qui envahissent de plus en plus mon esprit. Je suis persuadée qu’en étant ensemble, tous ces fantasmes cesseront. Je deviendrai celle que j’ai toujours voulu être. Et c’est ce que me dit cette femme invisible, de l’autre côté des catèles du mur du fond de la baignoire.

15

Cadeau empoisonné

Je rate le train de trois minutes à peine. Je dois bosser à 16h30. Je me défoule sur une poubelle dans la gare. J’ai toujours mal au crâne. Ca ne passe pas. Avant de quitter l’hôtel, je me suis fait monter une assiette en chambre mais les aliments n’ont fait que m’écoeurer.
Mon portable sonne. C’est Lylla.

— …Allo? — Ciao ça va? T’es où? — Horrible, je t’expliquerai. Je suis entrain de revenir de Zurich. — Zurich? Qu’est ce que t’as fichu la-bas? Tu bosses ce soir? — Oui. A 16h30. — Ok moi aussi, on se verra. Je voulais te demander si tu cherches toujours un appartement? La question intervient à un moment si bien choisi que j’en reste sans voie.
— Evidemment, surtout maintenant, je peux plus supporter de vivre dans cet atelier.
— Tu te souviens, je t’ai parlé le mois dernier de mon père qui voulais peut-être revenir vivre avec nous. Et bien il est revenu cette semaine et veut faire sous louer son appartement. Il dit avoir déjà quelqu’un en vue mais j’ai parlé de toi, et ma mère est de mon avis.
— Lylla, écoute moi il me faut cet appartement, tu n’imagines même pas comme j’en ai besoin. Il le loue Combien? — 1’100. J’essaye de négocier le moins possible mais l’autre fille est prête à débourser… — C’est parfait, je me fiche du prix! Ecoute, il faut qu’on parle ce soir. Je ne peux pas laisser passer cette chance. — Ne t’inquiète pas, tu l’auras. — Il est libre quand? — Lundi. — Lundi! Je me sens tellement enthousiaste que je n’arrive plus à parler. J’ai la gorge serré presque au point de vomir.
— Tout va bien? Qu’est ce qui s’est passé au juste?
— Je t’en parle ce soir. Merci pour cette nouvelle.

***

— Excellent…
Mes yeux font le tour de la pièce. Les murs sont blanc, lumineux. C’est aussi grand que les deux pièces de l’atelier réunies. Une alcôve sépare la salle à manger de la pièce principale. Dans la salle de bain, une grande baignoire. Je me réjouis de pouvoir à nouveau me glisser dans l’eau chaude d’un bain chez moi.
Je sors sur le balcon. Il doit faire environ 4m2 en largeur, donnant vue sur un grand centre commercial ainsi que sur l’immeuble voisin, séparé par la verdure d’un parc. Je me penche. Nous sommes au troisième étage. En contrebas, un parking qui affiche complet à côté de monticules de meubles et de déchets que les habitants on laissé près des poubelles…
— C’est parfait…
Un grand lit deux place, ainsi qu’une télé posée sur un meuble de bois clair constitue le mobilier de la pièce principale. J’imagine déjà comment je pourrai organiser la pièce, mettre le lit d’un certain côté, acheter un canapé, une table basse…
Tout sera noir et blanc, comme les murs et les catèles de la salle de bain. J’en ai assez des couleurs. Je n’en veux plus. Je veux que ce nouvel appartement soit net, zen, classe, aucune couleur de doit venir perturber ce nouveau lieu. En aucun cas je ne veux qu’il ressemble à une maison d’artistes.
Je prends place sur le lit. C’est la première fois que je posséderai un lit de cette taille.
— Lylla, je ne sais comment te remercier, c’est incroyable cet appartement est trop parfait. C’est exactement ce qu’il me faut! — C’est clair, tu vas pouvoir être bien ici… Elle ne me regarde pas. — Qu’est ce qu’il y a ? Elle redresse les épaules, comme à son habitude.

«— La tenue du corps est très importante. Aussi importante que la beauté!»

— Rien, je suis juste un peu crevée du boulot. Mon père te donnera sûrement les clefs lundi. Ou bien c’est moi qui te les donnerai vu que tu es pressée de partir.
— Merci, Lylla. — C’est rien, ça me fais plaisir! Je suis sur un nuage. Bien que toujours présents, les effets secondaires de ma prise de médicaments je ne les sens presque plus. J’ai raconté cette mésaventure à Lylla. — Pas  grave. Rien avoir avec lui. Juste un petit excès de quelque chose comme dab….

Mardi 31 mars

L’euphorie…
Est telle cette semaine, qu’elle frise la folie. Je soulèverai des montagnes à moi toute seule si je le devais. En deux temps trois mouvements, mon appartement presque vide ressemble déjà à une couverture de magazine. Des rideaux translucides noir et blanc habillent la porte fenêtre, à côté de laquelle un beau canapé blanc en toile attend que l’on vienne y prendre place. Entre le canapé et la fenêtre un meuble à cd en hauteur, sur lequel est posé un beau vase noir remplis de sable blanc. Toujours du même côté un peu plus loin se trouve le grand lit, orné de draps aux motifs noir et blanc, et de l’autre côté un meuble trouvé au bas de l’immeuble en bois clair, me servant d’étagère et d’armoire provisoire — pour les beaux vêtements uniquement. Face au canapé la télé, une petite table de verre basse. Dans la cuisine une table de bois, deux chaises.
Je travail plus ou moins correctement, me hâtant d’avoir finit pour pouvoir rentrer poursuivre mon déménagement. Mon nouvel immeuble se situe un peu en dehors de la ville, dans une cité immense de peut-être cinq ou six immeubles sont presque identiques. En moins de deux jours, toutes mes affaires son ramenées depuis l’atelier. Je fais chaque jour des nouveaux achats utiles à la décoration de l’appartement. Je me rends en dehors de la ville avec Rob, jeudi soir, pour acheter un canapé et une armoire, que l’on ramène en train. Il me reste encore à acheter des plantes. Je veux pleins de plantes. Parce que je sais que ça lui plairait. Je les choisirai avec soin. Je ferai tout pour qu’il n’est qu’une envie, revenir.

Je ne tiens plus. Je lui envoie moi-même un sms. 10 jours que je ne l’ai pas vu…
«Hello ça va bien quoi de neuf? Tu sais pas quoi je viens d’emménager dans un super appart! J’ai déjà presque tout emménagé!»
(…)
«Hello! Mais ça va très bien et toi? Trop cool pour ton appart je pourrai bientôt le visiter? T’as congé pour le déménagement ou tu bosses? Tu me dis si ça va pour ce week-end sinon j’ai tout le temps la semaine. Alors voilà. Bisoux»

Hier, j’ai reçut un texto d’une amie que je fréquentais quand j’avais 17 ans, qui m’invite à une soirée dans un club sur Genève. Je saute sur l’occasion.

« Ca te dis de venir à une soirée au moa club? Je suis invitée par une vieille amie, elle dit qu’ils ont réservés des tables. Avant on pourra passer la soirée dans mon nouvel appart…»
(…)
« Ok oui ça peut être cool, je te redis à quelle heure je passe! Bonne fin de semaine bisoux»
C’est la première fois qu’il viendra en boite avec des amis à moi, même éloignés. Je flippe. Mais j’ai hâte.  Il ne saura jamais rien de ma «tentative de suicide». Je ne laisserai jamais rien paraître. Tout va pour le mieux maintenant. Et s’il accepte de venir à une soirée ou sont présents des amis, c’est plutôt bon signe, non?

16

Le test

Je vomis mes tripes. Merde. Il faut pas qu’il me voit. Surtout pas. Et merde. .Je n’ai pas quitté les toilettes depuis 15 minutes et il doit être entrain de me chercher.  ..

«Mais non t’inquiète il est avec les autres, il doivent bien se marrer..»

Nous sommes obligés de rentrer. A seulement 2h. J’ai a peine vu mes amis, je n’ai fais que le regarder, le chercher des yeux, voir à qui il parlais, l’embrasser, le toucher… je me rappel à peine avec revu Johanne, sont copain Marc et mon autre ami de longue date, Maxime.
Pour l’heure, je veux juste dormir. Je n’arriverai pas à me remettre ce soir. Je suis vraiment trop trop mal. J’ai bu à en dépasser mes limites.

***

Il est allongé sur le dos. Son corps bouge au rythme de sa respiration. Son souffle est calme, régulier.
Ça sera si facile de t’étouffer. D’en finir avec cette obsession…

Mes pensées dévient. Je m’écarte légèrement de lui comme si je craignais qu’il ne m’entende. Je touche ses cheveux, son visage… Je touche sa gorge, une veine sous sa peau…

Je suis cinglée. Cinglée.

Il se réveil. Il ouvre les yeux. Je sursaute et ferme les miens aussitôt. Il murmure quelque chose d’une voix ensommeillée et replonge dans le sommeil. Ouf. Je me lève pour aller prendre ma douche. Il faut que j’arrête de faire cela. De le regarder ainsi. De penser ainsi. C’est malsain.

Je me saisi de son portable pendant qu’il prend sa douche. Des message de ces amis, rien de bien spécial. Je regarde sa dans sa boite e-mail facebook, restée connectée. Il y a plusieurs messages d’une jeune fille blonde, Marina Vanier. Il m’a déjà parlé d’elle, lui reprochant d’être trop collante. Elle ne l’intéresse pas, donc je ne m’affole pas mais lire ces messages me procure malgré tout un sentiment de rage.

«Hello, ça va bien? Tu fais quoi te beau ce soir? Tu viens boire un verre au start? Bisoux »

To: Marina
From: Fabien
« Ecoute je pense pas je suis fatigué ce soir je sors pas trop on verra une autre fois bis»

13h. Il fait beau, on sort se promener. Balade au bord du lac. Mouettes genevoises pour rejoindre l’autre rive. Photos. Soleil. Rires. Plaisanterie. Sandwich au bord de l’eau. Emerveillement de Fab face à la rade genevoise.
— Wah et c’est la première fois que tu m’emmènes ici? C’est la première chose que j’aurai du voir à Genève!
— Oui c’est vrai, c’est que je viens tellement ici que j’oublie qu’on puisse ne pas connaître! Je travail pas loin du bord du lac.
Il me pose pleins de questions, ou se trouve le quartier des banques, le vieille ville, etc. Mais cette gentille promenade n’est pas totalement innocente. La journée se termine pas une petit virée en voiture habituelle…

— On va où, par là?
— Merde on a dépassé la frontière!
— Oh non fait chier je voulais pas me r’trouver en France!
— T’inquiète ça va te plaire, il y a plein de forêts de ce côté…

…Destinée à se terminer par le plaisir.

Mercredi, 8 avril

J’ai prévenu mes parents de mon déménagements, qui ont été agréablement surpris. Je ne leur parlais plus depuis un bout de temps, ne communiquant qu’avec ma soeur. Celle ci me téléphonait sans cesse, en pleine détresse quand à ma mère et ses interdiction. Elle n’a pu que brièvement passer dans mon appart entre l’école et le repas du soir, mais reviendra plus longuement passer une soirée quand elle pourra sortir.
J’ai rencontré Monsieur Mamhoudi, le père de Lylla. Nous avons signé un contrat entre nous — soit-disant déclaré à la régie mais je n’en doute — et je lui est versé une caution d’un mois de loyer- J’ai signé pour six premiers mois. Nous nous verrons chaque mois pour que je lui verse le loyer en main propre, en échange d’un reçut. Un type charmant, style «gentil arabe du coin». Il me rappel quelque peu Said, un homme de 37 ans que j’ai rencontré au refuge en France lors de mon mois en cavale il y a trois ans*. Seul Jade et Rob ont déjà visité mon appartement. Je n’arrive plus à joindre Livia. Je lui est parlé il y a quelques jours mais elle m’a paru froide, m’a juste dit qu’elle avait des soucis avec le permis Suisse et avait trop de travail pour venir chez moi. On verra plus tard… Cet emménagement m’a quelque peu tiré de ma dépression, mais je sens que ça n’est que provisoire. Rien a changé au fond. Tout ce que j’ai fait, tous ce que j’ai mis dans mon appartement est destiné à lui plaire et rien d’autre.

Soirée en semaine avec Lylla: Des cartons vides de pizza livrée de chez Dominos, un cendrier plein de clopes, des briques de thé froids posées sur le sol entre la cuisine et le canapé, de la vaisselle salle qui traîne dans le lavabo, des miettes à peu près partout… On regarde un film dont j’ignore le nom. Un film d’horreur idiot qui se finit déjà. Il est minuit passé. Lylla éteint la télé. — Je voulais te confier un truc l’autre fois, mais jure moi de le dire à personne. — Pas de problème, tu le sais bien… Elle recrache la fumée de sa cigarette.
— Tu te souviens l’opération chirurgicale que je rêve de faire? Je peux être opérée dans les mois à venir, mais pour ça, j‘aurais besoin d’un crédit de 8’000 francs. J’ai tout prévu. Mais je ne gagne pas assez pour contracter un crédit. Il faut juste que je trouve quelqu’un qui soit d’accord que je lui rembourse 200 Frs par mois pour un crédit à son nom. Quelqu’un qui me fasse confiance.
Merde, j’espère que ça n’est pas l’appartement contre le crédit… qu’est ce que je peux faire? Il ne faut pas que l’appart ne m’échappe tout de suite, il faut au moins attendre quelques week-end. Je vais tenter de gagner du temps. Je ferai n’importe quoi pour garder cet appart. Et qui sais, peut être que je lui rendrai ce service, j’aime faire confiance à ceux qui en ont besoin.
—Ecoute, je vais réfléchir ok? Je ne gagne pas tant que ça et ce ne sont pas des revenus fixes. Peut-être qu’ils ne me laisserons même pas faire de crédit… Alors je vais voir ok?
Elle s’emballe comme si j’avais dis oui.
— Merci, merci, tu t’imagines pas combien c’est important pour moi!

Dans quelle galère me suis-je encore fourrée?

***

— Mets en plus, je t’ai déjà dit, y’en a pas assez!
— Une mini pour moi!
— 3 médium stp!
— Tu peux me remplir plus ma small?
— Un grande sans sel Enila!

Je prend la pelle et jette les frites en même temps sur tous les paquets que je viens d’empiler au dessus du bac à frites. Mes mains tremblent. J’ai la gueule de bois et j’ai un mal de crâne horrible.
— Bon Enila, t’a pas entendu ce que je t’ai dis ou quoi?
Je me retourne. C’est Maya. Je reconnaîtrais le son désagréable de sa voix n’importe ou ailleurs. Avant, nous étions les meilleures amies du monde, l’espace de quelques mois. Mais pour plusieurs raisons nous ne pouvions l’être. Nous étions deux autoritaires, deux dirigeantes, deux manipulatrice. Et pour bien d’autres choses désagréables et impardonnables de la part de la corpulente et jalouse Maya Willis, plus jamais de complicité ne naîtra entre nous.
— Putain non mais y’a des clients qui attendent là, en plus les frites son mal faîtes, non mais regardez…
Je m’arrête de bosser pour la dévisager.
— Tu fermes ta gueule maintenant. Fais moi encore une remarque et je déballe tout ce que tu raconte sur tout le monde ici.
Tous le monde nous regarde.
— Je vais prendre ton poste Enila… Tu peu passer en salle si tu veux…
Le pauvre manager Silvain, qui tente de sauver les apparences. Je descends dans les vestiaires, m’asperger d’eau fraîche. J’ai encore des traces de mascara d’hier soir…

Nous avons passé la soirée dans un bar sur Lausanne, comme à notre habitude. Ensuite, nous sommes monté en voiture si haut dans la montagne que mes oreilles se bouchaient.  Une vue imprenable sur tous le Léman, de nuit, avec toutes ses lumières sur les rives du lac. Un endroit magique. Je grelottais.

«— Il fait si froid…
— Un jour on le fera sur une plage, au coucher du soleil…
— Vraiment, tu irais là-bas avec moi?
— Avec toi j’irai partout…»

Puis nous somme rentrés Chez lui. Dans son monde. Pendant qu’il était sous la douche, je me suis aventurée dans son agenda: Devoirs, anniversaire de copains… pas la moindre trace d’un autre fille dans sa vie. Mis à part sa meilleure amie et quelques autres copines, qui reviennent pourtant peu sur ces photos.
J’ai pu rencontrer sa grand-mère, qui ne parle que l’allemand, et son chat, Matelot. Dans le salon une autre photo de lui et de sa grand-mère, plus jeune. Tout est bien assortis, bien rangé. Tout est beau. Tout me fascine. Sa vie. Sa maison. J’aimerai ne jamais la quitter. On pourrait m’enfermer chez lui toute la journée en attendant qu’il revienne que je m’en contenterai.
C’est ça que je veux. Que chaque jours soit ainsi. Que je ne vive que pour lui. Que je l’attente dans son monde.

Le lendemain, j’ai du partir de chez lui à la hâte, ce qui m’a mise dans une humeur noir. Je suis en plus arrivée une demi heure en retard, ai du subir les remarques menaçantes du patron. J’ai commencé à faire les frites jusqu’à entendre râler cette insupportable Maya et abandonner momentanément mon poste pour descendre calmer ma rage aux vestiaires.

17

Mutilations

Dimanche horrible. Je n’ai nul part ou aller. Rien à penser. Je reste assise sur mon canapé, anticipant déjà tous les autres soirs mornes de la semaines, maintenant que mon appartement est tout organisé. J’essaye de penser à tous ce que je pourrai faire, tous ce que je faisais avant, mais rien ne me fais envie. Et surtout pas travailler au Fast burger. «Faire de l’art»? Peindre? Je ne sais même plus ce que ça veut dire.
Depuis mon «déchirement» avec Maya — digne de figurer dans la presse people spécial Fast burger — je n’ai osé y retourner, trouvant sans cesse à me faire remplacer.

Je regarde ses photos une à une. Puis celle de Solange. Je mets les photos côte à côte et tenter de les imaginer ensembles. En un an et demi ils ont du faire pas mal de photos. Pourtant je n’en trouve aucune. Solange ne modifie jamais ses pages, ses albums sur facebook. Je dois me contenter des informations qui y figurent déjà. Je trouve son numéro de portable sur le net, que j’appel en numéro masqué, mais jamais personne ne répond.

Mon appart est déjà dans un désordre total. La vaisselle n’est pas faite depuis plusieurs jours, mes vêtements sont empilés pêle-même sur le lit. Je n’ai pas la force de ranger. A quoi bon, s’il n’est pas là pour voir le résultat? J’ai envie de tout envoyer valser.

Je prend un bain, emmenant bouteille de vodka red bull d’un demi-litre à 35 degré, paquet de clope, briquet et radio à porté de main. Je l’allume. Son groupe préféré.
Je bois. Je fume.
La musique est trop douce, l’alcool pas assez fort. Je me sens lourde. Laide. J’ai l’impression de traîner mon corps comme un fardeau. J’ai envie de le griffer, de me couper pour ressentir quelque chose.
Je regarde mes bras et me souviens. Quand j’avais 16 ans. De petites mutilations, mais la dont la douleur était exquise. La douleur soulage le trop plein de rage et calme le désir. Empêche de tout détruire, limitant le désastre à son propre corps. Je me saisi d’une épingle à nourrice traînant sur le rebord de la baignoire et me pique. Une goutte de sang perle et je m’empresse de la lécher. J’aime le goût. Mais que va-t-il dire s’il voit des marques sur mon corps? Il va fuir. Je ne me le permettrai Jamais. Je ne dois laisser aucune trace de mon mal être de la semaine.

Je finis la bouteille avant d’aller me coucher, ivre. Demain levé à 7h… je n’y crois plus.

***
Déjà le milieu du mois, et mon chiffre d’affaire est au plus bas. La période de crise actuelle n’étant déjà pas favorable, je ne vends vraiment plus rien. Rien que de simples «pavés» publicitaires dans les supports presse, en noir et blanc et au rabais… J’ai peur de ma responsabilité quand à la feuille de mes recettes que je remet chaque début de mois en mains propres à Daniel. Je sais qu’ils compte sur moi et que si je ne rapporte rien, c’est tous le monde qui risque d’en souffrir. Je vois combien Daniel est inquiet, sous cet optimisme implacable, quand à pouvoir payer tous le monde à la fin du mois. Jamais je ne voudrais les décevoir. J’ai déjà fais le calcul, et je sais que leur propre salaire n’est rien, qu’ils ne gagnent même pas plus que nous. Enila dit: Je n’ai toujours presque pas de chiffre pour ce mois. C’est un mois difficileDaniel dit: Il ne faut pas se décourager. Desfois les clients réagissent au dernier moment…Mais il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de moi je le sais. Je suis devenue incapable ne serais-ce que de me saisir du téléphone. Je N’Y ARRIVE PLUS! J’ai faim… Il y a bien longtemps que j’attends plus la pause de 9h30, encore moins celle de midi pour aller chercher ma dose de sucre. Croissants au chocolat, Ice tea, biscuits, Nuttela… c’est comme un besoin vital, que je suis obligée de combler. Je file au magasin de tabac, dans la rue voisine, au moins trois cinq fois par jour. J’ai déjà gagné deux kilos. Je suis encore mince, mis à ce rythme cela ne durera pas. Et après chaque consommation de sucre en abondance je regrette déjà d’avoir mangé autant, j’ai le sentiment d’être lourde, laide, salie par cette nourriture infâme pourtant tant désirée les minutes précédentes.Je m’enferme dans les toilettes et tente de vomir. J’ai avalé quatre croissants au beurre en plus du Nutella cette après midi. Je n’arrive pas. Il n’y a qu’avec l’alcool que j’arrive à vomir. Je passe devant le miroir en sortant des toilettes et je ne remarque que mon acné. Je me sens laide, laide, laide. Comment puis je me sentir aussi belle le week-end, avec un simple coup de sèche cheveux et une tenue appropriée? Est ce dans ma tête ou est ce que mon apparence change à ce point entre la semaine et le week-end? Et le week-end, je ne mange tellement rien. Je me sens légère, je n’éprouve plus le besoin de remplir mon corps de cette graisse ignoble. Je me sens pure. Belle. Mas ça ne dure pas. 17h30. Je passe enfin par l’atelier, récupérer mon courrier et quelques fringues «de semaine» que j’avais laissé dans cette ancienne demeure. Revoir les lieux me rend déjà nostalgique. Sensibilité de merde… Je ravale ces larmes qui ne veulent rien dire. Ce lieu est toujours à moi, il ne va pas disparaître…J’ouvre la boite: Facture, facture, facture et… Lettre des beaux arts. L’espace d’un instant tout me reviens à l’esprit. Mémo’art, les performances, les expos, les articles, mon carnet, la musique qui me transporte, mon rêve d’aller à l’uni… je me souviens du discours que je tenais sur mes projets, ma vie, si sure de moi.Tu parles. Et les tunes alors, je les trouve planquées dans mes oeuvres? Bien planquée alors… Je retourne la lettre, prête à déchirer l’enveloppe. Ce n’est qu’une simple lettre de refus, sa ne fait aucun doute. Il y a une chance sur je ne sais pas combien d’entrer par dérogation, et comme je n’y crois plus, ça ne peux plus advenir. «— C’est vrai que faut mieux pas quitter ton travail, même pour les beaux art, en cette période faut penser aux sous et aux métier d’avenir…»Mais pourquoi ne me rendent-ils pas mon dossier de candidature dans une grande enveloppe alors? Détail. Je l’ouvrirai dans le bus. J’enclencherai ma musique de toujours et je pourrai peut-être versé quelques larmes de nostalgie, ou au contraire je resterai de marbre devant cette lettre de refus dont j’avais oublié jusqu’à la venue… Tout ça me paraît si loin.

18

Quand nos rêves nous rattrapent

Je reste sans voie. Je m’agrippe au papier. Mon baladeur tombe et se fracasse sur le sol, éjectant le cd de son support.
— Madame, votre…
Je n’ose relire à nouveau. J’en tremble. Je me lève brusquement, froissant la lettre dans un de mes sac. Il faut que je sorte, il faut que je sorte de ce bus. J’étouffe.
Je manque d’oublier de ramasser mon baladeur. Il y a du monde qui entre et je bouscule. Je transpire, je suis dans tous mes états.

Je saute sur le trottoir et m’agrippe à la barrière surplombant le Rhône. Je longe celle-ci, m’éloignant machinalement de la foule. J’ai besoin de crier, de tout sortir. Peut importe la réaction des passants. Comment le destin peut-il être aussi cruel? Comment peut-il encore accorder des choses à quelqu’un qui ne désir plus rien? Je n’arrive pas à me réjouir. Je ne ressent que de la haine, de la haine parce que mon rêve ce réalise, un rêve ne m’attire plus.  Je ne sais que faire de cette information sur ce bout de papier. Ce sont comme les rêves d’une autre qui me rattrapent.

Je cherche la lettre dans tous mes sacs, en vain. Je retourne sur le trottoir, je ne la trouve pas non plus. Je me rends compte que j’ai laissé deux sacs de vêtements dans le bus. Mais seule la lettre compte. Et elle est introuvable. Je veux la relire à tout prix! Je panique, je cherche partout, dans tous les bus qui reviennent dans l’autre sens. Je suis frustrée, sur les nerfs. J’appel Caterina. Elle rit. Elle rit de ce destin, qui est encore avec moi même si je le boude, en marchant droit dans le mur. Elle rit de cette maîtrise que je croit toujours avoir sur la vie, et qui soudain me poignarde avec mes propres rêves. Moi je ne ris pas. Je continue de gueuler. Je marche. Il faut que je retrouve cette lettre.

Mais je ne la retrouva jamais…

***

Je ne dors plus. Je ne peux plus. J’ai besoin de marcher, marcher sans but et sans destination précise, pour réfléchir. Les rues sont désertes et j’aime ça, j’aime cette ambiance. Je j’emprunte un petit sentier au bord des voies, sortant de la ville, m’enfonçant dans la nuit la plus noire. J’ouvre mon couteau et le tiens fermement dans ma main, la lame à demi cachée par la manche de ma veste de laine. Mais au bout d’une heure je n’ai plus peur. En voyant des vélos parqués près de la gare de Genthod, je songe que si j’en avait un je pourrai rouler toute la nuit, jusqu’à Lausanne… Cette idée me fait rêver. Je regarde s’ils sont tous soigneusement cadenassé. Oui, et c’est tant mieux. Il faut que j’en trouve un bien à moi. Et ensuite je partirai…
Je ne peux me résigner à rentrer, me coucher, attendre le lendemain… C’est cela que je supporte le moins, de toujours devoir rentrer quelque part, pour ensuite «revenir», comme au point de départ. Ou que l’on se trouve il faut toujours entendre ce mot horrible de la bouche des autres,  et même parfois de la notre: «il va falloir songer à rentrer». Cette  phrase qui me répugne depuis mon enfance. A chaque fois que je commençais à m’amuser, il fallait que j’entende ma mère la prononcer et casser toute la magie. «Il va falloir rentrer…» Et bien ce soir je ne rentrerai pas.
J’arrive dans un petit parc près un quartier résidentiel, quelque part entre deux villages. Un banc semble m’inviter à y prendre place. Je m’y allonge, et contemple les étoiles. Je «songerai» à rentrer demain…

***
Jeudi

Toujours pas de réponse à mon annonce pour le nouveau président de Mémo’art. Au moins, j’aurai essayé…
J’ignore les messages de Anne au sujet de l’association. Je me dis toujours que je «verrai plus tard». Mais il n’en est rien. C’est comme pour tout: Je «verrai plus tard» le fait que je vais gagner deux fois moins d’argent ce mois-ci. Je «verrai plus tard» le fait qu’il faut songer à payer des factures depuis le moi dernier. Je «verrai plus tard» pour faire le ménage dans mon appartement… J’attends de connaître le jour de sa venue pour tout faire. Une parole, un geste de sa part, et je suis capable de tout. Et cette semaine il ne m’a toujours pas appelée…

Pas d’indifférence, je t’en supplie. Insulte moi, jettes moi si tu veux mais ne m’ignore pas d’un coup, pas comme ça…

Je ferme l’ordinateur et fais couler l’eau du bain jusqu’à remplir la baignoire d’eau chaude à raz-bord. L’épingle à nourrice restée sur le bord me nargue. Si je ne le revois plus, aucune retenue n’est nécessaire…

Je m’allonge à nouveau dans l’eau chaude, la bouteille de vin rouge sur le rebord de la baignoire.

Se noyer serait plus simple. Laisser l’eau m’envahir jusqu’à ce que je suffoque. La, maintenant, aujourd’hui. Emportant ces rêves qui ne se réaliseront jamais…

Mon rêve c’est toi. C’est que tu me demande d’être tienne. D’être TA copine. Ca fait maintenant trois mois que je t’attends. Je te vois chaque week-end ou presque, et pourtant c’est comme si je ne t’avais pas encore eu, comme si mon désir n’était encore qu’à sens unique. Comme au stade de l’école.
J’éteins ma cigarette sur le rebord de la baignoire. Je sens qu’il ne m’appellera pas. Il ne m’appellera peut-être plus.

Je me laisse glisser doucement dans l’eau, jusqu’à ce qu’elle immerge ma bouche, mon nez…

Mon portable sonne.

J’émerge à une telle vitesse que je renverse la bouteille de vin dans la baignoire, colorant l’eau d’un rouge sanglant. J’attrape mon téléphone, sur le rebord du lavabo.

C’est lui.

— Allo?
— Hello c’est moi, ça va bien?
— Oui oui j’étais… entrain de prendre un bain!
— Ah je tombe bien alors!
— Ahah oui c’est clair!
— Alors quoi de neuf cette semaine?
Je sors de la salle de bain.
— Mmh rien de spéciale… Ah enfin si, ma dérogation à été acceptée pour l’uni.
Silence.
— Mais c’est tout ce que ça te fais? Lors qu’on c’est rencontré tu ne m’as pas dis que c’était très important pour toi?
— Oui, bien sur, c’est juste que je n’arrive pas trop à réaliser c’est tout…
— Ok, je crois que je vois… Sinon tu veux qu’on se voit d’main soir? T’a rien d’autre de prévu?
— Oui bien sur, non, rien de prévu!
— Super alors je passe chez toi, je te redirai vers quel heure! Bisoux!

J’en tremble. De peur qu’il n’est senti quelque chose de bizarre dans ma voix. De peur qu’il ne m’ai senti pressée de raccrocher. Mais une fois l’émotion passé je sourit. Car c’est demain. Demain. C’est repartis. Plus d’angoisses… du moins jusqu’à dimanche.

Je me raccroche encore à l’espoir qu’un jour il me guérisse de ma folie.

19

Quand la magie opère

T’a l’air pas très bien, t’es sur que ça va?
Je lui adresse mon plus beau sourire.
— Qu’est ce que tu veux dire par là? Si si, je me sens bien en ce moment!
— Oui mais dans la vie tu ‘as pas l’air très bien, quand je t’ai appelée l’autre fois tu avais l’air mal à l’aise, pressée de raccrocher…
— Oh, non pourtant tout va bien, je suis juste prise de cours avec cette histoire d’école mais sans plus… je n’aime pas trop passer des heures au téléphone en général… je préfère voir les gens face à face.
— Désolé, peut-être que j’me fais des films, excuse de te soûler avec ça!
Rires. Je lui caresse la main, puis le bras. Comme chaque fois dans un bar.  J’en suis à mon troisième Morito. Lui son deuxième.
— T’as besoin de boire pour me toucher ou quoi?
Il rit mais sa remarque me surprend.
— Quoi? Pas du tout. Alors comme ça tu fais ton sérieux!
Je m’approche de son oreille.
— Si tu veux j’arrête, pas de soucis…
Petit sourire
— Non… surtout pas c’est pas ce que je voulais dire…
Gagné.
— Alors tais toi.
Il boit une gorgée de cocktail
— Sinon J’suis allé en boite, hier. C’était naze.
— C’était pas comme quand on c’est rencontré, hein! On devrait y retourner d’ailleurs…
— Ouais mais aller en boite c’est mieux à plusieurs, avec des amis, juste à deux c’est pas marrant… Je t’inviterai bien avec des amis mais c’est sur que… vu qu’on est pas vraiment ensemble…
Il me regarde. Je ne bouge pas. Je ne dis rien. Je retiens mon souffle.
—… Enfin tu vois quoi.
Silence.
— Ouais, t’inquiète je vois.

Encore une fois, je me tais. Encore une fois, j’ignore toute allusion à ce que je désir plus que tout au monde. Je suis incapable de lui parler. Je suis condamnée.

***

Les jours s’écoulent comme des semaines entières. Mes parents viennent enfin me voir pour déjeuner dans mon nouvel appartement. Surprise de leur part: Un VTT flambant neuf, qui apparemment m’appartient depuis mes 12 ans et dormait dan leur cave. Leur ayant brièvement fait part de mon envie de prendre la route, voilà qu’il est maintenant chez moi, près à m’accompagner partout.

Pédaler est la meilleur chose qui me soit arrivé depuis des semaines. Je prends des routes, traverse des campagnes, pédale sans jamais m’arrêter.  Je n’ai pas peur de m’éloigner; J’ai l’impression de ne jamais aller assez loin pour découvrir des lieux que je ne connais pas, et c’est cela qui me manque. Je bois moins, la bouteille de rouge ne rentrant pas dans mon panier à vélo… je roule ainsi toute la soirée, parfois la nuit, incapable de me poser où que ce soit. Je me suis tellement habituée à ce vélo que je ne sais comment je ferai sans. Il est mon seul échappatoire, mon seul moyen de passer les soirées en semaine sans avoir le vertige de rester seule chez moi, sans bouger, sans faire le moindre geste, sans rien voir d’autre que mes murs et l’écran de mon ordinateur, facebook, ses photos…
Mais lors que je rentre, je me précipite pour le contempler à nouveau, pour fouiller dans sa vie, récolter de nouvelles informations. Je connais tant de choses de lui qu’il serait paniqué de l’apprendre. Je sais dans quelles écoles il est allé depuis la maternelle, le nom des entreprises ou il a travailler, le nom de ses meilleurs amis, la où vit son père, sa famille…
J’ai été jusqu’à faire analyser son écriture grâce à un morceau de papier volé dans sa chambre. Le résultat: «Quelqu’un de très sensible mais qui ne montre pas beaucoup de ses émotion (…). Qui manque quelque peu de confiance en soi, et qui le cache par une énergie débordante.»
J’ai également fais la mienne: «Quelqu’un de très impulsif, lunatique, qui change constamment d’humeur. Personnalité très compliquée et dur à saisir pour son entourages (…). Sentiments très marqués…»
Ma folie. Sa normalité.

***

Mardi, 21 avril

Quelqu’un me parle sur Facebook… C’est Boris, un étudiant en deuxième année des beaux-arts, qui a trouvé mon adresse dans les contacts de Rob. Depuis ma rencontre avec Chris — et ces sms plutôt salés dont je ne suis pas prête d’oublier le contenu — je me méfie de rencontrer qui que ce soit. Cela fait déjà plus d’une semaine que je parle brièvement à Boris sur le net. Il vient de Paris. C’est rare de rencontrer d’autres artistes pour moi. Il a l’air quelque peu tourmenté, mais je ne connais pas encore son histoire. Et je ne suis pas sûre de vouloir la connaître…
— Bonsoir…
— Bonsoir.
— Que fais-tu de beau?
—Rien de spécial. Je regarde la télé.
— Et que regarde tu?
— Rien de spécial, je zappe. Et toi?
— Je faisais du rangement. J’ai beaucoup d’affaires et ma chambre est petite… J’habite dans un ancien hôpital psychiatrique transformé en maison pour étudiants.
— Vraiment? Dingue. Ça me plairait pas mal pour un temps, de jouer les folles là-bas. Mais la psychiatrie je l’ai connu pour de vrai, et c’était moins drôle…
Je me fiche de son opinion, son avis m’indiffère, alors tant pis si je balance tout.
— Moi aussi j’ai eu quelques soucis. C’est sur qu’on est mieux loin des hôpitaux…
Merde. Un autre fou.
— Si tu veux on va boire un verre, je peux descendre à vélo je suis vite au centre ville.
Bon, j’accepte.
— Ok dans une heure au centre ville.
Je ne resterai pas longtemps.

23h30

— Tu sais je sortais avec une fille qui vivait à plus de 500 kilomètres de moi, à Toulon. Elle me plaisait tellement, belle, brune, sympa, vraiment la fille de mes rêves. On se voyait presque tous les week-end, et on passait les jours fériés ensemble. Seulement plus je la voyais plus j’étais déçu de partir. A un point que quand je rentrais, je n’avais plus rien envie de faire. Ça n’a duré que quelques mois et j’ai mis un terme à notre relation. J’aurai finit par tout perdre. Tu devrais en faire de même avec lui, sinon c’est ça qui va t’arriver.
Je lui est parlé. Peut-être que je n’aurai pas du. Mais mon histoire est différente de la sienne. Fab et tout ce que j’attends de la normalité. La folie ne cessera pas en même temps que notre relation, au contraire. Elle ne cédera si l’on sort ensemble. Un seul mot suffirait. Cela ce passera ainsi, j’ai confiance.

Je rentre de chez Boris vers minuit. Parler m’a fait du bien en fin de compte. Côtoyer un artiste m’en apprend plus que je croyais, notamment sur moi-même. Je ne veux pas m’isoler. Je me forcerai le plus possible.

23 avril

Je regarde dans mon carnet.. Mon fidèle carnet, celui ou je notais soigneusement tous mes projets, mes rendez-vous, mes objectifs… Aucune page n’a été écrite depuis le 1er mars. Je caresse les pages comme si elles appartenaient déjà au monde du passé. Je me saisi d’un stylo et note sur la page suivante: «Concours des beaux-art: Dérogation acceptée! Travaux à présenter pour le concours: …
Même si je voulais me présenter, j’ignorerais quoi. Il me faut d’autres supports, d’autres oeuvres, peut-être une vidéo, des photos… tout est à créer. Et je n’y arriverai pas. Je range le carnet tout au fond de mon sac fétiche, tout au fond de mon ancienne vie…
J’ai évité toute la semaine les messages de Lylla. Cette histoire d’opération m’était complètement sortie de la tête. Je ne réponds qu’à un de ses sms par «Je réfléchi». J’ai déjà tenté le «On ne m’accordera pas le crédit, j’ai gagné trop peu ce mois-ci». Mais Lylla à toujours de nouvelles idées, contact toujours de nouvelles banques… J’ai peur de perdre l’appart. Il faut que je tire cette histoire au clair. Je ne peux pas faire ce crédit, pour la véritable raison que ma paranoïa est telle qu’avoir une dette envers une banque m’empêcherai de dormir à vie.

Je passe finalement la soirée avec elle. Soirée cinéma puis dominos pizza, clope, télé, papotage… L’appart n’a pas bougé depuis que Fab est partis dimanche matin. Je n’arrive rien à toucher. En son absence, et le désordre est de pire en pire. La pizza, le ciné… je songe que tout cela coûte. Et que mes coûts vont devoir sérieusement diminuer si je ne vend toujours rien. Mais on verra ça plus tard.
— Bon alors, tu as réfléchi pour mon crédit?
Cette fois, je ne peux pas remettre la réponse à plus tard.

Lylla fond en larmes. Moi aussi. Nous nous étreignons l’une et l’autre. Il n’y a rien d’autre à faire.

***

Toujours pas d’appel de lui. Je vais passer le week-end sans aucune nouvelles. C’est la première fois. Je n’ose pas l’appeler. Je n’ose rien lui dire, de peur qu’il pense que je le harcelle. Je suis pétrifiée. Je sens la panique monter. Il faut que je boive. Il faut que je sorte, je peux plus rester ici, il y a tellement de désordre que j’en ai le vertige. J’écris un texto à Boris, à tous hasard, entre deux gorgées de Gin Tonic.
« Ça te dis d’aller boire plein de verres ce soir»
« Je suis un peu fauché… mais pourquoi pas, ça me ferai plaisir de te voir.
« On peux se voir dans une heure à la fontaine au centre ville?
« Ok dans une heure.

22h. Je sautille dans la rue. C’est drôle comme les choses montent et descendre. Je bondis si haut que j’ai l’impression de prendre un ascenseur.
— Boriiiiiiisssss
— Ca va?
— Tellement bien!

Ethno Bar. Une tequila, Un gin Tonic, Une bière, Un morito…
On parle d’art. Tantôt je défends mes opinons avec ferveur, tantôt je ne sais même plus de quoi je parle. La conversation dévie sur le sexe. Le plaisir. L’obsession. Noyer ses souffrances. Je ne me souviens même plus ce que qu’on dit. Je me retrouve dans un tram. Je parle, je parle, je parle. J’ai un public face à moi, ils m’écoutent, parfois rient. Je leur raconte l’histoire des transports publiques. Boris leur dit quelques mots parfois, peut-être pour leur donner des explications supplémentaires. Je leur fais la visite guidée du tram. Le «tissu jet d’eau» qui orne les siège,  la dernière révision de la peinture en 2006, le nombre de passagers transportés chaque jours…
Boris me tire par le bras à une station et je parle à un lampadaire. Je prends de nouveau l’ascenseur. Ça monte et sa descend. Il y a de l’eau qui coule sur ma tête. Je parle à des gens. Je cherche Fab. Non, ce n’est pas Fab, c’est Boris. J’éclate de rire.
Je me retrouve dans un vrai ascenseur. Je suis chez moi. Je suis dans mon appart. Je vois ma radio et j’enfonce le bouton. Je ris au éclats. Il fait chaud. J’ai envie de sautiller. Je me met en sous vêtements. Je trébuche sur mon aspirateur. Boris m’aide à me relever. Je vomis, à temps dans la salle de bain.

***

3h00
Toc.Toc.Toc.
— Je suis désolé… je t’en prie dis moi si ça va…
Je pleurs. Je chiale à mort. J’essaye de me réconforter dans l’eau chaude. J’arrive pas. J’arrive pas à me sentir bien, j’arrive plus…

J’ai laissé quelqu’un d’autre me toucher. J’ai laissé quelqu’un d’autre me toucher.

Je ressent encore avec dégoût ses mains sur mon corps. Une pensée qui m’arrache un frisson d’horreur. Je n’en avait pas envie, et pourtant je n’ai rien dis, j’ai voulu. Jusqu’à ce que ce soit trop insupportable. Jusqu’à ce que ce corps qui n’est pas le sien me donne envie de le repousser. J’entends qu’il part. Sûrement qu’il ne reviendra plus. J’ai exagéré. J’ai été incompréhensible. Ce ‘est pas sa faute, mais la mienne.

J’ai de nouveau envie de me noyer dans mon bain.

25 avril, samedi

Bruit insupportable des frites qui m’appellent à être retirée de leur huile infecte. Je loupe le bouton. Je donne un grand coup sur la machine, qui continue de sonner. De l’huile gicle et me brûle.
— Merde!
Saloperie de machine. Je suis de nouveau sur les nerfs. Plus que jamais.
— Ça va Enila? Qu’est ce qu’il y a? Ça c’est arrangé avec ton boulot pour l’argent? C’est ça qui te préoccupe?
— Non, merci y’a rien ça va, j’ai plein de sous.
Je balance des quantité de sel sur ces frites infâmes. Les potatoes sont toutes mélangées. Je fais n’importe quoi.
— Enila remplis un peu plus les frites stp! Et sépares les potatoes.
Je ne réponds pas
— Une mini stp… ça va Enila? Qu’est ce que tu as? Je peux t’aider?
La voix de la petite Maria. Tellement gentille avec moi, tellement adorable. Et pourtant je la hais. Je hais sa peau sans défaut, sa jolie vie, son «chéri pour la vie»…
— Bon écouter je vais bien, arrête de me faire chier, ce boulot de merde c’est suffisant pour faire la gueule non?
J’hôte mon tablier.
— Mais je t’ai rien fais, j’essaye juste de t’aider!
— Je démissionne!
— Quoi?!
J’abandonne mon poste. Cette fois je sens que j’ai dépasser les limites. Je ne peux plus revenir en arrière.
— Attends, tu n’as pas le droit de partir comme ça, reviens!
C’est Youssef, le manager, qui tente de me rattraper d’un air las. Lui aussi à ses problèmes. Il ne va pas en plus se mêler des miens. Il s’en fiche.
Je me défoule sur les casiers au vestiaires. Je me change en vitesse. Il ne faut laisser a personne le temps de venir me rattraper et me convaincre de rester. J’abandonne cette ambiance que je côtoie depuis plus d’un an, ce lieu ou j’ai passé tant de bons moment.

Tout plaisir est mort.

20

A la recherche de magie

21h. Je vais droit au Sud. Je roulerai toute la nuit. Le soleil se couche déjà, je n’ai pas peur. Seul la beauté de la nuit m’importe. Je ne veux plus de cette coupure entre le jour et la nuit. Cette coupure, c’est comme quand c’est l’heure de rentrer. L’heure d’aller se coucher. Même pour le soleil. Et bien non. Je défierai les lois de la nature chaque nuit si j’en avais la force.

Je suis en pleine campagne, encore à la frontière de la ville, quand Boris me téléphone. Il n’a pas récupéré son vélo, laissé dans mon atelier hier, faute d’antivol. Merde. Je rebrousse chemin.

Boris est déjà devant la porte quand j’arrive. Il me regarde sans un mot, comme craignant ma colère. Son regard à quelque chose de touchant.
— J’ai quitté mon job.
— Merde, mais pourquoi? Parce qu’il ne t’a pas appelé?
Je sens les larmes monter.
— Ne parle pas de ça!
Je récupère en vitesse sont vélo. Alors qu’il s’en empare, je songe alors que tout est fait pour que nous vivions cette aventure ensemble. Inutile de parler de l’incident d’hier. Il n’y a rien a en dire.
— Boris. Viens avec moi. Nous allons rouler toute la nuit. Vers la sud. Sans nous arrêter. Je veux que tu viennes.
Il ne réfléchi même pas.
— Bien sur que je viens. A toi l’honneur, je te suis sans hésiter…

***

La nuit contient tellement de mystères, de fantasmes, de peurs, de légendes… La nuit m’inspire une fascination que j’ai toujours cru liée au désir. Mais pourtant ce soir, je ne pense pas au désir. Je suis excitée par la magie de ce monde inconnu, désert, sans vie qu’est la nuit. Je veux comme aller jusqu’au bout de ce monde mystérieux, en connaître tout les secrets, découvrir un endroit que personne n’a jamais vu, qui n’apparaît que dans l’ombre. Cette même magie que l’on ressent en regardant des contes de fées et en s’imaginant pouvoir traverser des passages secrets qui nous mènerons dans les lieux magiques…
Il me manque des mots pour décrire certains sentiments. Un jour je mettrai la main sur ces mots qui m’échappent. Ou peut être que je les inventerai.

Nous roulons sous un millier d’étoiles, sans voir ou nous allons, nos pneus crissant de manière rassurante sur les graviers en bordure de la route. Je n’ai pas peur. Je sais qu’il ne va rien nous arriver. Je ne sais pas ou nous allons, je ne reconnais plus aucune de ces routes, et ça me plaît. Nous ne sommes deux êtres avançant sans but dans la nuit, motivés par une insatisfaisance de la vie, un but imprécis, et des insomnies croniques.

C’est Boris qui romp le silence en premier.
— Arrêtons nous pour manger un peu, j’ai quelques provisions dans mon sac.
Je repère à ma gauche, un lampadaire à proximité d’un sous bois. Un petit sentier s’y engouffre juste à côté. Je suis fascinée. C’est comme si ce lampadaire était là pour nous dire de l’emprunter. Je ne sais quoi faire de ce sentiment si exaltant d’avoir trouvé un endroit spécial.
Le sentier conduit dans un petit parc, près d’une rivière. Un petit pont de bois la traverse. Un table, à côté d’un autre lampadaire, semble nous inviter à prendre place. Il n’y a personne, aucun bruit, sauf celui de l’eau.

Voilà la magie, la vraie magie. C’est ici que je me rapproche de ce que je cherche. Un peu comme quand je suis près de lui, comme dans un rêve. Un rêve éveillé…

Je songe à un dîner organisé avec de vrais couverts et assiettes et sous la lueur d’une bougie dans ce décors insensé.

— Boris…
— Oui?
— Je suis trop heureuse en cet instant.
— La façon dont tu le dis je n’ai jamais rien entendu d’aussi beau.
— Quand je pense qu’il faudra songer à repartir…
— Oui, mais pas à rentrer…

1h40. Nous traversons des villages, des routes, des villages… Nous sommes en France depuis déjà un bon moment, sans nous en être rendu compte. Un village la nuit est tellement différent du jour. Nous passons dans ces rues, devant ces maisons sans un signe de vie, tels des vampires ou autres créatures de la nuit dont personne ne soupçonne l’existence. J’ai l’impression de sentir les rêves de tous ces gens endormis, de capter des brides de mots, des morceaux d’image.

Au bout d’une longue route plate à travers les champs, nous sommes stoppés par une barrière. «Route barrée, prendre la déviation, accès interdit.» Je sors mon natel pour tenter d’éclairer au delà de la barrière.
— Je ne vois que la route… viens, on passe.
— Et si on tombe dans un trou?
— Ça n’est pas notre heure, je le sens. Rien ne nous arrivera.
— Je te crois…
Passer les vélos de l’autre côté, dans le noir quasi total, nous prend quelques minutes. Nous suivons la route en marchant à côté de nos vélos par prudence. La lune est presque pleine, nous apportant un peu de lumière, bien que des branches au dessus de nos têtes l’empêche malheureusement de nous dévoiler toute sa brillance.

Nous marchons ainsi une quinzaine de minutes, avant d’apercevoir une petite maison au bout de la route, précédent un tournant. De la lumière filtre à travers les fenêtre. C’est les bases que j’entends en premier. Les bases d’un rap violent. Soudain nous entendons crier. Eclats de rires ou scène macabre? Je me tourne vers Boris.
— Je me demande comment ils font pour accéder à leur maison au bout d’une route barrée…?
Je flippe un peu.
— Oui, c’est bizarre… et si c’était eux qui avait indiqué la route barrée, pour ne pas qu’on s’aventure dans le coin?
Nous remontons sur nos vélos.
— Bon, tu es prêt? On trace tout droit, ils ne nous remarquerons pas dans la nuit.
Je sens l’adrénaline couler dans mes veines en passant devant cette maison isolée, qui alimente crainte et fantasmes.

Puis nous filons à nouveau sous les étoiles…

***

— J’ai vraiment trop froid…
Nous sommes allongés, sur le sable, derrière une butte sur un terrain de bi-cross. Un endroit pas banal. Nous avons pris place derrière cette bute, à l’abris de la lumière des lampadaires, invisibles. Mauvaise idée. Je sais d’expérience que même par la plus belle nuit d’été, lorsque le corps n’a plus aucune activité, on entre vite en hypothermie. Mais Boris n’a pas pu résister au sommeil.
J’ai froid moi aussi. Très froid. Boris me tien contre lui. Il souffle sur mes mains pour me réchauffer. Je ne dis rien. Mais malgré le froid, cette proximité me dérange rapidement.
Je murmure, tremblant de froid
— On… devrait… repartir… ça nous réchauffera…
— Tu as raison.
Nous somme quelque part en haute Savoie. C’est tout ce que je sais. Et j’ai toujours la force de pédaler. Jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Je ne m’arrêterai pas. Je ne peux renoncer face au défi.

26 avril

Poids écrasant du retour à la réalité. Qui me pèse plus que jamais. On m’a volé mon vélo. Vers 4h du matin, Boris ne tenait plus. On a fait demi-tour, jusqu’au levé du jour. Laisser mon vélo à la gare le temps de rentrer faire un sieste à été une erreur fatale.

Demain, je paye mon deuxième mois de loyer. Je n’ai plus de job le week-end. Je songe à l’argent, et à ce que je vais gagner en moins. A ce que je gagnais déjà en moins. Il ne me reste plus que 900 francs pour tenir jusqu’à la fin du mois…
Lylla me téléphone. Elle est arrivée peu après mon départ samedi soir. Elle a parlé a Youssef. Il ne dira rien. Personne ne me tiendra rancune.
— Revient bosser, personne ne te blâmera. Tu peux encore revenir….

Tu peux encore revenir…

Cette phrase résonne dans ma tête comme un refrain éternel. J‘ai toujours ce fantasme de retour en arrière. Même si je revenais, ça ne sera pas pareil. Tout est comme mort. Revenir ne sert à rien. Je n’en ai plus envie.

Je veux juste qu’il m’appel. Je sais qu’il me veut autant que moi. Chaque rendez-vous lui transmet un peu plus de ma folie. Il ne peut déjà plus se passer de moi.

21

Dépouillement

Vendredi

Je ne suis plus qu’un cadavre. Je souris, le regard vide. La musique fait marcher mon corps, la pensée de le voir fait battre mon coeur. J’imagine dans ma tête une «cellule grise», venue s’installer dans mon cerveau comme une excroissance emprisonnant les autres cellules de mon esprit et ne s’activant qu’avec les bases d’un hardcore violent et de l’alcool à forte doses, un cocktail de sensations prêtes à faire exploser ma tête. Et je la sens de plus en plus présente, se refermant sur moi, m’enfonçant de plus en plus dans l’enlisement. Une entité qui a pris possession de ce corps mort, pour le réanimer l’espace de quelques heures en sa présence. Auprès de son corps je me sens vivante, comme lui.

— OK, cette fois je vais essayer de retrouver chez toi sans que tu viennes me chercher!
— Ce sera un vrai exploit venant de toi!
— T’inquiète, je pense m’en sortir, j’espère juste que les Genevois seront pas trop chiant avec moi sur la route…
Je ris. Je raccroche et me détends, m’allonge sur mon lit. Ce grand lit double qu’a laissé le propriétaire. Je regarde mon appartement et soudain j’en suis fière, très fière. Tout est noir et blanc. Tout est parfait. Tout est rangé. Cela m’a pris des heures. Mais maintenant tout est prêt. Je me fais l’honneur de boire mon rouge dans un verre et non à la bouteille. Je me regarde dans le grand miroir face à mon lit. Je me sens belle. Je me regarde ainsi sans bouger, sourire au lèvre, avec l’alcool qui me monte à la tête.

Qui est tu?
Je suis celle que tu ne pourras jamais être…

Je porte ce qu’il préfère. Le style de jupe qu’il préfère. Je sais tout de ses goûts. Je ferai tout pour correspondre à ses fantasmes.

***
22h. J’arrive au bout de la rangée de voiture sur le parking désert, et me penche pour apercevoir la route. Mes talons claquent sur le sol.
Je le vois. Il marche dans ma direction. Je le vois comme un mirage, comme si ce n’était pas vraiment lui. Mais pourtant il est là, bien réèl. Je voudrai que cette image dure toujours.
Il porte une veste blanche, assorite à mon manteau. Ca lui va trop bien.
Nous nous faisons la bise.
— J’étais sure que tu trouverai pas, mais ça n’est pas grave, moi-même je e retrouve jamais mon allée! Tous les immeubles se ressemblent tellement…
— Je tourne en rond depuis une heure! Je comprends rien à Genève! Mais je suis content de t’voir…
On rentre. Dans l’appart, la musique tourne encore. Je me demande soudain si je n’ai pas oublié de cacher le cd de son groupe préféré de parmi les miens… Non, je l’ai caché dans mes fringues ce matin.
—Je te sers du vin?
— Celui à 3 Frs 50?
— Non, à 10, 80.-!
— Ok, cela va.
On parle. Je ‘écoute. Il s’intéresse à tout. Je me sens inculte, si peu intéressée par ce qui se passe en dehors de la Suisse, si centrée sur ma propre vie. J’aimerai savoir tout ce qu’il sait. J’ai l’impression de ne plus rien savoir face à lui.
— De nos jours on a toutes les clef pour améliorer l’état de la planète, faire en sorte que les bagnole ne poullues pas, et tellement d’autres choses. Mais ça casserai une hierarchie économie tellement importante que personne n’ose rien chambouler, du moins pour le moment..
— Oui, tout est gouverné par l’argent. Mais c’est comme ça depuis la nuit des temps. Il faudra du temps pour que cela change…
Je regarde mes jambes. J’ai mis un de mes bas à l’envers. Je le fais remarquer en riant avant qu’il ne le fasse.
— Je m’attends toujours à quelque chose comme ça venant de toi! Ca doit être ton côté artiste, cette maladresse tout le temps…
Je suis incapable d’ouvrir un bouteille sans en faire gicler. De servir un verre sans le faire déborder. De prendre mon porte monnaie sans faire tomber de pièces. De porte des bas sans en mettre un à l’envers…
Il regarde ma jambe m’est n’ose me toucher. Il attend, encore en encore que je commence. Que je commence le jeu. Mais est ce vraiment moi ou est ce lui, qui a commencé ce jeu?
Je l’embrasse doucement.
— Je te veux.
— Moi aussi je te veux…

***

La vision dont je rêvais tant. Depuis le balcon je le regarde s’eloigner, sortir les clef de sa voiture, s’installer au volant. Il sort son paquet de cigarette, choisi un cd, ôte sa veste. Trois munites plus tard il démarre, maneuvre soigneusement pour sortir de la place. Je regarde sa voiture jusqu’à ce qu’elle disparaisse au tournant du tunnel. Je reste là, à me remémorer la soirée, la matinée.

— Ecoute je voulais te demander quelque chose, j’ai un devoir à faire sur les activités de quelqu’un, je devais interwievé le patron d’un fromagerie mais finalement je n’y suis pas allé. J’aimerai bien faire sur toi, ton atelier, tes oeuvres en particulier si ça t’ennuis pas?
— Oui, bien sur, non, c’est plustôt flâteur en fait!

On c’est installés sur le balcons, lui avec un bloc de feuille dans la main. Il m’a posé des questions comme «Comment est née l’idée de cette oeuvre?» «Quel technique est utilisée?» «Quel apport pour l’art?» «Quel définition de l’art pour un artiste?»Je me repasse cette scène en boucle. Parler de moi m’a fait transpirée. J’en suis encore écarlate. Sous ses questions j’avais l’impression d’être anormale, différente, j’avais l’impression qu’il s’intérogeait sur ma folie et non sur mon travail.«— En conclusion j’ai trouvé son travail… pas mal du tout.»Voilà une conclusion qui lui ressemble. S’il avait trouvé mon travail exellent, s’il aurait montré la moindre fascination pour moi, cela aurait tout gâché. ***Je saisi à nouveau mon code, et séléctionne la touche «retrait». Refusé. Tous retraits impossibles depuis ma carte Maestro.Qu’est ce que ça veut dire? Il ne peux pas y avoir plus d’argent sur mon compte, je viens de recevoir mon salaire…Je contact ma banque. Toutes fonctions ont été retirée de ma carte. Plus possible de payer directement par carte ou de retirer n’importe ou ailleurs qu’à la BCG. Je suis déscendue à -800 le mois dernier, et aucun revenu n’a été versé sur le compte durant plusieurs semaine depuis cette période… Je jure. «C’est inadmissible de ne pas m’avoir prévenue». Je me fache contre l’employée de banque.
Je me rends dans ma banque et manque de sauter au plafond en découvrant le chiffre. Je décide de m’en préocupper plus tard….

Minuit.
«Tu me rends fou. Tu as le corps le plus désirable que je n’ai jamais eu l’occasion de toucher. L’odeur de ton corps, tes cheveux, je ne veux rien d’autre. Peut importe ce que tu diras, la passion que j’ai pour toi ne s’éteindra pas. Je te désire trop, plus que tout..»

J’en reste sans voie. Boris, qui me parle sur facebook.J’essaye d’imaginer ce que je ressentirai si Fab me disait cela. Rien, car cela casserai toute sa normalité, tout mes fantasmes.
Je prends ma tête dans mes mains J’ai sans cesse mal au crâne. J’avale une aspirine. Une seule. Quel bordel… Toute ces histoires de passions, d’amour, de haine, j’ai l’impression que l’année 2009 n’est constituée que de ça…
Je ne peux pas le fuir. D’une certaine façon, son message me fascine. J’aime être désirée. Mais il n’aura rien de moi, et il le sait. J’ai l’impression qu’il se complait dans ce rejet.
— Je me sens si insignifiant. Je me hais. Destestes moi, je comprendrai.
— Je ne te hais pas. Je n’ai aucune raison de te hair. Tu es comme moi.
— Mais je suis l’opposé de tes fantasmes.
— Oui.
— Fais moi du mal.
— Non.
— A lui, tu aimerai lui faire du mal.
— Tais toi.
— Dis moi tout ce que tu aimerais lui faire.
Je sens le désir monter dans tout mon corps. En écrivant ces mots je sens que je ne vais pas tarder à dérailler serieusement. Pourtant je n’ai pas peur.

22

Révélations

Vendredi, 8 mai

— T’es trop belle dans cette robe…
— Merci.
Le ciel oscille entre des touches de roses, de bleus, parsemé de petits nuages dans un ciel à la dominante vanille. L’eau est calme, il fait chaud. C’est beau. Je le retrouve sur les quais de Ouchy pour la première fois. Je sens que cette soirée va être spéciale.Nous nous baladons le long des quais, puis nous rendons dans un bar près de la cathédrale. Encore un endroit ou je n’ai jamais mis les pieds. L’ambiance métal-rock bat son plein. Nous buvons au bar. Je me sens quelque peu trop féminine, trop classe dans ma petite robe en jean. Mais s’il m’apprécie ainsi, et rien d’autre ne compte.— Oh non…— Quoi?— Cette fille là-bas… elle me colle depuis qu’elle a craqué pour moi. Un temps elle m’appelait tous le temps, on est allé boire un verre et elle était très vulgaire, en plus elle m’a demandé direct de sortir avec elle. Tu vois ça se demande pas des trucs comme ça, ça se fait tout seul…— Que veux-tu dire par là?
— Ben quand tu rencontre quelqu’un, tu vois tout de suite qu’il va se passer quelque chose, pas besoin de le dire… T’es pas de cet avis?

Et entre nous alors? Il s’est passé quoi pour toi?

— Comme pour Solange? Dés que tu l’as vu tu as su que tu sortirai avec elle?
Il a l’air surpris que je prononce son nom.
— Bien sur. Avec elle dés que je lui ai parlé en boite pour la première foi j’ai su.

Tu l’aimes, tu l’aimes encore hein?

Je regarde cette fille, assise à une table au fond du bar, le regard tourné dans notre direction. Une jeune fille blonde, ni belle ni laide. Je me dis que je devrais être elle, cette fille qui regarde celui dont elle rêve, trop beau, trop populaire, aux côtés d’une fille qui a tout pour elle, vêtue d’une robe scandaleusement courte qu’elle n’oserai jamais porter…
Je croise son regard. Le temps se surprend. C’est mes propres yeux que j’ai l’impression de contempler. Je lui souris. Soudain ça me plaît cruellement d’être moi…

Le bar est remplis de Punks, de metaleux, de bracelets à clous et de piercings. Dans les toilettes, une fille qui vomis à même le sol. Fab s’approche de moi pour couvrir le bruit de la foule.
— Viens, ça craint ici, allons ailleurs, on a qu’à faire la tournées des bars, il y a pleins d’endroits super que je voudrait te montrer au centre ville!
On sort en riant, dans les rues de la vieille ville. Il me raconte encore certaines de ses mésaventures avec des filles pour le moins pas banales…
— Elle, elle était naine en fait, mais elle ne me l’avait pas dit. On a quand même bu un verre ensemble, mais j’était mal à l’aise, en plus je connaissais tous le monde dans le coin, je savais plus ou me mettre…
— Et ben, tu dois être content quand tu rencontre une fille normal toi!
Il me regarde, sourire au lèvres.
— Parce que tu te crois normale?
— Moi, normal? Sûrement pas!
— Non mais je rigole, sérieusement si je ne t’appréciais pas, si tu étais ennuyeuse à mourir tu crois vraiment que je te verrai tous les week-end depuis trois mois?
Je ne réponds pas. Nous arrivons devant un grand escalier de bois menant à la rue en contrebas. La tête me tourne en voyant les marches et je me sens aspirée par le vide. J’ai déjà bu quelques verres de trop. Et ce n’est que le début de la soirée…
— Attends…

Il me prends la main.

Le temps s’arrête le temps que nous descendons cet escalier, ma main dans la sienne. C’est le plus beau moment que je n’ai jamais passé avec lui. Je voudrait qu’il ne s’arrête jamais. Il tient ma main, dehors, en pleine rue. Sans toucher autre chose de mon corps. Et ça me touche profondément. Soudain je n’éprouve plus que de la tendresse, et une envie folle de le serrer dans mes bras.

Je t’aime Fabien.

Nous arrivons en bas de l’escalier. Il lâche ma main et je redescends sur terre.

Brasseur du Flon. Je connais cet endroit pour y être allée avec Jade et Alexandre. On s’assoit de nouveau au bar. Nouvelle bière, nouvelle addition…
Il me parle encore de sa vie, d’un livre qu’il lit en ce moment sur un prisonnier Cubain en exil…
— Tu vois, il y a des gens avec qui je ne peux pas parler de tout ça, certains, surtout à notre âge, se fichent de ce qu’il se passe dans le monde…
Nous partons pour nous retrouver cette fois juste à côté du MAD, là ou nous nous sommes rencontrés. Cette soirée que je n’oublierai jamais…  Nous poussons la porte d’un grand bar, dans la rue juste à côté. Les notes d’un piano au son jazz supplantent le bruit de la foule qui parle, qui rit, qui chante. Tout est magique cette nuit, comme le décors de cet endroit, un décor mystique. Un immense  bar circulaire trône au centre de la salle, et les serveurs sont vêtus de costumes de pirates.
Ce soir il me sourit et j’ai l’impression qu’il aime ma compagnie, plus que d’habitude. Jamais je n’oublierai ce bar, cette soirée. Ce bar en particulier.

Maintenant tu n’a plus le choix Fab. Sors avec moi. Ou te me détruira complètement.

***

— C’est magique…
Une couverture dans l’herbe, une ne vue imprenable sur le Lac, deux verres et une bouteille de rouge, La pleine lune qui nous éclaire sans l’ombre d’un obstacle, lui… Que demander de plus? La soirée est si belle que je ne sais qu’en faire. On trinque. On bois.
Je l’embrasse. C’est le plus bel endroit dans lequel on se s’est jamais touché. Je bois je bois. On finit la bouteille. Je m’allonge sur la couverture.
— Qu’est ce que t’es belle comme ça, avec le reflet de la lune…
Je me redresse. Dans le noir, je ne remarque pas tout de suite que tout tourne autours de moi…
— J’viens desfois ici avec des potes, on se pose, on se marre… Je viens aussi avec mon meilleur ami, pour discuter.
— Antoine Buri?
Il me regarde les yeux ronds.
— Comment tu connais son nom?
Je déballe tout. Je ne sais pas ce qu’il me prend. Peut-être parce que je suis ivre, et que cette nuit est trop belle pour que je ne la gâche pas…
— Je connais les noms de ceux de ta bande. Antoine Buri, Sami Mattet, Rolland Burger… tes amis d’enfances. Vous’ êtes connu au cycle. ‘Faites tous ensemble… voyages.. Sorties…
— Merde, qu’est ce que c’est que cette histoire? T’a fouillé dans mes données faebook? Pour quelle raison tu fais ça?
Je ne dis rien.
— Parle, mais parle moi quoi, pourquoi tu dis jamais rien? Parles moi!

Parce que je t’aime à en mourir Fab, parce que tu m’obsèdes, parce que je voudrais être comme toi.

Ce serai l’occasion ou jamais mais non. Je me tais. Je ferme ma gueule. Même avec des litres de vins, mes lèvres sont scellées sur ce secret qui continu de me bouffer.
— On avait conclu un accord en quelque sorte…
Je ne sais pas exactement de quoi il veut parler. Je tremble de froid. On rentre. Il me regarde. Je titube.
— Tu sais où on va?
— Chez toi…
— C’est ou chez moi?
— Au Chemin des Mornilles 33…
— Putain, tu connais aussi mon adresse par coeur? C’est quoi mon numéro de plaque?
— 445 633…
Il a un rire nerveux.
— Putain, t’es de la C.I.A c’est ça? Ils me surveillent ou quoi?
Je songe, dans un coin de mon esprit, que le lendemain je risque de regretter bien fort mes paroles.
J’ai brisé quelque chose ce soir. C’est ce soir qu’il s’est rendu compte de tout. Ce soir qui a brisé la magie. Et la nuit s’annonce bien pire…

23

Dérapages

Le plaisir…
Combien ont tout perdu rien que pour lui, le plaisir, ce plaisir, imaîtrisable, qui en efface tout autre, qui annule toute raison, tout sens, toutes autres passions? J’ai cédé à son fantasme. Maintenant il doit cédé au mien. Bien que ça ne lui plaise pas.
Il s’allonge sur le dos.
— Bon vas-y alors, mors moi. Fais le.

Je peux pas. Mon dieu je peux plus.

— Mais fais moi pas trop mal stp…

J’ai l’impression d’être devant le fait accomplis. Face à ma propre mort. La porte des fantasmes ne dois jamais s’ouvrir. Elle est fermée à clef, cadenassée. En aucun cas on ne doit l’ouvrir. Ce qui en ressort est forcément mauvais, destructeur, dangereux…

Je me penche sur sa gorge. Il m’arrête.

— Attends… tu me fais flipper…

Je veux ton sang. Je sais pas pourquoi mais ça m’obsède trop.

Il cesse de se débattre. Je me penche à nouveau. Je le fais. Voilement. Très voilement. Je l’entends pousser un cris étouffé. Je lui agrippe les mains. Je continue de serrer, serrer sa peau avec mes dents, ne pensant qu’à la percer.
— Arrête putain, arrête!
Je me redresse, choquée par mon propre geste. Il y a une sacré marque. Mais le sang n’est juste pas là. Encore un peu et je l’aurai eu dans ma bouche. J’ai déjà l’impression d’en avoir sentis le goût.
Je pers la raison…
— Ya pas de sang…
Il me regarde avec un regard que je ne lui avait encore jamais vu. J’en tremble. Il se redresse.
— Tu veux que je saigne? C’est ça que tu veux?
Sa question sonne comme une menace, un reproche. J’ai soudain l’impression d’avoir fait une bêtise, une grosse bêtise, pour laquelle on va me gronder.
Il se lève pour aller regarder la marque dans le miroir.
— Pourquoi tu m’as fais ça sur une veine? T’es dingue vraiment, t’aurai pu me…
Je sens les larmes monter, je deviens hystérique, assise sur le lit.
— Je suis désolée, je voulais pas faire ça, c’est pas ce que tu crois…
Il se saisi de son couteau suisse sur la table basse
— Tu veux qu’on s’coupe maintenant? On pourrait essayer, qu’est ce que t’en dis? Ca pourrait être marrant non? T’en a pas envie? D’me couper avec?
La tête me tourne. Mais je ne suis pas assez ivre pour savoir qu’il me teste. Je perds mon sang froid.
— Non, non, jamais je ne voudrai faire une chose pareille, jamais je te ferai mal crois moi ce n’est pas du tout mon truc! Tu te méprends sur moi!
Il referme le couteau, le pose et reviens se mettre dans le lit.
— Bon, c’est pas grave. On dort?
Je me mets à pleurer malgré moi.
— J’suis tellement désolé… je t’apprécie beaucoup tu sais…
Il me sers contre lui, touché par mes larmes.
— Hey… Mais non ne pleurs pas… Moi aussi je t’apprécie beaucoup…
Il ne tarde pas à s’endormir. Mais pas moi. J’angoisse, j’angoisse pour la suite. J’en ai trop dis. Trop fait. Que va-t-il se passer maintenant? Va-t-il continuer à me voir?

Je tremble. Je suis plus que mal, même contre lui. L’avenir me terrifie…

24

La décision

Le jour me réveil. J’ai à peine pu dormir. Tout me reviens brusquement en mémoire. La pleine lune, le vin, les révélations, la morsure…
Il est là, à côté de moi. Mais je n’ose pas le toucher. Je suis terrifiée à l’idée qu’il me repousse. e regarde la marque sur son cou. Elle me terrifie. C’est bien plus qu’un simple suçon.
Je ne bouge pas. Je n’ose même plus respirer. Il ouvre déjà les yeux et je fais mine de ne pas le voir.
— Ca va?
— Oui oui…
Il m’enlace du bras qui n’est pas sous l’oreiller et referme les yeux. Je suis soulagée. Je caresse sa main. Il ne me repousse pas.

***

— Bon, on va se manger un sandwich en ville?
— Oui, bonne idée!

Tout est comme avant. J’ai eu si peur…
Nous nous asseyons au bord des quai. Il fait beau, vraiment chaud. Je remarque que ma robe est toute déchirée au niveau de la fermeture.
— C’était dingue, hier…
Sa remarque me glace le sang.
— Je sais, je suis désolée de…
— Mais arrête de t’excuser, t’es pas la seule dans l’histoire! Tu m’a rien fait d’grave, j’suis pas mort…
Il me regarde. Moi je regarde le lac, les bateaux, la montagne qui semble si proche en face de nous…— T’imagines tu m’aurai troué une veine, je me serai vidé de mon sang…Merde quoi tu joue à me dire ça?—Si je t’aurai tué, je me serai donné la mort ensuite.Et voilà. C’est dit. C’est fini. En pleine journée. Sur un vulgaire banc. Merde.Mais il ne réagit pas.— T’imagine ma mère, qui nous aurait trouvé comme ça tous les deux, l’horreur…
— Oh mon dieu..
Il rit, un peu mal à l’aise.
— Mais c’est bon, relax personne va mourir, je plaisante!
Je ris à mon tour.

S’il savait…

***

«Il faut que je vous parle, je me sens vraiment mal, aidez moi…»

Je sais pas quoi faire de tout ça. De tout Ca. La encore il n’y a pas de mots. Je hurle.  Je balance deux assiette. Ca se brise même pas. Pas du verre.

J’aurai jamais du, jamais du, jamais du, jamais du.

Je frappe ma tête contre le mur. Caterina ne peux pas m’aider. Elle ne peux rien me dire qui me soulage. Aucuns mots ne peux m’aider. Aucune parole. Je suis devenue violente, agressive. J’ai envie de frapper, voir tuer. Je n’arrive pas à me calmer. J’ai besoin d’une drogue avec laquelle je pourrai combler la sensation de vide que j’éprouve en temps voulu. Je songe à prendre quelque chose. Mais quoi, ou, quand? Cette drogue je la veut tout de suite!

Je m’allonge sur mon lit. Je suffoque. Je parle à Caterina de ce qui c’est passé hier. Mais le dire de m’en ôte pas l’idée. J’ai ouvert la porte qu’il ne fallait pas, la porte interdite, la porte des fantasme. Maintenant je vais devoir payer.

25

Il pleut. Je pousse la lourde porte de bois foncé du  bâtiment de la rue Général-Dufour. Je ne pense à rien. Ce moment ne ressemble en rien à celui que j’avais imaginé. C’est comme si ça n’était pas le bon. Comme ça j’avais tenté de prendre deux chemins à la fois.

Je monte les marches, une à une. En haut de cet escalier il y a un panneau, un seul, sur lequel est écrit une série de noms. Je regarde fixement ce panneau et plus je monte, plus les noms prennent sens, plus ils deviennent lisible. Je sais déjà que mon nom est inscrit sur cette liste. Je le vois comme inscrit au stabilo-boss sur le papier bien de pouvoir le lire. Mais je m’approche quand même.

Padroz Antoni
Pernet Anne-sophie
Perrez Alicia
Radel christian
Relthso Enila.

Je reste de marbre. Je ne ressent rien. Je lis mon nom sur cette liste comme sur une vulgaire liste de présence. Je reste là, peut-être trois ou quatre minutes, incapable de ressentir quoi que ce soit. Je me suis si longtemps imaginée pleurer, à être dans tous mes états face à cette liste. Mais jamais rester indifférente.

Je tourne les talons pour repartir comme je suis venue. En redescendant l’escalier je me croise, montant les escalier, un sourire au lèvre. Derrière la porte qui vient de se refermer il fait beau. Je me voit me retourner, en larmes. Je sors mon téléphone pour appeler le monde entier…

Quelque part, j’ai pris un mauvais tournant. Je ressors pour errer à nouveau dans ce monde figé où bientôt plus rien ne m’attend.

25

Anything…

20 mai, mercredi

— On pourrait se regarder Vanilla sky pour une fois…
Ce moment est enfin venu. J’ai la tête qui tourne depuis déjà un bon moment quand les premières images du film apparaissent à l’écran. Je m’allonge contre lui, sur le canapé. Je prends sa main. Il joue avec mes doigts dans les siens. J’ai presque peur de regarder ses images que je connais par coeur, peur qu’il ne puisse s’en rendre compte rien qu’en les regardant.

«— Julie, qu’est ce que tu fais là? Je t’ai pas invitée…»
Petit sourir charmeur.
«— Oui, et j’ai trouvé ça bizarre…»
«— C’est comme ça les anniversaire, faut avoir été invité…»
Yeux au ciel.
«— Viens là toi…»

Je m’adresse à Fab, sans le regarder. Je ne peux m’empêcher de le lui dire.
— Si t’avais fais une fête pour ton anniv, tu m’aurais pas invitée, hein, parce que je suis comme Julie moi, j’suis que la copine de baise…
Il ne réponds pas immédiatement
— Mais pour mon anniversaire j’ai fais aucune fête, tu le sais bien, je te l’ai même dis la semaine passé…
Il ajoute
— Et la différence avec elle c’est que toi, t’es pas amoureuse de moi…
Il me regarde avec insistance.
— Non… non…. bien sur que non…
— Pourquoi est ce que tu le répète aussi…
Je l’embrasse. Pour le faire taire. Avant qu’il ne me pose trop de questions. Avant que la situation ne m’échappe. Il répond à mon baiser.

***

Cette fois je n’ai plus d’argent. Mon salaire est déjà partis, je ne sais même plus où, sans que je fasse la moindre économies. J’en ai marre d’emprunter des sous que je ne peux pas rendre. Il faut que j’assume. Et pas question d’aller mendier à mes parents.

Je me rends à Vélo au repas gratuit, dans une cabane proche des voies de chemin de fer. J’ai retrouvé un VTT d’occasion. Mais pédaler ne me soulage déjà plus comme avant.
En passant devant le bâtiment de l’école, je repense à on admission aux beau-arts. En une nuit, la dernière avant la remise des dossiers, celle du 10 au 11 mars, j’ai décidé de tout créer. A grand renfort de red bull, au point de trembler de tout mon corps le lendemain. J’ai tout fait pour sortir, à la dernière minute, dans un état de détermination extrême, ce qui me restait. J’oublie sans cesse que j’ai réussi. J’ai réussi. Je me le répète, mais ça n’a toujours pas de sens pour moi. L’avenir est devenu si flou que je ne suis plus sure ni de continuer à travailler chez Daniel, ni à faire cette école. J’en ai plus rien à foutre. Tout ce que je veux c’est de l’argent, mon appartement et des vêtements.Tout ce que je veux c’est être sa copine. Sa copine à lui. Rien qu’à lui. Rien d’autre.Je retire finalement sur mon compte épargne. Utiliser cet argent pour de la nourriture me rend dingue. Dans quatre jours, mon Nouveau salaire misérable, se videra déjà de moitié avec le loyer, que je verse à M. Mamouhdi, ainsi que toutes les autres factures de mes abonnements.Caterina me propose de revenir à Lausanne, ne serais-ce que pour prendre des repas. Hors de questions. Je suis indépendante. Plus questions de recevoir de la nourriture payée par l’état. Je hurle dans le téléphone — sur la route de la distribution gratuite des sandwich de 18h à Annemasse — que cette maison ne m’inspire que du dégoût et que jamais je n’y retournerai de mon plein gré.Ce week-end, je vois brièvement Anne en France voisine. Nous nous promenons dans la forêt près de chez elle. L’après midi je pédale, pédale, jusqu’au coucher du soleil. Jusqu’à ne plus sentir mes jambes, mon corps. Pour occuper ce week-end vide de tous plaisirs.***Saloperie de vendredi. Je me prends la tête avec mon autre collègue, Murielle, une retraitée qui ne travaille qu’un jour par semaine. Elle m’accuse de ne pas noter assez clairement les informations relatives à mes commandes. Elle me pose des questions sur chaque chiffre, chaque mot que j’écris, sois-disant ilisible pour elle. Peut importe, je ne fais bientôt plus aucune commande.Mon esprit tourne à vide. Si l’on c’est vu mercredi — et donc jeudi matin — ça compte comme le week-end d’avant ou celui d’après? Sans aucun doute est ce celui d’après. Alors on ne se verrai pas que pendant 16 jours au lieu de 14, si l’on compte que parfois il s’est passé deux semaines sans que nous ne nous voyions. Mais pas besoin de paniquer à nouveau, il me rappellera. Il me rappel toujours.Ai-je dépassé les bornes ces derniers temps? A-t-il décidé de mettre plus de distances entre nous? Ça me parait tellement logique soudain. J’ai merdé. J’aimerai remonte le temps et ne pas lui avoir dis tout ça. Je flippe. Je cesse de travailler, je n’y arrive plus. Je me connecte à facebook et je lis et relis notre dernière conversation d’il y a deux semaines.«Ca bien passer ton dossier pour la candidature à l’école?C’est  déjà quoi le nom de cette école?«Oui en fait j’ai déposé mes travaux lundi – et je présente devant les jury jeudi, (c’est la HEAD l’uni des beaux art) et toi t’a eu bonne note a ta présentation?»«je sais pas encore mais je pense que la prof a bien aimé. Ces temps il y a pas mal à faire entre les exas, les derniers tests et le travail de fin de semestre. alors tu vois…J’espère pour toi que ça va bien se passer et qu’ils vont te prendre. Bonne nuit, bisoux»

«oui, j’espère… ça ne tient qu’à moi on est tous maître de notre destin même si beaucoup nous
échappe. Bonne nuit bisoux»

Il ne se doute encore de rien. Et il ne saura jamais. Je ne veux pas qu’il me voit folle. Dans un mois, ça en fait six. Six que l’on se connaît. Au bout de six mois de relations, il ne pourra pas nié que je suis comme sa copine? Je me raccroche à cette idée. La fin du mal. La fin de ma folie.

Lundi prochain est un jour férié. Je le découvre avec horreur. Déjà supporter tous le samedi, tous le dimanche, mais en plus tous le lundi? J’en ai le vertige. Je tourne et retourne mes fiches. Je parle à ma collègue. Je mange.
Je tiens plus. Il pleut. L’ambiance me rappel ces week-end de mon enfance, à la maison avec les parents qui lisent le journal toute l’après-midi, sans vouloir faire l’effort de nous sortir. Je suis sur les nerfs de rester sans rien faire.

Je pars. J’averti Daniel. Je ne peux pas rester jusqu’à cinq heure ici. Anticiper de passer un autre week-end sans lui ne me donne envie de rien. C’est le néant.

TROISIEME PARTIE

26

Le cirque

— Vous êtes Pauline?
Elle se retourne, posant à terre l’enfant qui rie et gesticule sur ses épaules. Elle fronce ces sourcils, aussi blancs que ces cheveux.
— Qui êtes vous?
Je reprends mon souffle
— Je m’appelle Enila. Je vous suis depuis Annecy. J’ai fais tous ce chemin à vélo car j’aimerai partir avec vous. J’ai parlé longuement avec Arnaud, qui a parlé de moi a Hubert. Ils voudraient me voir travailler en cuisine et c’est pour cela que je dois voir Lizette, pour…
— Ah non je suis désolée, on ne prend pas les jeunes.
— Mais j…
— Je suis désolée mademoiselle. Qui que vous soyez.

Je le regarde s’éloigner en songeant à toutes les recommandation de Arnaud et à tous ce que j’aurai encore pu dire pour la convaincre. Mais c’est trop tard.
Je regarde pour la dernière fois le chapiteau, les caravanes, les animaux… Cette fois le destin n’a pas été de mon côté. En quelques mots, mon nouveau rêve c’est écroulé.

Je repars, sans  même dire au revoir à Arnaud, à Robert et aux autres.

***

3 juin 2009

La route est longue, interminable. Je transpire tellement que de l’eau coule sur mon visage. Les voitures sont moins fréquentes sur cette nationale, et cela me laisse un peu de repris quand à la pollution, et le bruit insupportable des klaxons qui me sermonne de rouler plus à droite.
D’une main, je sors un morceau de sandwich de mon sac fétiche, accroché à l’avant du vélo. J’ai faim. Mon genou blessé me démange. La plaie est encore ouverte. Heureusement, je n’ai plus de bandage sur les paumes. Les plaies se sont refermées, laissant de drôles de cicatrices quasi inexistantes mais qui ressortent à l’eau chaude.

Plus que 30 kilomètres, et je serai à Chambéry. La-bas, un ami que j’ai rencontré en camp de vacances de l’an dernier pourra m’accueillir, le temps de faire une halte, avant de reprendre la route pour Marseille. Et d’aller trouvé Juliette, qui s’apprête à quitter la Corse pour regagner la côte.
J’ai rencontré Juliette il y a trois ans a Annemasse, au foyer des restos du coeur. Nous avons fait un bout de chemin ensemble, et n’avons jamais cessé de nous écrire. Je reçoit ces lettres depuis mon premier mois de prison. Je lui doit beaucoup. J’ai hâte de la revoir. Notre dernière rencontre remonte à décembre 2006…

Cinq jours que je suis partie. Je ne pouvais plus attendre. Rester avec cette souffrance. J’ai senti qu’il ne m’appellerai plus. Le moment que je redoutais tant est arrivé. J’étais forcée de partir. J’ai laissé tout ce qu’il me reste. Mon travail, mon logement… je n’ai plus rien.

Le cirque m’a toujours attirée. Lorsque j’étais en cavale il y a trois ans, javais déjà dans idée de partir à sa rencontre. Le cirque m’évoque la magie, le mystère d’un chapiteau planté dans un champs désert, à la tombée de la nuit, depuis lequel on entends le bruit lointain des éléphants qui rugisses, le rire des clowns… Ces clowns qui alimentes peur et fascinations. Moi ils ne m’ont jamais effrayées.
Le cirque me rappel aussi les livres de Darren Shan, le cirque des horreurs, les créatures monstrueuses, l’enfant-vampire, la femme à barbe… des histoires que l’on conte au plus jeunes mais qui me font encore tant rêver. En voyageant avec le cirque, je voulais prouver que cette magie à laquelle on croit étant enfant existe réellement. Que les contes n’appartiennent pas qu’à l’imaginaire. Après tout, chaque histoire est inspirée par la réalité. Tout comme chaque couleurs provient de la nature.

Le cirque que j’avais choisi de suivre était un cirque familial. Leur notoriété grandissait et ils attiraient de plus en plus les médias, même s’il ne se produisaient pour le moment qu’en France.
J’ai rencontré Arnaud à Annecy, accoudé à la barrière de la cage aux tigres blancs. Educateur de profession, âgé d’une trentaine d’années, il a laissé sa carrière d’éducateur pour vivre sa passion du cirque depuis seulement quelques années. Il faut être prudent, savoir à qui parler, me confie-t-il. La famille est grande et ils sont plusieurs à prendre les décisions. Selon lui, seuls les couples sont engagés comme ouvrier, surtout à cause des femmes du voyages, très jalouse

Je me suis faite refouler une  première fois, par Malika, la femme d’un figurant espagnol, qui me voyait roder dans le coin après mon dialogue avec Arnaud, pendant la représentation à laquelle je n’avais pas pu assiste, faute de sous.
— Y’a pas de place pour vous. On n’engage pas ici. Trouver autre chose. Cessez de suivre Arnaud.
Déçue, j’était repartie, avant de songer que j’avais fait une erreur. La jeune femme en question n’était que caissière et ne faisait même pas partie de la famille. Je m’y étais mal prise, j’avais manqué de tact avec elle. Je suis donc repartie trouver le cirque, qui depuis avait changé de ville et s’était établis à 60 km de là.

J’ai pu, cette fois, assister au spectacle. J’ai d’abord aperçut Robert — un ouvrier que m’avait présenté Arnaud — en m’introduisant dans le zoo par derrière les caravanes . J’ai fais signe à celui-ci de taire ma présence et de faire comme s’il ne m’avait jamais vu. J’avais peur de tomber sur Malika ainsi que les autres qui m’avaient vu à Annecy. Aussi me suis-je cachée parmi la foule en attendant le spectacle, portant chapeau et lunettes de soleils. J’ai cherché Arnaud, en vain.
Je l’ai retrouvé durant le spectacle. Il s’occupait de l’éclairage de l’éclairage de la scène. Il se trouve que j’étais assise juste devant lui.
— Enila! Je t’ai cherchée partout l’autre fois, je voulais te présenté à Hubert, il fait partie de la famille, il était d’accord de te rencontrer…
Je lui explique tout.
— Tu vois je t’avais dit de ne pas parler à n’importe qui!
Arnaud à conserver son accent du sud.
— Comment est-tu venue?
— A vélo.
Il en reste bouche bée.

Après le spectacle nous sortons dans la nuit, suivis par Robert. Les caravanes deviennent de plus en plus silencieuse, les lumières s’éteignent déjà une à une. Il est presque minuit et les artistes sont fatigués. Tous se lève tôt.
J’ai les yeux plein de rêves, émerveillée d’être rien qu’ici, à parler avec lui, au beau milieu des caravanes, comme si je faisais déjà partie de leur grande famille. Jamais je n’oublierai cette soirée.
— Voilà ce que tu vas faire. Demain matin tu reviendra ici et tu demandera à Paulette de parler à Lizette. Tu vois qui est Paulette?
— Oui.
Paulette est la dite patronne. C’est à elle que j’ai acheté mon billet.
— Tu dis à Lizette que j’ai parlé de toi à Hubert et qu’il faut que tu fasse un essai pour le poste de cuisinière, car ils cherchent quelqu’un en ce moment. A l’avenir ils auront besoin d’une commerciale qui travaillerai sur place. Dis lui ce que tu sais faire. Convains-les. Je suis sure que tu peux réussir.
— Merci Arnaud, vraiment. J’aimerai tellement partir avec vous. Le spectacle, le chapiteau, c’est tellement magique…
— Mais c’est une vie dur tu sais. Je ne dors que quatre heures par nuit. Et il n’y a pas toujours une très bonne ambiance, il y a beaucoup de jalousie, de rivalités…
— Je saurai trouver ma place.
— Tu es si déterminée! Mais est-tu sur que cette vie te plaira? Pourquoi avoir quitté ton travail?
Je baisse les yeux. J’ai un sourire gêné.
— C’est une longue histoire…
­

27

A nouveau sur la route

Je parviens jusqu’à Chambéry. Après quelques côtes en pente abruptes, des égratignures et une fatigue à s’endormir debout, je suis parvenue à bout des 95 kilomètres en une seule journée.
Je me réveille sur le lit de camp de mon ami Bruno. Le ciel est clair, je suis prête à reprendre la route dés ce matin. Nous prenons le petit déjeuner dans le salon. Bruno n’en pas de mon avis.
— Reste encore quelques jours, tu ne me déranges pas, pourquoi te presser? Tu as tous le temps pour aller à Marseille, et de plus tu dois reprendre des forces et soigner ta blessure.
Je me suis violemment ouvert le genou et les deux paumes en allant chercher mon vélo sur un parking avant mon départ. J’ai pédalé 10 km jusqu’à l’hôpital, en sang à une heure du matin. Vilaine blessure, que je ne suis pas prête d’oublier…

Bruno est un type marrant, de bientôt la quarantaine, de corpulence forte. Célibataire, il prend la vie comme elle vient, toujours avec un optimisme débordant. Il vit seul dans un petit studio, dans un quartier résidentiel sur les hauts de Chambéry. Sa bonne humeur me détends. Je lui raconte mes mésaventures, il me raconte les siennes. Il me convint de rester encore un jour, mais je sais que si je m’attarde trop, je finirait déjà par perdre l’habitude de prendre la route. Retarder mon départ me fait peur, car je sais qu’ensuite je n’aurai plus d’ami chez qui loger jusqu’à Marseille. Il me faudra faire les refuges ou dormir à a belle…
Ca fait plus de 3 ans que je n’ai pas fait ça.

Bruno est parti travailler, j’explore Chambéry. Je cherche les restos du coeur, dans l’idée d’obtenir une liste des refuges dans la région de Valence pour la suite, et un repas pour midi. Je suis épuisée de pédaler dans cette ville inconnue.
J’arrive dans un grand parc, près d’un campus universitaire. Une grande fontaine, des bancs, des étudiants affalés dans l’herbe révisant leurs cours, d’autres s’embrassant, une vieille dame lisant un roman, une autre promenant son chien… je m’assois sur un banc et les regarde. Je me sens détachée d’eux. C’est comme si je les regardaient à sens unique. Sans qu’eux ne puissent me voir.
Je songe à Genève, A ma vie que j’ai abandonnée. Je pense à lui. Je fonds en larmes. Je me cache dans mes mains. Je pleurs en silence. Mais fort. Très fort. J’ai mal. Trop trop mal. Jamais la douleur n’a été aussi horrible. Bien que j’ai un objectif de destination, je en sais pas ou aller. Je me suis remise à m’enfuir. A le fuir, lui. A fuir dans l’espoir de casser ce schéma de destruction et recommencer à construire, à créer, à vivre…
Mais je n’y arrive pas. Je ne pense qu’à lui, qu’à ces gestes, sa façon de rire, ses expressions, son corps…
Un dame âgée vient de s’arrêter devant moi.
— Qu’est ce qui ne va pas?
Je relève à peine la tête
— Ca va, merci..
— Je  ne peux rien faire pour vous?
— Hélas non…
Je cesse de pleurer. Inutile. Je suis loin. Ca va aller. Je retrouverai  Genève comme je ne l’ai jamais retrouvée à mon retour. Une nouvelle vie. Je me saisi de mon carnet. La dernière page est encore au concours des beaux-art.. Je commence une toute nouvelle page. Je veux faire des rencontres insensées, inoubliables, continuer ce voyage que j’ai commencé à il y a trois ans, m’enfuir jusqu’à mi-septembre, écrire un livre sur cette aventure, tous ces kilomètres parcourues à vélo…
— Celui, que les plaisirs matériels n’attirent plus, qui n’est plus esclave de ses désirs peut seul connaître la sérénité parfaite.
Un homme, face à moi, récitant de manière théâtrale un passage du livre qu’il tient dans la main.
— Me permetteriez-vous de m’asseoir, chère enfant?
— Faite…
Pas très grand, il porte une longue barbe blanche, comme ses cheveux, mi-longs, tirés naturellement vers l’arrière, encadrant son visage. Il porte un ample pantalon blanc et une chemise rouge pâle, ouverte sur un long crucifix qui pend à son cou.
— Ecoutez donc: «Celui dont le savoir spirituel a déraciné les doutes, et qui, ayant renoncé aux fruits de ses actes, s’est établi fermement dans la conscience de son moi réel, celui-là, ô conquérant des richesses, demeure libre des chaînes de l’action.» Tout est dans ce livre. La Bhagavad-Gitâ. Merveilleux. Regardez tous ces gens, qui s’affairent à leur tâches, sans prendre conscience de ce qui les entours, de la vérité du monde, de la vraie liberté».
Je les regardent à mon tour.
— J’ai l’impression, en voyant ces gens, que eux ne me voient pas de la même façon, que nous ne sommes que spectateur d’un grand théâtre, mais que nous ne pouvons assister réellement à ce que nous voyions.
— Le théâtre de la vie belle enfant. Tous ces mortels qui se battent constamment pour leur dieu, alors qu’en fait nous sommes tous des dieux et des déesses…
Il s’écarte quelque peu de moi pour me regarder.
— Je m’appel Laurent Bussien Jean, je suis l‘écrivain de sept livres. Je suis enchantée de vous connaître mon enfant.
Ses «Mon enfant, chère enfant, belle enfant» m’agacent quelques peu, mais je ne veux pas gâcher la magie du personnage. Et je trouve qu’il tombe parfaitement bien. Tout tombe toujours à pic. Tout est écrit d’avance, ça ne fait aucun doute. Nous ne faisons que choisir entre plusieurs options, plusieurs chemins qui se tracs au fur et à mesure de la vie. Le hasard n’existe pas.
— Moi, je suis Enila.
— Savez vous, Enila, que la guerre est une métaphore des confusions, des doutes, des craintes et des conflits qui préoccupent toute personne à un moment ou un autre de sa vie?
— Donc, tous ceux qui font la guerre contre d’autres sont en fait entrain de faire la guerre avec leur propres démons?
— Ecoutez, écoutez. Chapitre v: «Le but de la vie est de libérer l’esprit et l’intellect de leurs complexités et de les concentrer sur la gloire de l’âme….»
Il marque une pause.
— Avez vous faim, Enila?
La question tombe aussi à pic. Je meurs effectivement de faim, je n’ai encore rien mangé depuis le maigre petit déjeuné de ce matin.
— Oui, beaucoup!
— Partageons mon repas. Quand je l’ai préparé, j’ai sentis qu’il serait pour deux.
Nous partageons de la salade de mais et un pamplemousse, dont nous prenons chacun une moitié. Je n’ai jamais mangé de pamplemousse ainsi — habituellement je déteste toute forme d’acidité — mais curieusement je le mange, et son goût me parait acceptable.
— Après quoi courez-vous, dans ce monde chère enfant?
— Pour le moment je ne cours après rien. Je cherche fuir. Et vous après quoi courrez-vous?
— Moi je cherche l’amour, l’amour de ma vie. Quand je la verrai je saurai. Elle sera une déesse, et moi un dieu. Car nous le somme tous. Savez-vous qu’un jour, quelqu’un m’a pris pour Moïse en personne?
Il reprend son livre, se lève et s’adresse à une dame d’une quarantaine d’année, en train de marcher d’un pas pressé.
— Et maintenant, entends la parole suprême, la parole la plus secrète. Tu es ma bien aimé intimement, et je parlerai ton bien…»
La dame hésite, me regarde, à un petit sourire gêné et poursuit son chemin. Je la vois se retourner quelques mètres plus loin, une fois, une seule fois, puis poursuivre son chemin, ayant déjà oublié cette rencontre incongrue avec cette homme à la  barbe de  moïse dans un grand parc en plein coeur de Chambéry.
Je ris.
— Tous ces gens… Ils n’osent répondre, ni même regarder ce qui leur semble trop en dehors de leur chemin, pas assez conventionnel, pas assez raisonnable… j’ai entendu cela toute ma vie avec ma mère. «Ce qui ne se fait pas…»
— Toutes leurs croyances, tout ce qu’on leur inculque les rends fidèles à un seul dieu. Il y a des années je me trouvait à Rome, et je peignais sur la place Navona. Un chrétien s’approcha alors de moi et me demanda «C’est Jésus?» Je lui répondis que oui. Un homme Juif s’approcha un peu plus tard et me demanda «Est-ce Moïse?» Je lui répondis que oui! Et enfin un musulman me demanda s’il s’agissait de prophète Mohamed. Et je lui répondis aussi que oui. En réalité, c’était juste moi que je peignais. Un individu avec une longue barbe blanche, portant en lui toutes les religions à la fois.
Je ne sais que penser de ce personnage. Je suis à la fois émerveilée et méfiante. Mais Laurent Bussien Jean ne semble pas adepte d’une seule religion, mais de toutes…
— Et maintenant, qu’allez vous faire?
—Poursuivre ma route en continuer de rencontrer ceux sur lequel le destin me les a mises…
— Alors nous avons le même but…
— N’oubliez pas, chère enfant, nous avons tous à apporter notre contribution à ce monde. Il en va de notre devoir. Krishna a dit: Je connais la nature, mais je dois me concentrer sur des actions qui aideront le monde à s’élever.
— Krishna?
C’est drôle qu’il me parle de Krishna. Quand j’étais plus jeune, je lisais les histoires d’un personnage crée par Christopher Pike, La vampire. L’héroïne, de son véritable nom Sita, était née il y a plus de 5’000 an, d’origine Arienne. Les premiers Ariens, blonds aux yeux bleus. Elle avait rencontré le dieu Krishna de son vivant, et c’est lui qui lui avait tout appris.

«Krishna se trouvait là, d’une beauté incroyable avec sa longue chevelure brune. Une flûte de pan à ses lèvres, je l’entendais jouer toutes les notes de la vie.»

Ne m’étant jamais intéressée de près à toute forme de religion ni à l’hindouisme, je n’avait plus jamais entendu parler du sanscrit, de  Krishna, des Ariens, et ce depuis bien longtemps. C’est curieux de tomber sur quelqu’un qui me rappel ces histoires qui m’ont tant marquée. Sita… une héroïne qui à longtemps été mon idole, ma source. Je n’avait que 12 ans et ne comprenait pas tout mais je m’identifiait à la force, à l’invincibilité et à la sagesse de Sita, l’anormale, la vampire…
Tout ces livres ont été donnés par ma mère, et je n’ai plus jamais eu l’occasion de relire son histoire.

Je sens qu’il est l’heure que je parte. Je me lève. Il m’arrête.
— Vous partez, déjà?
— Je sens qu’il est l’heure. Malgré moi il me faudra reprendre la route, tôt ou tard. Prendre un autre chemin. Et me soucier malgré moi de choses matériels comme le font ces autres humains.
— Mais vous, vous n’êtes point comme eux. Vous êtes différente. Mais vous n’êtes pas celle que je cherche, n’est ce pas?
— Non, je ne suis pas cette femme.
— Mais vous êtes remarquable. Sachez que je vous aime. Pour moi l’amour évoque la pureté, la sincérité. Je vous aime, c’est tout.
Je souris, ne sachant que lui répondre. Je monte sur mon vélo, et m’éloigne.
Je me souviendrai longtemps de ma rencontre avec Laurent Bussien Jean, écrivain de sept romans, à la barbe de Moïse.

28

Droguée

Je pleurs le plus discrètement possible dans le lit de camp du salon de Bruno. Je pense à lui, ça me torture. En allumant mon portable ce soir j’ai constaté qu’il avait essayé de me joindre deux fois. J’ai mal. Je me sens tellement stupide. Pourquoi avoir à nouveau cru qu’il ne me rappellerai pas? Cela ne faisait même pas encore plus de deux semaines…

L’envie d’être à nouveau chez moi, à l’attendre, à le contempler, et l’écouter, à le toucher me hante. J’ai l’impression d’être prisonnière, de ne pouvoir vivre qu’à travers lui. J’ai l’impression d’en être droguée. Je me roule en boule sous les couvertures. Je n’arrive pas à m’arrêter de souffrir. Je le vois en chaque chose. Chaque chose à trait à lui. Chaque voiture que je croise sur la route me semble être la sienne, chaque mélodie m’évoque son visage, son regard, son sourire, ses gestes, sa façon de marcher, de dire les choses…
J’aurai finit par le tuer. Et me donner la mort ensuite. Comme nous l’avions si joliment évoqué, le lendemain de cette fameuse soirée ou je n’ai pu contenir ma folie. Cette idée qui m’obsède, qui me suis partout. Je sens que la cellule grise toujours dans ma tête, emprisonnant mon cerveau. Sauf qu’elle n’est plus alimentée par les basses, l’euphorie, et que c’est très douloureux.

Le jour se lève déjà. Il faut que je reprenne la route, que je parte le plus loin possible. Je dois fuir ce désir destructeur et morbide une bonne fois pour toute.

***

8h. Je dis aurevoir à Greg de la main tandis que je m’éloigne sur la nationale. Me voilà à nouveau sur la route. Je porte un béret noir destiné à cacher la féminité de mes longs cheveux, un short kaki et un ample T-shirt noir. J’ai fais plusieurs provision avec Bruno, hier, en allant faire des courses. Le ciel est couvert, et si je ne pédalais pas j’aurai presque froid. J’ai bien peur qu’un orage ne finisse par éclater.
Grenoble: 40 km. Je traverse des champs, des vergers. La route est  droite, agréable. Pas de grandes montées. J’ai consulté le net et pense m’arrêter dans le refuge des restos du coeur de Grenoble. Ensuite je continuerai ma route pour faire une halte à Valence, 80 km plus loin. Je pourrai être à Marseille dimanche, si le temps est avec moi.

Je m’arrête un moment à un arrêt de bus dans un village à environ 10 km de Grenoble. Juliette arrive sur la côte samedi matin. J’ai hâte de la voir. Bien que nous nous soyons écris non stop depuis plus de trois ans, je ne l’ai revu qu’une seule fois.
La pluie se met à tomber. Je m’apprête à éteindre mon portable quand je reçois deux sms. Deux appels en absence. De Fab.
Non, non, non…
Les larmes reviennent si fort que je les confonds avec la pluie, qui tombe à verse sur mon visage. Je songe alors qu’on est vendredi, qu’il est déjà 16h et que si je n’étais pas partie je serai sortie du bureau dans une heure à peine, pleine d’euphorie, et que je commencerai ensuite à me préparer à ranger mon appartement, à m’habiller… Comment ai-je pu penser que je pouvais partir comme ça et tout oublier? Comment ai-je pu imaginer que je tiendrai?
Il m’a rappelée. C’est trop dur. J’en ai le vertige. Le vertige d’imaginer que tout pourrait être encore comme avant, que je pourrai être belle en cet  instant précis et que je suis la, tremblante de froid sous la pluie battante, blessée, perdue quelque part dans un bled de France dont j’ignore le nom. Je me laisse tomber à terre et pose les mains sur le sol. Plusieurs éclairs illumines la grisaille du ciel. Je hurle de sanglots, l’orage couvre mes cris. J’ai mal. Tellement mal. Je voulais juste que l’on soit ensembles. J’ai tout plaqué. Je n’ai plus de travail, plus argent, plus de logement. Cette fois je ne peux plus retourner en arrière. Cette vie à laquelle je repense est morte.

Un bus s’arrêt, juste devant moi. Il se rends à Grenoble par l’autoroute. Il reste 10km. Je monte, le visage défait, les cheveux trempés, les yeux rougis par les larmes.

Je pleurs encore, assise au fond du car, le visage dans mes mains, sans regarder au dehors, sans prêter d’attention à la grande ville dans laquelle nous pénétrons bientôt. Je ne descends pas avant le terminus. Je suis si atiguée soudain, je voudrai ne jamais remonter sur ce vélo et me laisser ainsi transporter dans ce bus toute la journée, peut importe la destination.

Je sors mon vélo de la soute, le pousse jusqu’au trottoir. Je relève les yeux et regarde enfin autour de moi. C’est une grande ville, un peu comme Paris. Pour moi toute les grandes villes de France se ressemblent. Je me rends compte que le bus m’a amené face à la gare. Je sèche mes larmes. Il est 19h. J’ai encore à cette image de moi, devant le miroir de mon appartement, entrain de me lisser les cheveux, de m’habiller, de l’attendre… Je me vois me préparer comme si une autre moi était entrain de la faire à Genève en ce moment même chez moi. Une fille que j’envie à en crever. Que j’aurai pu être si je n’avais pas choisi de partir.

Il n’est peut-être pas trop tard…

Il n’est jamais trop tard. Un train pars pour Annecy dans 3 mn sur la voie une, à quelques mètres de moi. Je fonce. Je monte.

Je suis condamnée. Je ne peux plus fuir., j’en suis incapable. Je te veux trop.

***

Je m’assieds sur le canapé, droite, sereine. Tout est rangé. Tout est beau. Tout est parfait. Je me sens bien. Il ne se doutera de rien. Rien à changé.
J’aperçois, sur les draps noir et blancs de mon lit — ai-je envie de dire notre lit — Un bout de papier couvert d’écritures.
«Cher Monsieur Mamouhdi. Merci de m’avoir confié cet appartement. Malheureusement je vais être contrainte de partir. Je vous laisse toutes les affaires, tous les meubles pour le nouveau propriétaires. Je vous lègue tout. Je suis désolée que cela se passe ainsi. Je vais vous téléphoner au plus vite.»

Qu’a encore fait cette petite sotte d’Enila?

Je froisse le papier. Il est hors de question que je lègue tout ce qu’il y a dans cet apparemment. Je veux y rester pour l’attendre, encore et encore. Je veux que cette endroit reste toujours emprunt de lui. Je veux que que nous soyons complices pour l’éternité, que l’éternité soit comme ces moments que nous avons passés ensembles.

Et que nous passerons ensembles.

29

La mort

— Je te veux
— Moi aussi je te veux…
— Oui…

Comme dans un rêve, je le touche encore. On éteint la lumière et je me couche contre lui, étreignant son corps.

«Fab, maintenant il n’y a plus que toi. Si tu veux de moi je t’attendrai chaque jour, et chaque jour tout sera bien rangé, propre, en ordre, beau…»

Je fonds en larmes. Je ne peux pas me retenir. C’est la deuxième fois que je craque.
— Qu’est ce que tu as?
— Rien, je t’assure que ce n’est rien, c’est plein de trucs…
— Je te crois pas,  on sait toujours pourquoi on pleur.
— Je t’assure que non, ça doit être un peu de stress rien d’autre…
— …
— …
— Qu’est ce que tu feras quand je ne viendrai plus?
— Pourquoi cette question? Tu veux plus me voir!
J’arrive encore à feindre le rire.
— Non non, juste pour savoir.
— Bah, je m’en trouverai un autre, qu’est ce que tu crois!

***

— On va faire un tour?
Je sens mes yeux qui s’illumine. Encore une virée. Encore une aventure. Encore avec toi.
— Au fait, j’ai amené des dvd hier soir, tu veux en garder un?
Quand je pense que j’allais lui demander, l’air de rien…
— Prends les deux en fait. Tu me les rendra la prochaine fois.

La prochaine fois…

Je suis sur un nuage. On prend la voiture. On reprend la route. Je n’éprouve plus le besoin de verser de larmes. Hier, j’étais encore sous le choc d’être rentrée et de n’avoir plus rien mais aujourd’hui je suis encore à ses côtés, il m’a prêté deux dvd, je me sens soulagée. Je respire.  Je me fiche d’avoir détruis quoi que ce soit, tant qu’il ne s’agit pas de notre relation. On continuera à se voir tous les week-end, comme avant. Et je ne déraperai plus jamais. Plus jamais aucune de pensées morbide risquant de compromettre notre relation ne sortira de mon esprit.
Je le regarde conduire, je souris. Il me le renvoie.
— Pourquoi tu souris comme ça?
— Je ne sais pas trop.
— Ca m’arrive aussi…
Nous sommes sur Lausanne, après avoir été manger sur les quais à Nyon. On traverse la ville, passant par plusieurs quartiers résidentiels.
— C’est là que mon ex à déménagé récemment.
— Ah oui?  Laquelle?
— Bah, Solange
Je regarde ce petit immeuble de trois étages, incapable d’en détacher mon regard.
— Cette connasse…
Sa réplique m’arrache un frisson. Je voudrais lui dire «C’est à cause d’elle que tu fuis toute relation? Est ce que tu l’aime encore? Qu’est ce qu’elle t’a fait de si horrible pour que tu la haïsse à ce point? Qu’est ce qui te touche tant chez elle?
Mais je ne lui dis rien.
— Moi, c’est toujours sur moi que je mais la faute quand je m’aperçois qu’une relation ne marche pas. C’est moi que j’insulte.
— Faut pas. T’as tors, vraiment.

Le soleil est de retour et nous finissons par une promenade dans les bois de la Sarraz. Il m’apprends le nom de toutes les plantes qui nous entourent.
— Et ça, c’est quoi? Je te le dis la dernière fois, souviens toi!
— mmmh… un Surroz!
— Ouais. T’as une sacré mémoire quand même!
— Pas autant que toi, pour les connaître tous…
— Ca fais partis de mon métier, c’est tout.

On retourne à la voiture. Sa voiture…
La route n’est qu’à quelques mètres. Mais on s’en fou.

Vendredi, 12 juin

«Dites le lui. Dite lui que vous cessez cette relation, ou c’est moi qui le ferai. Vous avez jusqu’à mardi. Vous n’avez bientôt plus de logement. Vous ne pouvez continuer ainsi.»

« Jamais vous ne ferez ça. Je vous laisserai pas faire. Vous ne le trouverez pas. Jamais. Je vous l’interdit.»
Je sens l’angoisse monter. Je panique. Je sais qu’elle est sérieuse. Il faut que je la menace à mon tour. Je ne peux pas la laisser détruire notre relation. C’est la seule chose qui me tiens encore envie. Ce pourquoi je suis partie, ce pourquoi je suis revenue.

Je tourne dans le bus toute la journée. Pourquoi il ne m’a pas encore appelée? Je ne survivrai pas à un nouveau week-end sans lui. Je tiens pas le coup. Une semaine, oui, mais pas deux.
Je rentre vers 20h, à contrecoeur. Je ne sais pas ou aller. Je n’ai plus d’appétit. La vie est encore plus insupportable qu’avant maintenant que je n’ai plus d’activité. Je m’assoie près de mon lit, je bois. Boris me téléphone.
— Allô?
— C’est moi.
— Viens.
— Ok.
— Mais tu n’aura rien de moi.
— Je sais. Je veux juste te voir.
Je raccroche. Puisse-t-il m’apporter un semblant de bien être dans mon malheur, mais je n’y crois pas trop. Personne ne le peux sauf lui.

30

Nous sommes allongés face à face, en travers du lit. Il me regarde. J’en fais autant. Qui est Il? Mon confident? Une sorte d’amant? Un admirateur? Un ami? Je l’ignore, mais je lui raconte tout. Je lui parle à voix basse, craignant de rompre ce silence si particulier qui nous sépare.
— Si elle fait ça, je la tuerai. Jamais je ne pourrai supporter que quiconque ne l’empêche d’être avec moi.
— On dirai que tu est sortie d’un film.
— Pourquoi cela?
— Tu es là, allongée sur ton lit, terriblement sexy, dans cette robe bleue, à parler de tuer ta psychanalyste…
Je touche ses cheveux du bout des doigts. Boris… Je n’ai aucun désir pour lui. Je n’en aurais jamais. Pour moi nous ne sommes que deux  âmes dont la souffrance s’équivaut, mais entre lesquelles tout lien est impossible. Mais ça présence m’apaise.

***

Dimanche, 14 juin

— Si vous lui dites quoi que ce soit, je bois tout le contenu de la bouteille. Il y a en tout trente comprimés. Assez pour me tuer. Je ne bluff pas.
Je me sens faible, Je n’ai rien mangé, à peine dormis. Je n’avais que ces mots en tête. «Jusqu’à mardi, jusqu’à mardi…»
— Venez vivre à Lausanne un temps. Cessez toute cette folie. Il n’est pas trop tard pour reprendre votre vie.
Elle me caresse les cheveux. Je m’écarte. Elle est une menace, un danger pour moi. Pour moi et lui. Tout danger doit être écarté. Par n’importe quel moyen.
— Vous perdez la raison, vous…
— Vous ne lui direz rien.
Je me lève, ne lui laissant pas le temps de répliquer. Elle ne lui dira pas. Sinon elle mourra. Je tuerai aussi Solange, et cette petite conne de Marina Vanier. Toutes celles qui s’approchent trop de lui… ça me rend malade.
Jamais je ne renoncerai. Jamais je ne cesserai cette passion, morte ou vive.
Je t’aime Fabien Aubry.

31

14 juin 2009

Les assiettes se brises, une à une. J’ouvre les étagères, je me saisi des verres, des bol, tous se brisent. Je me saisi des bouteilles d’alcool, des bouteilles de vin qu’il m’a amené la dernière fois. Je bois les restes puis je les brises aussi, une à une. Je suis déchaînée. Je hurle. Cette fois j’ai l’impression que mon esprit implose.
Je regarde, appuyée contre le mur, l’unique toile encore d’un blanc immaculé que j’ai amenée dans cet appartement récemment. Blanc comme les murs. Blanc ou noir comme tout. Je me saisi de la peinture rouge et je la jette sur la toile, sur sol. L’unique couleur de la pièce. Rouge comme le sang. Rouge comme son sang.
Je brise sa musique préférée, je déchire la robe qu’il aimait tant me voir porter. J’arrache le tissus, soulageant la rage, la frustration, hurlant de sanglots.

Je t’aimais Fab. Je t’aimais Fab.

— Je te hais Fab.
Je le répète jusqu’à ce que ça n’ai plus de sens.

Je continu de tout jeter, de déchirer mes vêtements, de les lacérer, de jeter tout objets qui me tombent sous la main. Il y a du verre pilé partout. J’ai envie que cet appartement ne ressemble plus à rien. Je casse, je brise, je déchire.
Je vide la dernière bouteille de vin encore intacte, cachée derrière mon lit. Je suis en nage. Je me laisse tomber sur le sol. Je sens les débris de verre me couper le dos, les bras, les hanches, se prendre dans mes cheveux. Je me retourne dans les débris, ivres, pour appuyer sur le bouton de la télécommande. La musique envahi la pièce. La scène finale, comme au théâtre….

— Je te hais Fab!
Je hurle encore, à terre. Je reste là, haletante, en larmes. Les débris de noir et de blanc, le rouge sur la toile et le sol, le rouge de mon sang, tout tangue, tout se mélange.

Je ferme les yeux.

Il y a quelqu’un dans la pièce. J’ai à peine besoin d’entrouvrir les paupières pour savoir de qui il s’agit.
— Toi…
Boris se penche vers moi, s’assied prudemment à  mes côtés, chassant les bout de verre du plat de la main. Il me soulève et me tient dans ses bras. Je me laisse faire, comme une poupée de chiffons, les paupières à demi closes, les yeux bouffis par les larmes.
Il me regarde, sans un mot. Sans trahir une émotion. Je le vois tout trouble…
— Qui est tu?
— Personne.
Je le gifle. Il grimace mais ne bouge pas. Je le gifle encore. Encore. Et encore. Il ne dit rien, grimace à peine.
— Je te hais Fab…
Il me regarde toujours. J’aimerai tant que ce soit lui qui me regarde ainsi. Mais ça ne serai plus lui, cet être si normal à mes yeux.
Je me sens loin, très loin. J’ai mal. Boris me parle, mais je n’entends pas. Je me débat, je hurle, je crie le nom de celui qui m’obsède comme pour m’exorciser de ce désir unique qui m’a coupé de tout. Je plonge mes mains dans les débris. Boris tente de me contenir, il se coupe, je vois son sang se mêler au mien.
Je finit par me calmer et retombe dans ma somnolence ivre, sur le sol couvert de d’échardes de verre, sans plus personne pour me porter. Je murmure son nom  jusqu’à ce qu’il n’ai plus de sens.
— Fab… Fabien… Fabien Aubry…
J’entends la sonnerie lointaine de mon portable. Je sais que c’est Caterina. Je ne répond pas.
Je rouvre les yeux et me relève soudain sur le côté, traînant mon ordinateur vers moi à travers les débris. Mes mains saignent, tremblent. J’ouvre facebook.

Je vais me tuer, maintenant. Je vais tout te dire. J’ai échoué, on ne sera jamais ensemble. Le mal à gagné. Je n’ai plus rien, j’ai tout perdu, je n’ai plus de vie. Et maintenant je vais te perdre aussi…

Je t’aime Fab.

J’ouvre la boite e-mail.
From: Enila
To: Fabien…

«Lis stp»
14 juin, à 17:00

Salut.
Ecoute, ça fait longtemps que je voulais te dire, il ne faut plus qu’on se voit à l’avenir. Tu te souviens du sms que tu n’as jamais reçut en février? Depuis qu’on se voit ça me plaît tellement d’être avec toi que la semaine j’en suis malade, j’ai plus envie de rien, mais je ne voulais pas tout gâcher en te le disant car je voulais tellement te revoir. Je penses savoir que tu aimes le genre de relation que l’on a, que tu ne veux pas avoir l’impression que je suis «ta copine» alors j’ai gardé volontairement mes distances et attendu que tu m’appel toi même chaque semaine depuis ces 5 derniers mois. Seulement plus ça continuait plus j’étais mal la semaine, alors j’ai progressivement tout arrêté de faire puis je me suis dit que la seule solution était de partir pour ne plus être tentée de te voir.

Mais j’ai finit par allumer mon portable et voir tes appels… je ne voulais pas y prêter attention mais j’ai pas tenu, j’ai abandonné mon vélo et je suis montée dans un train. Quand je suis revenue à Genève, je me suis rendue compte que je n’avais plus rien. La encore quand on c’est vu je voulais tout te dire, mais j’ai pas osé.
Je ressens plus que de l’amour pour toi, je ressens de la passion. Je n’est pas seulement craqué sur toi physiquement, en fait je t’idéalise trop, tu es exactement celui que j’ai toujours voulu avoir, tu es simple, tu es normal, tu sais vivre, tu es mon opposé et c’est ça qui me plaît plus que tout.

C’est pas de ta faute tout ça, parce que j’aurai du te parler bien plus tôt… Mais malgré tout la seule chose que j’espérais au fond de moi c’est que tu veuilles que je sois ta copine, que tu dises à tous le monde que je suis avec toi, c’est la chose que je désirais le plus et que je n’ai jamais eu, que quelqu’un comme toi, mon opposé, veuilles de moi sans me fuir après m’avoir fait l’amour.

C’est dur de te dire tout ça, j’en pleurs mais j’ai trop attendu. J’espère que mon message ne t’effraye pas, et qu’on se reverra encore une fois, je ne veux pas partir comme ça avec un simple message sur facebook.

Je ne regrette pas de t’avoir rencontré, vraiment. J’aurai juste espéré que les choses prennent une autre tournure.
Je t’embrasse, appel moi.

Enila

«Sans objet»
7 juillet, à 19:23

Hello,
Tu sais j’ai passé des excellents moments avec toi, pas seulement sexuels mais aussi certaines discussion que l’on a eu, les sorties et tout. Au début de notre relation je voulais te demander d’être ma copine, j’ai hésité, mais je pensais que pour toi c’était un jeu (que j’aimais bien sur) donc j’ai laissé tomber. Par la suite j’ai réalisé que tu n’étais pas la femme qu’il me fallait. Pour s’amuser et discuter pas de problème, mais tu le sais et je te l’ai dit déjà, tu es trop tête en l’air et inconsciente pour moi. Je suis quelqu’un qui aime aussi parler de tout et de rien, faire des conneries de temps en temps, je suis pas toujours sérieux mais j’aime bien quand même avoir les pieds sur terre pour pouvoir prendre conscience de tous ce qui nous entour (bon ou mauvais).
Les derniers temps j’ai bien senti que tu t’accrochais à moi, j’ai voulu te dire on arrête tout pour ne pas te faire trop de mal. Mais désolé j’ai été égoïste, même encore la semaine passé, je n’arrivais pas à dire stop.

Mais ne t’en fais pas j’ai vraiment apprécié notre relation, et si je t’ai mise mal la semaine passé c’est pas de ta faute. Sache que j’ai toujours eu confiance en toi.
Alors tout bon pour la suite.
Je t’embrasse.

Fabien Aubry

Epilogue

12 février 2012

Excellente soirée, comme à chaque fois chez Marty. Comme quoi le succès n’empêche pas les relations. Et l’amour n’empêche pas l’amitié, les sorties entre amis.
Je me dis que plus tard, je me souviendrai de mes 23 ans, de cette période ou mes activités ont enfin commencé à être reconnues. Je me souviendrai de toutes ces villes, toutes ces expérience que je n’aurai jamais envisagé faire auparavent.
Mais rien n’est comparable au bonheur de retrouver ces racines. Cette nuit, je marche seule dans les rues de ma deuxième ville comme je ne l’avais pas fait depuis des années. Je ressent le besoin de m’isoler un peu, de cesser de répondre sans cesse aux questions, aux propositions que l’on me fait. Je veux juste laisser mon esprit vagabonder dans les rues de cette ville ou je suis revenue vivre  il y a trois ans, pendant l’été 2009, après avoir tout perdu. Une période que j’ai déjà presque oubliée…
Au détours d’une rue, aux côtés d’un vieil immeuble, un lampadaire éclaire un petit sentier qui s’enfonce dans les bois. Ce sentier m’est familier. Il m’attire, je ne saurai l’expliquer. Qu’est ce qui simule cette attirance? Fantasmes ou rêves de magie?
Mon portable sonne, je le sors de ma poche.
« Et si tout recommençais?»
Je reste sans voie sur le trottoir, indifférente à la neige qui recommence à tomber. Je crois entendre des mélodies lointaines, sentir des odeurs oubliée.
Je souris et redresse la tête. Je m’avance. Je me risque à emprunter le sentier qui mène à ce nouveau tournant pourtant si familier, qui m’hypnotise malgré moi. «Et si tout recommençais…» Marty à raison. On n’échappe pas à ses vieux démons.

Peut-être que fantasmes et rêves de magie ne font qu’un, en fin de compte.

Fin du récit

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